A TRAVERS DARNETAL
{Sts curiosités historiques)
A TRAVERS DARNETAL (Ses curiosités historiques)
Toutes les grandes villes de Normandie ont eu leurs historiens, et des ouvrages plus ou moins importants viennent compléter chaque jour les annales de Rouen, du Havre, de Dieppe, de Caen, de Louviers, de Falaise, de Pont- Audemer. Il est cependant des cités de notre province, qui présentent peut-êtrte un moindre intérêt, mais qu'il est néanmoins utile d'étudier aux points-de-vue historique, topographique et économique. Par son passé, par son présent, par son futur, Darnétal semble méritfer qu'on recherche son origine, son évolution et son rôle dans la vie industrielle de la France.
Elle est située à 132 kilomètres Nord-Ouest die Paris, à 101 kilomètres du Havre, à une lieue environ à Test de Rouen. Pour se rendre de Rouen à Darnétal, il faut environ trente-cinq minutes à pied et une bonne heure en tramway. La ville est baignée par le Robec et l'Aubette. Sa population, d'après le recensement le plus récent, celui de 1906, est de 7.218 habitants 1/2 (1). Elle a une superficie de
(i). Cette fraction s'explique par la présence à Darnétal de M. Casimir Fayot, homme-tronc, dernier descendant d'une vieille famille, établie dans le quartier de I^ongpaon depuis le milieu du XIII^ siècle.
483 hectares, 47 ares, 60 centiares. Elle compte 60 rues, 1343 maisons, dont 1337 débits de boissons, 5 places, 4 sentes, 5 hameaux, 2 cours, 2 passages, 2 cavées, 2 églises, 3 modestes fontaines, 1 hospice, une prison et un dancingpalace. Darnétal, dont la fondation remonte à l'époque gauloise (nous en avons comme témoignages les feuilles d'adhésion miraculeusement conservées, de plusieurs de ses habitants à la société : « La Belle Gaule ))), ne paraît pas avoir été occupée lors de la conquête romaine. Elle ne devait du reste constituer à cette époque qu'une cité lacu&tre, bâtie sur les marais de Carville et dépendant du territoire des Véliocasses. Lorsque Rollon conquit la Neustrie, il trouva Darnétal en cendres, comme toute la province, si nous en croyons le rapport de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de Jumièges, déclarant que la région ne produisait plus alors (( ni arbres, ni moissons ; l'on y trouvait ni villes, ni maisons, pas même*des banques ou des salles à projections de lanterne magique )). C'est sous les ducs de Normandie que ce village se releva de ses ruines, mais en 1204, il retomba, avec toute la Normandie du reste, sous la puissance royale. Aussi bien, on ne commence à en trouver mention que dans les chroniques du IS"" siècle, ce qui semble indiquer sa médiocre importance jusqu'à cette époque. Dès lors avec le rapide développement de ses industries, dans de multiples branches, et notamment dans la fabrication des bretelles élastiques depuis le règne de Dagobert, avec la fréquence et l'activité de ses foires et de ses marchés, elle prit une place de plus en plus prépondérante parmi les cités laborieuses du dépar-
tement, voire de notre province. Nous trouvons trace de cette vie commerciale, particulièrement intense jadis, dans la dénomination de certaines rues : La rue aux Juifs, éloignée du centre de la ville, était autrefois l'endroit où se trouvaient rélégués les enfants d'Israël, revenus en foule à Damétal malgré les rigoureux édits des 12*^, 13° et H*" siècles. La rue de Lombardie n'est pas ainsi baptisée, parce qu'elle conduit tout droit au royaume lombardo-vénitien (elle mène tout simplement au chemin vicinal de Boisguillaume), mais parce que s'y étaient fixés sous le règne de Philippe III de nombreux usuriers, qui prêtaient sur gage et à critique. On les appelait « lombards ». Ils recevaient la visite fréquente des jeunes gens de l'aristocratie rouennaise. Notons à titre purement documentaire la proximité de la rue des Lombards et de la rue aux Juifs.
La rue du Champ-des-Marais tire son nom, nous affirme Lesguilliez, des camps qu'établirent dans les prés de Carville le maréchal Ardoum-Dumazet, favori de Charles VII, en 1449, le général Hutin, sous Henri IV en 1591, ou Antoine, né Bourbon, roi de Navarre, en 1562.
Dans la rue de Longpaon, la plus belle de la ville par sa longueur et sa largeur, on rencontre encore quelques vieilles échoppes perdues au milieu de remarquables immeubles modernes. Aussi bien en prévoit-on la destruction dans le nouveau plan adopté pour le redressement de Damétal. Souhaitons que ce fâcheux projet reste en plan seulement le plus longtemps possible.
Dans la rue des Meslots, anciennement appelée rue
Pierre-Decourcelle, existe une maison connue sous le nom de « la Moissonnière », en souvenir d'une ancienne redevance féodale que le locataire de l'immeuble devait verser à son propriétaire, le haut- justicier de Darnétal. La redevance consistait en dons de « nichées de moissons )) ou en dons d'oiseaux, souvent d'une tourterelle blanche ou d'une perdrix rouge, ou encore de volailles ; il est curieux de noter qu'alors les hauts-justiciers se contentaient volontiers d'animaux de basse-cour.
La rue des Blatiers, récemment baptisée « rue Albert I^^ » à la suite d'une délibération du Conseil Municipal, suggérée par un bon sentiment, mais sur laquelle aussi bien des critiques ont été formulées (1), nous rappelait par son nom une particularité très intéressante de la vie commerciale d'autrefois. On appelait a blatiers » (ou bladiers, bletiers, blaviers) les (( vendeurs de blé » pour employer l'expression d'Etienne Boiîeau, prévôt des marchands de Paris, dans son célèbre livre des Métiers. Les marchands de grains venus de toute la région, descendaient par cette rue pour se^iendre à la place du marché. C'était au temps oij Darnétal possédait de nombreux moulins à blé sur le Robec et sur l'Aubette.
On trouve quelques pittoresques maisons du XV*" siècle, dans la rue Thiers, anciennement dénommée « Rue Harlé fils aîné », en souvenir d'un des membres les plus éminents de la (( Corporation des Constructeurs et Bâtisseurs », qui vécut de 1372 à 1453.
(i). Journal de Rouen, 15 décembre 1914.
Damétal possède encore les deux églises qu'elle avait avant la Révolution. L'église de Carville, fondée vers le X® siècle, fut entretenue et restaurée au cours du 12*" par Radulphe, fils d'Etienne, seigneur de Carville. Le corps des marguilliers veilla à travers les âges à sa conservation : le 24 mars 1684, il acheta au sieur Petit, marchand de bois à Bellencombre, les planches nécessaires à la réédification. Le 22 juillet 1887, Jacques Gravois, maître maçon et architecte à Rouen, fut chargé de la construction d'un portail ; le 15 novembre 1890, à M. Poupard, entrepreneur de plomberie, fut confié le soin de la réparation des gouttières.
Ces nombreuses restaurations du reste ont enlevé à l'église tout caractère ancien. De rares vitraux présentent encore un peu d'intérêt, mais ils furent copiés, nous dit M. Jean Lafond, sur ceux de la chapelle du Champ-de-Mars, à Rouen.
La Tour de Carville date de l'époque de la Renaissance. D'un joli gothique, elle se termine par une galerie en plate-forme. Le style et l'architecture en sont fort originaux. On ne les retrouve du reste guère en Normandie que dans la tour du Casino de Bonsecours.
L'église de Longpaon existait déjà quand Rollon conquit la Neu&trie. Ce ne fut longtemps qu'une humble chapelle, desservie par un simple vicaire. Elle ne devint église paroissiale que le 31 mai 1622. Rebâtie au 15'^ siècle, elle constitue un beau et grand monument : Large nef, vitraux artistiques, suisse imposant et portail intéressant.
L'Hôtel-de-Ville de Damétal est de construction assez récente. C'est le 29 août 1834 du reste que l'immeuble corn-
munal fut acheté à un sieur Duhamel, qui l'utilisait comme maison d'habitation. Derrière l'Hôtel de la Mairie se trouve un joli jardin public. C'est là qu'une aventure, rappelant celle du poëte Glatigny en Corse, advint à i'écriva'n normand Rémy de Gourmont, né le 4 avril 1858 au Château de la Motte, à Bazoches-en-Houlme (Orne), issu d une vieille famille établie dans le Cotentin, entre V^alognes et Caren,tan, dès le XI V'' siècle. Alors que, descendu de bicyclette, l'écrivain rêvait de bon matin au milieu des bosquets municipaux, un agent trop zélé, fort intrigué par la tenue peu soignée du poëte, arrêta celui-ci et le conduisit sur-lechamp au poste de police. De Gourmont, bientôt relâché, fut le premier à rire de cette aventure.
Aussi bien la sévérité du garde-champêtre de Darnétal est-elle devenue proverbiale, depuis que, dans des circonstances à peu près analogues à celles de l'arrestation de Rémy de Gourmont, le peintre rouennais Angros se vit, dans les premiers jours de la guerre, arrêté comme espion par la même main-de-fer, parce qu'il dessinait innocemment un peuplier de la côte Pigache sur un feuillet de son calepin.
Darnétal, parmi ses illustres enfants, ne compte du reste pas que son garde-champêtre : Elle a vu naître un très grand nombre d'hommes, devenus célèbres dans toutes les branches du savoir humain, parmi lesquels nous citerons :
Jacques Pinand, né le 20 juillet 1692, mort grand-vicaire et officiai de Montivilliers, le 28 novembre 1775, à l'âge de 84 ans, après avoir cultivé les Muses Latines et l'Histoire naturelle ; entre autres ouvrages, on lui doit un mémoire fort
intéressant sur les Polybes ; Jean-Jacques Mouchet, né le 27 mars 1737, auteur, en collaboration avec M. de Brecquigny, de la remarquable a Table chronologique des diplômes, chartes, titres et actes imprimés, concernant l'histoire de France ».
Et, de nos jours encore, les fils de Darnétal travaillent avec une inlassable activi.:^ à la prospérité commerciale et industrielle de leur petite patrie. Récemment un ingénieur, M. Hermary, a proposé de tenter quelques fouilles pour voir si le sous-sol de cette petite cité ne contient pas des gisements houillers. Si les expériences nous y révèlent la présence de houille, la ville aura bien mérité de voir disparaître à tout jamais sa dénomination de a terre maudite ». On pourra alors la juger sur sa bonne mine et la baptiser a terre heureuse ».
Quand du reste nous lui prédisons une brillante situation parmi les centres ouvriers de France, il nous semble que nous nous montrons quelque peu « prophètes de Darnétal )). Cette locution aussi bien appelle quelques explications. Qu'est-ce qu'un prophète de Darnétal ? C'est une personne qui, selon le vieux proverbe normand, a annonce qu'il est fête, quand elle voit les boutiques fermées. » C'est celui qui (( fait pleuvoir des vérités premières » pour employer l'amusante expression de l'humoriste honfleurais, Alphonse Allais.
Quoi qu'on dise du reste, le prophète de Darnétal fut fort en vogue jadis. Sous la Révolution, Joseph Leroy de Flagis, député du Tarn à l'Assemblée législative, écrivit une petite pièce intitulée a L* Astrologue de Darnétal » ou
(( Le Prophète qui ne meurt point », in-8° de 12 pages, imprimé à Rouen en l'an XI, chez Ange Lefèvre. Cet Ange Lefèvre, qui tenait boutique rue des Bons-Enfants, descendait d'un sieur Lefèvre, Jean-Baptiste, qui, au KIY*" siècle avait été aide de camp du Comte de Bourg- Achard, lequel, marié à vingt-deux ans à une demoiselle Sophie de Villerabot. . .
Mais ceci est une autre histoire, sur laquelle nous reviendrons dans un prochain article.
Albert Herrenschmidt