‹ Les Écrivains normandsChapitre 6 sur 57 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

Coriace (resté seul)

O rigueur d'un destin cruel !

Mon cœur, en ces combats, plein de sombre détresse Balance entre l'amour d'une tendre maîtresse " l'accomplissement d'un désir naturel, ^ntre deux êtres chers qu'également il aime,

Il souffre du dilemme :

Amant sans femme ou bien fils sans honneur !

Dans son trouble il s'arrête ;

p. CORNEILLE 27

Car à ma mère en voia le bonheur

Et le voleur engendra Sabinette !

Quand j'ai, brûlant de feux si doux, En mon esprit perdu le besoin de vengeance. Ma raison se réveille au rappel de l'offense Et contre mon amour élève mon courroux... Mais bientôt, à son tour, vient combattre ma flamme.

Elle ordonne et réclame L'oubli honteux du chagrin maternel !

Mon bras vengeur s'arrête.

N'osant punir l'infâme criminel.

Parce qu'il est père de Sabinette !

Eh quoi ! Je balance aujourd'hui.

Moi, le fils d'un héros qui mourut dans la gloire ! Laisserai-je imputer par Rome à ma mémoire De m'être révélé comme indigne de lui ? Tirons notre raison et vengeons-nous du crime !

Le meurtre est légitime, Quand il veut d'une mère assurer le bonheur ! (1)

L'amour en vain m'arrête !... N'hésitons plus, puisque, perdant l'honneur,

Du même coup, je perdrais Sabinette !

Assez, assez parlé, mon cœur !

Invengé, je ne puis mériter ma maîtresse. La voix de ma raison m'accuse de faiblesse !...

(I). Conception discutable ! {Note expiiiative de M. Tondu).

Rends grâce, Coriace, au sort plein de rigueur, Oui voulait de ton âme éprouver la vaillance ! Va, cours à la vengeance.

En rougissant d'un tel balancement î

Que plus rien ne t'arrête !

Donne à l'infâme un juste châtiment, Même s'il est père de Sabinette !

Des lacunes nombreuses, dans les manuscrits des deux derniers actes, ne nous permettent pas de publier ici d'autres scènes in-extenso. ]Mais il est possible de reconstituer le dénouement de la trag:édie par les quelques feuillets isolés qui nousjsont parvenus.

A l'acte IV, Coriace, pour ol)éir au vœu de sa mère, provoque Vorace et le tue. Sal)inette, fidèle à la voix du devoir, vient demander à Tarte vengeance contre son pupille Coriace. Camomille, apprenant que la mort de son époux est enfin vengée, va mourir de joie derrière le théâtre. Kt Tartine, qui aime Coriace en secret, se réjouit que les circonstances aient mis un olistacle a;i mariage de Coriace avec sa rivale Sabinette.

Au cinquième acte, Coriace, à peine arrivé dans la I^égion, s'y distingue à la conquête de Fidènes. Sabinette, sans nouvelles de lui, le croit mort au combat et laisse éclater sa douleur. Tarte vient lui apprendre que son amant vit et qu'il s'est couvert de lauriers. Sabinette se laisse persuader par le vieux gentilhomme et consent à donner sa main à Coriace. Tartine, dans son amour malheureux, entre an Collège des Vestales. {Note explicative de M. Tondv).

Madame d'Aulnoy

JULIETTE ET RONEO

Conte

JOLIETTE ET RONEO (Conte)

II y avoit une fois un roi et une reine, desquels l'unique fille étoit si jolie quie tous déclaroient n'avoir vu en ce monde rien d'aussi beau. On la sumommoit Joliette. Un jour, des sujets vinrent en grand émoi au château et se plaignirent au roi que la troupe des Nains, qui habitoient la forêt voisine, ravageoit leurs récoltes, faisoit maincts dégâts dans les guérets, et que son chef, le vilain Bâdudo, commettoit des méfaicts abominables. Le roi leur répondit que ce récit le mettoit fort en peine et il leur promit d'envoyer ses gardes fidèles contre les méchans Nains. 11 fit sur-le-champ quérir Ronéo, homme d'armes jeune et bien faict. Il le chargea de mener la guerre contre les audacieux ennemis. La reine, qui avoit grande affection pour Ronéo, dit au roi que c'étoit là mission dangereuse, les Nains ayant mainctes ruses cruelles en leurs cervelles et pouvant bien faire mille maux au loyal chevalier. Le roi répondit : Laissez-moi, je sais quie Ronéo est mon seul sujet faict pour mettre la troupe hostile en déconfiture. Si, comme je le croy, il anéantit les compagnons de Bâdudo, je lui donnerai, en preuve de reconnoissance, ma fille pour épouse. Joliette, qui à l'ordinaire demeuroit sourde aux galans propos de ses amans, eut vive liesse en oyant son père dire

cela, car elle aimoit secrètement le prince Ronéo. Cependant le beau soldat, ayant vite réuni une forte armée, partit bravement en campagne.

Peu de jours après, le roi mourut. Sa femm.e et sa fille en eurent chagrin inconsolable. La reine fut tant affligée qu'elle s'enferma dans le petit cabinet où trônoit son défunct mari. Elle y resta pendant cent heures sans boire et sans manger. On se demandoit même ce que la reine pouvoit bien faire au cabinet. Enfin — car il n'est pour les femmes nulle peine qui ne s'efface — elle en sortit soulagée et s'enquit aussitôt si l'on avoit quelque nouvelle du fidèle Ronéo. Celui-ci apparut alors et fit savoir qu'ayant eu à déjouer mainct piège de Bâdudo, il avoit été longtemps incertain s'il seroit vainqueur, mais que la troupe des méchans nains avoit été tuée toute entière dans un dernier combat par ses vaillans soldats. La reine fut de ce faict tant joyeuse qu'elle oublia son malheur du même coup. Comme elle se trouvoit encore jeune et que l'amour la pressoit souvent de son tyrannique aiguillon, elle ne voulut point se souvenir de la promesse du roi et songea malignement à se faire épouser elle-même par le noble guerrier. Elle alla en grand secret dans le palais de la Fée Yveline, qui avoit découvert certain éîixir miraculeux, propre à rendre la jeunesse avec tous ses avantages. Elle supplia la fée de lui donnei* quelques gouttes de la précieuse liqueur en termes si enveloppans, si convaincans, qu'elle obtint cette faveur. Elle revint alors au château et peu de ses gens la reconnurent, tant elle étoit rajeunie. Le lendemain, la reine décida de faire un grand bal pour fêter en pompe la vie-

Page 1