‹ Les Écrivains normandsChapitre 29 sur 57 · VI · texte numérisé non relu

VI

Lco jeunes ;.;>..... ,1...;.:;. léiiKis (la!îs la eagna de Récolty, commandant la 7e compagnie, l'fère vr.stc, molxl'cr sommaire : Au plafond, suspension rustique avec ln",'î)e ■■<. i^'liole ; au centre, large table couverte de journaux et de ,:;u.lcr,s de •-er\icc, autour de laquelle avaient pris place les lieuter.anls Tdlîiac cl Jacques Limoral, ainsi que le Sous-Diq.cre, aumônier de la compagnie. Horizontalement étendu sur sa couchette, le capitaine René Récolty dirigeait le tournoi intellectuel, tandis que Motus, fantassin de deuxième classe, marchait de long en large, les yeux perdus dans une lontaine rêverie.

Récolty s'exprima en ces termes :

îe3 amj3,

mirxiiit vienl de sonner. Vous plaît-il qu'oublieux de toute considération hiérarchique, nous passions notre nuit à deviser ensemble, ainsi que nous avions coutume de faire jadis dans la bibliothèque de notre cher Andreys ? La guerre, qui sépara tant de camarades, nous a rassemblés dans une même unité par le plus curieux des hasards...

Tolbiac. — Je ne crois pas au hasard, si tu entends par ce terme l'ensemble des causes qui échappent à notre pénétration. Si les effets, dépendant du libre arbitre, sont souvent imprévisibles, il n'en est pas moins vrai qu'ils résultent d'une cause, la volonté (Voluntas, comme on disait à Rome).

Jacques Limoral. — L'antiquité admettait, en même temps que le libre arbitre, la réalité du hasard. Epicure ne lui attribuait-il pas le rôle primordial dans la création du monde ?

Le Sous -Diacre. — Ce que vous appelez « hasard )) n'est qu'une manifestation de la divine Providence. Souvenez-vous de l'admirable phrase de Bossuet à la fin de son Dis-

cours sur l'Histoire Universelle : « Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parions-en seulement comme d*un mot dont nous couvrons notre ignorance. »

Tolbiac. — Amen !

René RÉCOLTY. — Donne-nous, cher Motus, ton avis sur cette angoissante question !

Georges Motus. — Je n'ai rien entendu !

ToLEîAC. — Le libre cVibitî:e n'existe pas peur rhommc, ce champ de la femme. La loi des sexes, voulue par l'Univers, place l'être masculin sous la dépendance des filles d'Eve, qui représentent ici-bas l'élément plastique de la vie.

Jacques LimoRAL. — « Les cheveux de la femme sont longs, et son intelligence est courte )), affirment les Arabes avec insolence, mais non sans raison.

Le Sous-DiACRE. — a Ce que femme veut. Dieu le veut ! )), dit par contre l'Evangile en maints endroits.

René DÉCOLTY. — Cette action de la femme constitue à mes yeux une part essentielle du dynamisme (dunamis, force) de l'homme.

Jacques LïMORAL. — Aristote est à l'honneur ce soir ! Après sa théorie des contingences, allez-vous exposer son système de la force organisatrice ? J'adhère d'ailleurs en principe à cette doctrine, qu'Helmholtz et Berthelot ont quelque peu rajeunie.

Tolbiac. — Quel universel génie, ce Berthelot ! L*étendue et la variété des connaissances constituaient les caractéristiques de cet esprit clair et multiple, qui honora si grandement la science française ! Après ses remarquables études sur la synthèse en chimie organique, ne devint-il pas directeur du Métropolitain, puis ministre plénipotentiaire attaché au quai d'Orsay ?

René RÉCOLTY. — Vous devez faire quelque confusion, mon cher Tolbiac !

Tolbiac. — Dixi ! Ce que j*ai dit est bien dit !

Jacques Limoral. — Soit ! Vous reprenez présentement la thèse favorite de notre pauvre Andreys sur la supériorité intellectuelle des Français.

René RÉCOLTY. — Andreys, cher ami trop tôt arraché à nos entretiens et à notre affection par les Volontés Astrales ! Le fouriérisme n'avait pas de plus acharné défenseur...

Tolbiac. — Il quitta d'ailleurs cette « Vallée de larmes » avec le grade de sergent-fourrier î

René RÉCOLTY. — Il alla vers la mort, le sourire aux lèvres. N'est-ce point une preuve que, sur le limon mystique qui forme notre corps (corpus), germe le Lys du sacrifice, fleur tellurique, qui réjouit les Êtres sublimes, évadés de l'Enfer adamique ?

Le Sous-Diacre. — L*existence sur cette planète n'est certes faite que de déceptions et de déboires : Ainsi je de-

vrais de toute évidence être diacre depuis dix ans, si je n'étais en butte à certaines haines réviviscentes de l'Episcopat.

Jacques LiMORAL. — Parlez en confiance ! Nous ne rapporterons pas vos propos à Rome, et votre futur diaconat ne sera pas compromis !

Le Sous-Diacre. — Je préfère toutefois observer de Motus le silence prudent.

Tolbiac. — Notre ami possède, il est vrai, le sens de la discrétion, un sixième sens !

René RÉCOLTY. — C'est une grande sottise de limiter à cinq le nombre des indigentes façons que nous avons de comprendre l'univers. La mouche n'a-t-elle pas le sens hygrométrique ? Certaines bestioles ailées, le sens de la direction ? La grenouille, dans son bocal garni d'une échelle, le sens barométrique, et Paul Bourget lui-même, a Le Sens de la Mort » ? Qu'en pense notre cher Motus ?

Georges Motus. — Je pense que le jour paraît et qu'il est temps d'aller chercher le café.

Tolbiac. — La dégustation du café est un des actes principaux de la vie, et il convient d'en voir les dessous philosophiques. Lorsque Motus verse en vos quarts le breuvage noir de l'Intendance, ne sentez-vous pas s'insinuer en votre être l'âpre vertu du territoire abyssin } Les vapeurs, qui montent vers les narines dilatées, portent les rêves, les folies, les sublimes espoirs : Les parfums de l'Orient vibrent et chantent en nous I

Jacques LiMORAL. — Motus vient de sortir ! Je puis donc confesser sans réticence la bizarrerie de son caractère changeant. Parfois, il se montre le contraire, Vinverse de luimême et ses pensées et attitudes du jour constituent un paradoxe, une insurrection par rapport à celles de la veille ; il est tantôt a-dextra, tantôt a-sinistra.

Tolbiac. — Je le crois surtout a-quia.

Jacques LimoRAL. — Un chiromancien ne pounait classer cet « esprit » variable ni parmi les « Jupitériens » ou « Apollonides », ni parmi les <( Vénériens » ou adorateurs de Libertina, mais plutôt parmi les (( Saturniens )). Passant du bavardage au mutisme, de l'athéisme au papisme, de l'incohérence à l'harmonie, il représente une vivante et perpétuelle contradiction.

Tolbiac. — La contradiction n'est autre que le potentiel des idées ; et plus la contradiction semble flagrante, plus le potentiel est élevé. Voyez l'homme raisonnable : 11 suit la route en droite ligne, marchant régulièrement sur le bas-côté, tandis que l'ivrogne la parcourt en zig-zag. Le paradoxal ressemble à l'ivrogne : Il va de droite et de gauche au gré de son caprice, mais c'est lui qui vraiment occupe et possède toute la route de la pensée.

René RÉCOLTY. — Hélas ! Nous pensons trop pour des combattants ! Dans la dure vie que nous menons, nous devons essayer de bannir cette fièvre de dissertation et de recherche philosophiques, qui affaiblit notre courage et vide notre cervelle.

Jacques Limoral. — 11 faut au contraire fixer notre pensée sur nous-mêmes ! Sans cela, qui donc y songerait ? La foule de l'arrière nous oublie ! Oui, nous sommes bien des demi-morts...

Le mot tomba comme un glas sur la conversation. Et les interlocuteurs se regardèrent, silencieux. Georges Motus, portant la cruche de café, était rentré depuis un instant dans la cagna. Tout en remplissant les quarts et les gamelles, il lança d'une voix forte, celle des meilleurs jours, ces termes enflammés, qui résonnèrent comme une fanfare de trompettes et ranimèrent d'un coup les énergies défaillantes :

Motus. — Des demi-morts, vous ?

Le Sous-Diacre. — H parle ! il parle ! Dieu soit loué ! Hosanna in excelsis ! ....

Motus. — Des demi-morts ? Allons, au u jus » !... Debout, là-dedans !

Debout, les Vivants !...

JOSEPH-GiLLOT

USINE A GAZ (Ma Visite)

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