‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 7 sur 24 · LES ÉCRIVAINS MODER^£S · texte numérisé non relu

LES ÉCRIVAINS MODER^£S

temps la lâcheté, afin de n'inspirer aucune crainte. Et plus tard, il assassine le duc; il venge sa pairie comme Hamiet a vengé son père.

Après Lorenzaccio viennent les caprices de Marianne. Qu'est-ce que Marianne ? un de ces types innombrables semés à pleines mains par Shakespeare : c'est Catherine, de la Méchante Femme mise àIai'aiso7i;c'e&{ Rosalinde, de Commeil tous plaira; c'est Béatrice, (\e Beaucoup de bruit pow rie?i. C'est une femme qui vei^t résister à son mari, et qui bouleverse tout chez elle, comme Catherine -, qui repousse l'amour qu'elle inspire, et qui finit par se trouver prise au piège, comme Béatrice. Il faudrait citer les pièces en entier. Octave, qui aime Marianne, c'est Orlando , l'amant de Rosalinde ; Cœlio, Tami d'Octave, c'est Proteo, àç'àGeniilshommesdeVérone^ Pour montrer jusqu'à quel point ces imitations sont évidentes, il faudrait tout comparer, jusqu'aux moindres phrases ; car les héros de M. Alfred de Musset parlent exactement comme ceux de Shakespeare.

Prenez Fantasia et rapprochcz-le, par curiosité, du Jacques de Comme il vous plaira. « Oh ! s'écrie Jacciues dans un accès de misanthropie , le cerveau d'un fou doit être plein d'étranges cases farcies d'observations! Oh! si je pouvais être un fou! J'aspire à porter l'habit d'un fou. » Qu'est-ce que le Fantasio de M. de ftiussct? un misanthrope qui demande à remplacer le bouffon d'un prince, et qui obtient en effet cet emploi. Et n'allez pas croire que , dans sa

malheureuse manie d'imitation , M. Alfred de Musset se contente d'emprunter une idée mère à Shakespeare ! Par la même occasion , il lui emprunte aussi les moindres nuances de caractère. Il se sert des mêmes locutions que Jacques; il emploie les mêmes comparaisons ; les boutades sont littéralement traduites. Jacques dit à ses amis : « Voulez -vous vous asseoir, et nous déclamerons ensemble contre nos maîtresses, le monde et la fortune, m Fantasio ne fait pas et ne dit pas autre chose pendant toute la durée de Faction.

Nous ne continuons pas de rapprocher des autres productions de Shakespeare André del Sarto, On ne boxline pas avec l'amour et Laurette ou la Nuit vénitienne , pour ne pas lasser le lecteur par d'inutiles répétitions. Ce que nous pourrions dire sur ces trois dernières comédies de M. Alfred de Musset ressemblerait de tout point à ce que nous avons dit de ses comédies précédentes. Les défauts et les imitations de l'auteur étant les mêmes ici que là-haut, il est inutile d'y insister.

Ainsi, depuis son début jusqu'au moment présent, c'est-à-dire depuis six ans révolus , M. Alfred de Musset n'a véritablement point fait un seul pas en avant. Il s'est promené tranquillement dans le vaste champ de la poésie, demandant tour à tour un coin de leur manteau aux hommes éminents qu'il rencontrait. Écho faible, et souvent inhabile, il s'est amusé, pendant six ans, à fredonner les chants glo-

rieux qui arrivaient jusqu'à lui , au lieu de cbcrcber à créer des modulations nouvelles.

Aujourd'hui M. de Musset rentre de nouveau dans l'arène littéraire ; il publie la Confession cTun Enfant du Siècle. Assurément, personne plus que nous ne souhaite une carrière fertile et glorieuse à M. Alfred de Musset. Xous sommes de ceux qui avons eu foi en lui , et , comme tous les gens qui prophétisent , nous svrions lier si nos prévisions se réalisaient. Nous savons qu'une habitude prise est toujours difficile à rompre; nous savons qu'il est plus aisé d'imiter que de produire, et que la paresse est Tennemie mortelle du talent ; mais nous savons aussi que la volonté et reiïort triomphent de toutes les entraves. Nous aimons à croire que M. Alfred do Musset a brisé siolemment, cette fois, ses anciennes coutumes routinières-, ne fût-ce que par reconnaissance, et pour ne pas exposer à de perpétuels démentis les hommes qui , depuis six ans , répondent de lui devant le public.

Avant d'entrer en matière, M. Alfred de Musset, dans son nouveau livre, trace un tableau fort détaillé de la situation de la France , durant les premières années du dix-neuvième siècle. Il s'étend avec plaisir sur la période brillante qui commence à Marengo et linit à Mont-Saint-Jean. Il dessine largement la grande ligure de Napoléon. Il épuise toutes les comparaisons bibliques pour nous donner une idée de la gloire qui dora le front diî nos pères. Il entasse

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assez d'images les unes sur les autres pour défrayer abondamment une douzaine de psaumes. Ces pages sont vraiment pleines de chaleur et d'entraînement, quoique M. AlIVed de Musset y abuse trop, peutêtre , du ton sententieux , et qu'il ressemble moins , par moments, à un historien qu'à un prophète. Pour nous, qui avons voué une admiration sans partage aux annales impériales , nous aimons cet enthousiasme, nous sympathisons avec l'emphase quelque peu rhétorique de M. Alfred de Musset. Seulement, nous nous demandons avec effroi quel pourra être le héros d'un livre qui débute ainsi. Le poète va-t-il nous mettre sous les yeux l'histoire d'un rival inconnu de Napoléon? Ya-t-il nous révéler le mystérieux martyre d'une pensée à qui l'occasion a manqué , et qui s'est dévorée elle-même , faute d'avoir le monde à dévorer? Nous l'ignorons. Quoi qu'il en soit , aucune supposition ne peut paraître exagérée ni ridicule en face d'un exorde si pompeux.

L'enfant du siècle s'appelle Octave. M. de Musset nous apprend d'abord qu'à dix-huit ans Octave avait une maîtresse. Quelques imaginations , amies du merveilleux , pourront se scandaliser dés à présent , et mal augurer d'un enfant qui ressemble autant au commun des hommes. Quant à nous, convaincu que les plus grands génies sont soumis aux faiblesses humaines aussi bien que les esprits Us plus médiocres, nous pardonnons volontiers à l'enfant du siècle d'avoir une maîtresse. Ce n'est pas pour une sembla-

ble peccadille que nous voudrions douter de lui. Un soir , étant à souper en compagnie de quelques personnes de sa connaissance , Octave laisse tomber une fourchette par mégarde et se baisse pour la ramasser. Mais qu'aperçoit-il sous la table? le pied de sa maltresse posé sur le pied de son ami le plus intime. Octave se contient; il dévore sa douleur, tout en se promettant une éclatante vengeance pour le lendemain. Malheureusement , le hasard né protège pas la bonne cause, et le lendemain Octave est blessé en duel par son ami. Comme on le pense bien , ce surcroît d'infortune met le comble à sa rage. Il accable de malédictions sa perfide maîtresse , et fait le serment de ne la revoir jamais. A peine guéri , cependant , il reprend machinalement le chemin qui conduit chez elle. Innocent Octave ! Il s'attend ù la trouver dans les larmes et dans les convulsions du désespoir. Elle va se rouler à ses pieds et implorer à grands cris quelques paroles d'oubli et de miséricorde; mais tout sera inutile : Octave est très-décidé à ne pas se laisser fléchir. Il ne veut que lui reprocher une dernière fois son crime , puis l'abandonner ù ses remords. Il faut quelle soit punie, se dit Octave. Mais imaginez ce qui doit se passer en lui , quand , au lieu de voir cette femme plongée dans TalTliction la plus profonde , il la trouve se parant de- ^ant une glace pour aller au bal , le soir même, avec un nouvel amant. A cotte vue, la fureur s'empare d'Octave ; il court à la perfide , la jette à terre d'un

vigoureux coiqi de 'poincj appliqué aur la nuque , et revient chez lui se mettre au lit avec une fièvre horrible qui dure quinze jours.

La crise passée, Octave, malgré les promesses formelles qu'il avait faites à Desgenais, un autre de ses amis intimes, se remet à la poursuite de sa maîtresse, et passe toutes ses nuits sous les fenêtres de Ihùtel quY^llehabile. Bientôt, voyantqueceltefidélitéstupide n'aboutit à rien , il imagine de se livrer à la débauche pour endormir sa douleur. Il entre donc dans le premier cabaret venu, et y avale plusieurs bouteilles de vin coup sur coup -, après quoi il ne trouve rien de mieux à faire que d'emmener une fille chez lui. Aquelque temps de là, il séduitune petite grisetto à laquelle il donne un maître de musique et un maître à danser ; puis , réflexion faite, il la met à la porte. Un autre jour , il devient amoureux d'une fort belle cantatrice italienne , à un bal donné par Desgenais. Mais au moment même où la sensible Italienne va se rendre aux vœux empressés d'Octave , celui-ci change d'idée et renonce aux faveurs qu'il désirait si ardemment tout à l'heure. Pourquoi? parce que la belle cantatrice , en racontant la mort récente de sa mère, n'a manifesté aucune marque d'émotion ni de regret. Étrange scrupule, pour un libertin !

Nous touchons à une nouvelle phase de la vie d'Octave. Son vieux père vient de mourir , et, dans la douleur bien naturelle qui suit un malheur semblable, Octave forme le projet d'aller habiter pendant un

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hiver la maison de campagne où son père est mort. D'ailleurs, de cette manière, il perdra forcément les habitudes de débauche qu'il a contractées. Oclave se rend donc à N*** où, pendant les premiers mois, il mène une existence tout à fait exemplaire et patriarcale. Partagé entre le souvenir de son père et un souvenir quelque peu profane, l'enfant du siècle se félicite d'avoir échappé ù l'almosphère dévoranie du vice et des passions.

Une charmante femme, nommée Brigite Pierson , demeurait non loin de l'habitation d'Octave. Unjour, Octave rencontre madame Pierson et lui offre le bras; la jeune femme accepte , et , en se séparant de lui , l'engage à la venir voir. Brigitte est un modèle de candeur et de charité : belle et jeune , jouissant dune honnête aisance, elle méprise pourtant tous ces avantages qu'une autre femme ferait si bien valoir, et, se condamnant à une obscurité volontaire, elle voue son existence au soulagement de ceux qui souffrent. Pas un malade ne lève les yeux sans apercevoir Brigitte près de lui. Les orphelins l'appellent leur mère; les malheureux l'appellent leur sœur. Nuit et jour elle sème les bienfaits sur sa roule , sans espoir de récompense terrestre; car les puissants du monde ne la connaissent pas , et ceux qu'elle console n'ont que des larmes et des prières à lui donner.

Octave s'est senti ému devant cette vertu et cette charité réelles, Lui , qui , depuis sa première mésa-

venture, enveloppait toutes les femmes dans un al)solu mépris, il n'a pu voir Brigitte sans revenir sur cette condamnation générale , et , miigré son vœu d'être insensible désormais, il finit par aimer Brigitte et par être aimé d'elle. Mais ce n'est pas impunément qu'Octave se sera livré à la débauche; ce n'est pas impunément qu'il se sera plongé, saignant encore, dans l'océan des passions impures. La satiété, fruit amer de l'expérience, aura pris tellement racine en son cœur ruiné , que rien , pas même l'amour , ne pourra l'en arracher désormais. En elTet, l'amour de Brigitte ne réussit pas long-temps à dérider le front d'Octave. Les habitudes vicieuses ont appauvri en lui les sources de la sympathie et doublé l'irritabilité nerveuse. Pour satisfaire son besoin d'émotions , il lui faut aujourd hui des impressions terribles et déchirantes. Malgré lui , pour se sentir vivre , Octave est contraint de rouvrir chaque jour ses plaies anciennes j semblable au voyageur que le froid gagne , et qui se blesse volontairement pour s'exciter à marcher. Les larmes de Brigitte sont, par moments, comme un baume pour Octave. Il est heureux des souffrances de cette femme et les provoque, au lieu de les calmer; puis, comme avant tout il a soif d'agitations extrêmes , il devient soudain aussi emporté et aussi fougueux dans sa tendresse qu'il était tout à l'heure brutal et cruel.

Brigitte, héroïque d'abord dans son dévouement, ne se fait bientôt plus d'illusions sur l'aycnir que son

amant lui prépare. Aussi , tout en se résignant pour le reste de ses jours au rôle glorieux de martyr , ne défend -elle pas à son cœur les rêves d"un autre amour. Le changement de Brigitte n'échappe point à l'œil ardent d'Octave, qui va se venger de celte infidélité morale par le poignard, lorsqu'en réfléchissant, il reconnaît que tout le mal vient de lui. Il s'avoue , dans sa conscience , que Brigitte n'est point coupable ; c'est pourquoi il prend la résolution magnanime de laisser refleurir, sous Tamour d'une âme calme et pure, la pauvre fleur déjà trop froissée entre ses doigts corrompus.

Ainsi , nos prévisions ont été tout à fait trompées. Les hautes destinées que nous aimions à promettre d'avance au héros de ce livre , se sont réduites aux événements les plus vulgaires. Cet Enfant du Siècle, que nous rêvions si grand, n'est qu'un enfant comme tous les autres , placé dans les situations les plus ordinaires de la vie. Non-seulement Octave n'est pas un héros, mais encore il n'est pas même un enfant du siècle : le titre a menti. Non, le jeune homme oisif qui dépense ses jours au milieu des fêtes et des amours inutiles, courant seulement après les jouissances de l'amour-propre et de l'égoïsme : non, celuilà n'est pas un enfant du siècle. Les véritables enfants de notre siècle ont dos idées plus hautes et plus sévères; ils cherchent dans la science et dans l'histoire des enseignements prolitables; ils s'adressent tour à tour aux poètes et aux philosophes pour en recevoir

d'utiles conseils. Qu'Octave soit blessé en duel à cause d'une maîtresse infidèle ; que , pour endormir ses douleurs , il demande des distractions à la débauche , et que , plus tard , il tente vainement de rallumer en lui les flammes de l'amour et de l'espérance 5 qu'importe au siècle! Le siècle ne le connaît pas. Est-ce le travail qui a pâli ses joues? Est-ce l'impuissance d'être utile aux hommes qui a mouillé ses yeux de larmes? Non : ce n'est que le vice qui l'a perdu !

Si, du haut de cette critique toute morale, nous descendons à la critique littéraire , nos remarques ne seront pas moins rigoureuses. D'abord, nous serions tenté de demander à l'auteur ce qu'il a prétendu faire. Assurément , nous voyons bien que son livre n'est pas un drame , mais ce n'est pas davantage une confession ou un roman. Le livre de M. Alfred de Musset n'offre aucun des caractères qui constituent le genre confidentiel. 11 est composé en grande parlie de longues tirades sentencieuses : ce n'est pas le moins du monde un récit. Un récit se distingue ordinairement par la clarté du style , par la précision desfaits, par l'absence d'ornements étrangers; et, dans le livre de M. Alfred de Musset, au contraire, le style est toujours plus tendu que rigoureusement français , les événements sont toujours noyés dans un déluge d'imagos recherchées et de comparaisons ambitieuses. On n'y sent point ce courant rapide qui entraîne, qui empêche l'attention de se refroidir

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et la lient continuellement sur le qui-vive. A chaque instant, le développement des faits est entravé par un discours. Chacun des personnages du livre semble prétendre à la palme de Téloquence : ambition malheureuse d'où résulte un nombre incalculable de morceaux oratoires , dont nous ne voulons pas nier absolument le mouvement et la vigueur, mais que nous croyons au moins fort nuisibles à l'intérêt. On ne se figure pas un livre pareil raconté.

Si la Confession d'un Enfant du Siècle n'est pas une confession, certes , c'est bien moins encore un roman. Nous y trouvons, il est vrai , trois commencements de livre, trois ébauches d'intrigue, troià fragments d'une môme histoire. L'abandon dOctave par sa maîtresse , tel est le premier thème que •M.Alfred de Musset s'est proposé. Mais où est la succession d'événements indispensables pour qu'il y ait là un roman? Où est le développement de celte donnée? Où est, en un mot, la composition ? Il n'y en a pas. C'est une esquisse , et tout simplement un germe. La seconde partie, dans laquelle on remarque les intentions d'un roman sur la débauche, que nous oflVc-t-elle d'arrêté, de composé, de solide? Rien de plus que la première. Enfin , dans la troisième partie, qui renferme les amours et la séparation de madame Brigitte Pierson et d'Octave , que trouvons-nous, sous le rapport de la construction , sous le rapport de l'élaboration régulière de l'iilée? llicn encore. Où sont les li;;nes tracées? Où est le

nœud qui doit réunir systémaliqucment et lier en faisceau tous les épisodes, afin que le lecteur puisse marcher droit et ferme vers un but certain? Où est le plan? L'œil le plus scrupuleux ne saurait découvrir dans ce fragment aucune trace des qualités que la critique exige. Tout s'y enchaîne tant bien que mal , par hasard , sans aucune préméditation évidente. On n'y trouve de logique ni dans les idées, ni dans les faits. Au moins, pour suppléer à l'imperfection linéaire de ces trois esquisses isolées, existct-il un lien qui les réunisse toutes trois ensembl*^, et, delà sorte, donne au li^re de M. de Musset une apparence d'unité? Aucunement. L'absence de logique est plus frappante encore dans l'ensemble du livre que dans chacune de ses différentes parties. On ne voit pas du tout ce qui pousse Octave à la débauche. L'infidélité d'une maîtresse n'est point une raison suffisante pour une pareille transition. Certes, si les mésaventures amoureuses conduisaient nécessairement à la débauche, le monde ne serait qu'un bourbier; car il n'est pas d homme qui n'ait passé par v ces épreuves -là au moins une fois en sa vie. El puis, une fois qu'Octave est devenu libertin et ivrogne, une fois qu'il sest bien abruti, comment se trouve-t-il porté à aimer encore? Par quelle série d'idées, par quelles réflexions soudaines s'elîorce-t-il derevenir à des illusions qu'il a maudites? C'est ce dont l'auteur ne i>arlo pas. Il a pensé, sans doute, qu'une première inconséquence eu autorisait une seconde,

et même une troisième, car il ne nous explique pas davantage pourquoi Octave abandonne Brigitte à un autre amant. Quant à la pensée morale du livre, malgré la prétention philosophique du titre , nous n'en trouvons aucune, si ce n'est que lorsqu'on est à table avec un ami intime et une maîtresse, et qu'une fourchette vient à tomber, on doit bien se garder de la ramasser soi-même.

En passant de la mise en œuvre aux détails, nous nous apercevons que, sous ce dernier rapport, le livre de M. Alfred de Musset est loin d'être irréprochable. Nous retrouvons encore, chez lui, cette habitude d'imitation que nous avions espéré lui voir perdre. M. Alfred de Musset , tout en changeant le cadre de sa pensée, n'en est pas moins resté sous l'empire de sa déplorable mémoire. Dans son nouvel ouvrage , il n'a pu réussir à marcher enfin sans guide; il a tendu la main, de temps à autre, selon sa coutume, aux réminiscences qui venaient sur son chemin. En écrivant les amours d'Octave et de madame Brigitte Pierson, il a rêvé sans doute à ce pauvre Werther, si malheureux aussi dans ses affections, il ce mélancolique souvenir a laissé dans les pages que M. de Musset écrivait alors une teinte, un langage et des nuances qui appartiennent à Gœthe exclusivement. Toute cette partie est allemande par le fond et par la l'orme. Le caractère si doux et si charitable de Brigitte se trouve tout entier dans ces paroles de >Verther parlant de Charlotte : « Elle est

toujours près de sa mourante amie ; elle est toujours la même : toujours cet être angélique et bienfaisant dont le regard adoucit les souffrances et fait des heureux. » Octave, chaque fois qu'il est dominé par une impression forte, entraîne sa maîtresse près d'une fenêtre ouverte pour lui faire admirer les étoiles du ciel , pour écouter le bruissement sourd du vent dans les arbres et sentir le parfum des herbes en fleur. Quand on lit ces pages , involontairement on se rappelle Werther. On voit Charlotte appuyée sur le coude, près de la croisée, admirant Torage et ne parlant pas: Werther est près d'elle, muet comme elle. Tout à coup, dans un moment d'extase indéfinissable, Charlotte prononce un mot seul: «0 Klo[)stock ! » dit -elle. A ce mot, Werther fond en larmes, et Charlotte oublie de retirer sa main que Werther baise et mouille à la fois. Ailleurs , quand Octave sent des pleurs amers rouler sous sa paupière en écoutant certains airs que joue Brigitte, ne ressemble-l-il pas à Werther, le jour où, Charlotte jouant du clavecin prés de lui , il s'émut tellement qu'il allait et venait à grands pas dans la chambre , le cœur étouffé par des sanglots : a Au nom de Dieu! lui dit-il enfin d'un ton égaré , au nom de Dieu ! Charlotte, cessez ! — Werther, répondit doucement Charlotte, vous êtes bien malade. Je vous en prie, calmez-vous. »

Parmi les productions de M. Alfred de Musset trouve-t-on une œuvre qui lui appartienne corn-

plétement et le mette au nombre des esprits créateurs? Nous ne le croyons pas. Dans tout ce qu'a écrit M. de Musset jusqu'à ce jour, il n'y a rien de ce qui constitue l'originalité, l'individualité proprement dite, M. de Musset n'a attaché son nom à aucun genre particulier ; il n'a rien trouvé , rien renouvelé , rien accompli. Quelle est l'œuvre de M. de Musset qui le caractérise, qui soit un type, ([ui le distingue assez des autres poètes pour qu'on reconnaisse sa manière sans hésitation?(l) Quand on aura restitué à Régnier, à M. Mérimée, à M. Victor Hugo, à Goethe, à Byron, à Shakespeare, ce qui leur appartient, que restera-l-il à M. Alfred de Musset ? Il lui restera de la verve, mais une verve insufiisantc et qui a besoin d'être échauffée par une idée étrangère; il lui restera une imagination trés-folle, trèsvagabonde, très-capricieuse, incapable de réflexion ,

(l)Nous aurions modifié de grand cœur ces conclusions rigoureuses, si M. Alfred de iMusset nous en avail donné la moindre occasion. ÎNlalheureuseaient, depuis l'époiiueoù furent écrites les pages qu'on vient de lire, IM. Alfred de INIussct, loin de tenir compte des bienveillantes observations delà critique, a monué pour le pasticite un goût de j lus en plus décidé. ÎMarchant tour à lour , à cette heure, sur les traces de INIarmontel, de Créliiilun lils cl de l'abbé Prévost, dans ses iVouvciles en prose ; rappelant, dans ses vers, tantôt les Jlnrvioiiies pociif/ites de Lamartine, tantôt les Épitres de Voltaire ou les Contes de Lafontainc, le jeune poète semble irrémédiablement atteint de la maladie mortelle de l'imitation. Ceci nous coule à dire; mais il fallait bien expliquer pourquoi nous maintenons sans restriction aucune un jugement porté sur M. Alfred de Musset il y a déjà plusieuis années.

ALFRED DE MUSSET. lOl

habile à broJer , inhabile à produire; il lui restera une versification claire, nette et franche : voilà, selon nous, tout ce i\u'\ opparli'Mil on projire à M. Alfred de Musset.

Est-ce à dire que le jeune poète soit condamné ù une médiocrité >élernellc? Non, assurément. Dès que M. Alfred de Musset voudra exercer sérieusement ses facultés poétiques et les enrichir par de sévères éludes ; dés qu'il voudra quitter la voie facile de l'imitation et penser par lui-même 5 dès qu'il s'imposera la loi de rélléchir avant d'écrire, de ne pas se livrer aventureusement à son étoile et à sa plume, de réprimer l'exlravagance de son imaginalion et de chercher résolument une forme originale ; dès qu'il se résignera à croire qu'on ne naît pas homme de génie, il pourra produire à son tour une œuvre qui le place à côté des maîtres. Qu'il ne perde pas courage, malgré ses infructueuses tentatives. Sans doute , à vingt-six ans Byron avait déjà créé les deux premiers chants du Pèlerinage , le Giaour et le Corsaire; mais M. Alfred de Musset n'est pas obligé d'être Byron.

Février 1836.

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