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AU COURS DES NUITS

Dans la Cave

Un coup de canon vient de déchirer Tair tiède de cette radieuse nuit d'été. Les éclatements se succèdent, rageurs et précipités ; l'avion ennemi, semeur de mort, est sur nous et cherche à frapper au cœur la vieille cité havraise. L'heure est venue pour le poilu civil de rejoindre son poste d'alerte, la cave aux voûtes épaisses, temple des crus fameux, transformé en lieu de rendez- vous nocturne par ordre de l'autorité municipale. Dans un appareil sommaire, je descends quatre à quatre les marches de mon escalier et m'engouffre dans le refuge obscur, oij m'ont déjà devancé les autres locataires de l'immeuble. Monsieur Jourdain, dont la fortune rondelette vient de s'édifier grâce à quelques avantageuses adjudications au gouvernement belge, roule en boule jusqu'au fond du réduit, hérissé de porte-bouteilles, et entrecoupe ses réflexions, empreintes de mélancolie et de banalité, par des soupirs saccadés d'asthmatique. L'opulente Madame Jourdain apparaît à nos yeux étonnés sans ses chaînes d'or et ses nombreuses bagues aux pierres étincelantes : elle a recouvert hâtivement ses

rotondités informes d'un cache-poussière de l'ancien temps, de l'avant-iguerre, curieux vestige des années de labeur e^ de misère, et, sous cette enveloppe grise et sale, sa petite personne se marie et se confond avec les futailles de vin vieux. A la lueur d'une bougie fumeuse, j'examine tous les hôtes de cette caveme : le concierge, blême de peur ; son épouse, incolore et peut-être inodore ; la petite cocotte du second, émue comme au soir déjà iomtain de son prem.ier amour, toute blonde et charmante dans un élégant deshabillé ; et enfin mon vieil ami Tommy, officier d'approvisionnement de la base anglaise, le plus flegmatique des insula'res, qui vient d'entrer le demier dans la cave de son allure souple, élégante, toujours correcte. Si cette hypothèse n'était criante d'invraisemblance, on pourr?.it le croire rasé de frais, tant sa mine aristocratique semble rose et reposée.

La canonnade continue, mais l'écho nous en parvient assourdi ; l'assistance reste muette, à l'exception de Tom.my, qui se montre d'une gaieté exubérante et lance des éclats de rire sonores au milieu d'un original jargon franco-britannique.

Tout à coup, un bruit sec, indéfinissable, retentit à nos oreilles ; les dos se courbent sous la crainte, la respiration de Monsieur Jourdain se précipite, le concierge s'étend à platventre, position recommandée par « Le Petit Parisien » en pareille circonstance, ma gracieuse voisine va s'évanouir délicieusement, lorsque Tommy laisse tomber ces paroles, accompagnées d'un rire inextingible : « Aoh ! relevez-vous ! No danger ! En m'asseyant sur tonneau... very funny, indeed.., je ai craqué... the seating of my caleçon ! »

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RÊVERIES d'un Noctambule

Avril 1918.

Renvoyé des Armées en qualité de « père de six )) et rendu à la vie civile, j'ai réintégré ce matin mon « home )) havrais, et aussitôt endossé le veston d'antan, en même temps que mes vieilles et chères habitudes. Après une journée remplie par les efïusions du retour, les conversations à bâtons rompus, les rangements et dérangements nécessaires à la suite d'une longue absence, je regarde à travers la vitre tomber la nuit fraîche et sereine, qui enveloppe maintenant la vibrante cité de son manteau couleur d'encre. A l'heure où la ville s'endort dans le calme imposant et le lourd silence, mon cœur alangui ressent le besoin de se mêler à l'âme sensible des choses. La paix qui règne en moi, loin du fracas de la mêlée, ressemble à la tranquillité bienfaisante de cette nuit d'avril... La cité sommeille ; sortons !... Suivons les rues baignées d'ombre et, dans ce décor nocturne et plein de douceur, laissons flotter notre esprit à l'appel des souvenirs anciens, au gré du rêve et de la fantaisie !

Quittant le Grand-Quai, où la brise marine laisse aux lèvres un goût acre de saumure, j'enfile à droite la rue de la Gaffe, nom évocateur d'une des formes les plus communes

de la sottise humaine. Au ciel étoile, Vénus clignote de son œir perçant... Malgré cette invite, je passe sans m'arrêter devant les maisons bruyantes et closes de l'ancienne rue d'Albanie, maintenant dédiée à la mémoire de Jean Macé. Que cet hommage tardif soit agréable et doux aux mânes du vertueux universitaire !

Je suis d'un pied léger la rue de Paris et traverse la place Gambetta. Mon âme de combattant de 1914 se reporte alors vers les heures de tristesse et de deuil de l'Année terrible : En moi chante le nom du grand Français qui ne désespéra jam.ais de la Patrie et, pendant la retraite de 1870, incarna le symbole de la Défense Nationale. Je voudrais qu'après la paix victorieuse, le peuple de Paris unît dans une même pensée de gratitude, au cours d'une journée solennelle, les gloires du soldat triomphant et du tribun patriote ! (1).

Puis, continuant mon chemin, je mesure la distance qui sépare le rêve de la réalité tragique, car, hélas ! les Allemands sont encore à Noyon !

Après avoir flâné tout le long de la rue du Corridor, je regagne ie centre de ia viile par la rue Thiers... Qui donc, au milieu des inquiétudes et des maux actuels, songe à toi, libérateur du territoire, ainsi qu'à l'œuvre grandiose accomplie par ton énergie et ton courage ? Les morts vont vite de nos jours ! Le présent douloureux efface rapidement les souvenirs du passé, qui s'estompent dans l'esprit des combat-

(i). Ce passage du présent récit, écrit en 1918, constitue à nos yeux une curieuse prophétie. (Note de l'Editeur).

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tants, ainsi que dans les cœurs des épouses et des mères. Quant aux nouveaux riches, encore mal adaptés à leur degré social, ils se moquent de Thiers comme de Karr (Alphonse), bien que ce dernier ait été en 1848 candidat à la Constituante dans notre cher département de la Seine-Inférieure !.. J'éprouve une légère fatigue... Tant pis ! En avant, et jusqu'au bout !

Une odeur écœurante sont de l'impasse Coty : Elle n'évoque que de très loin les suavités contenues dans les flacons ciselés du parfumeur attitré des mondaines. Je me dirige alors vers la Petite-Rade, pour aspirer à pleins poumons le souffle léger, qui vient de la haute mer.

En suivant la rue Maraine, je me rappelle la bonne fée havraise, qui m'adressa chaque semaine, aux armées, des vêtements chauds et mille gâteries. Je voudrais lui exprimer la reconnaissance dont mon cœur est gonflé, mais l'heure tardive convient mal aux visites, et j'ai d'ailleurs oublié pour l'instant sa sainte adresse.

Au coin de la rue Déranger, l'air vif du large me saisit, et une immense lassitude s'empare de moi. Depuis trois heures, je marche sans arrêt, et mes forces me trahissent. J'avance encore de quelques pas et jette un coup d'œil alentour : en face de moi se dresse la maison Migraine frères. Fiévreux, je me décide à regagner aussitôt mon logis, car je me sens subitement pris d'un violent mal de tête !

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