‹ Les Écrivains normandsChapitre 40 sur 57 · L. LETELLIER · texte numérisé non relu

L. LETELLIER

Son cousin Arsène, ancien grognard de la Vieille Garde, s'était vaillamment conduit sur la Bérésina ; quant à son oncle, son « tonton Frédéric )), il était entré dans les ordres et venait d'être nommé vicaire à Saint-Ouen. Ce vénérable ecclésiastique avait conquis une grosse influence sur Tadolescent, dont il comprenait, sans trop de difficulté, les enthousiasmes littéraires.

Decorde, accoutumé à se replier sur lui-même, à analyser les éléments complexes de sa sentimentalité, se garde toutefois de négliger l'observat'on des événements extérieurs. Fleur délicate et soigneusement cultivée dès le collège, il laisse prévoir la plante robuste et saine, qu'il ne manquera pas de

devenir.

Lorsque le jeune Adolphe quitte le lycée, l'économe et le concierge lui prédisent a un brillant avenir. » Son esprit ouvert et précis, son élocution facile et châtiée lui semblent de favorables dispositions pour entreprendre l'étude du droit. Dans cette voie nouvelle, il travaille avec acharnement, et, à ses rares moments de loisir, se plonge dans la lecture. Maître Barbizon, avoué à la Cour, chez lequel il exerce les délicates fonctions de clerc amateur, lui ouvre sa bibliothèque. Pour le distraire et le reposer à la fin des journées de dur labeur, il lui fait lire trente pages du « Répertoire méthodique de législation, doctrine et jurisprudence », édî,té par Dalloz. Ses efforts d'ailleurs sont rapidement couronnés de succès, puisque un an après la première inscription, il devient principal de l'étude.

Entre la rédaction de conclusions et la lecture de requêtes, le jeune clerc donne libre cours à sa veine poëvtique. Il puisse dans sa vie d'étudiant en droit matière à de nombreux poèmes, encore inédits : a Réflexions rimées sur le Code Civil » ; « Albertine, la cadette du greffier », « Les pantoufles de Thémis ». On trouve, dans chacun de ces morceaux, de superbes vers lyriques, où l'auteur épanche le trop-plein de son âme ; on y note une mélancolie, une fine observation de la nature, qui procèdent directement de la sensibilité lamartinienne. Signalons la richesse de certaines rimes, telles que : (( plumeau, chalumeau », « million, Saint-Emilion », a pèlerine, ipandarine )), « Vaugelas, matelas ». S'il s'inspire des grands poëtes romantiques, Decorde ne saurait être un vulgaire imitateur. Il apporte, dans ses essais, un cachet personnel indiscutable ; la pensée est claire, le style précis et sans recherche, la métaphose juste et la langue variée.

Adèle V*** est le premier nom de jeune fille qu'il enveloppe de rêves bleus et souriants. Elle appartient à une vieille famille rouennaise ; son père est numismate départemental à la préfecture. Adolphe la rencontre dans une soirée dansante chez une comtesse, où MaîlTe Barbizon fréquente assidûment. Avec une naïve sincérité, l'adolescent chante son amour :

(( O séduisante Adèle,

(( Que vous me semblez belle ! » (1)

Quand il sait son amour partagé, sa fertile imagination

(i). Inédit.

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