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Huit années seulement séparent l'épisode que nous venons de raconter du moment où un jeune homme de vingt et un ans devenait prieur de St- Victor. Jean Amé, son oncle, mourut dans cet emploi le 7 Décembre 1514, et François Bonivard allait paraître sur la scène du monde dans des circonstances bien graves.
Il était tout préparé pour être à la hauteur de son époque. Il avait, en 1513, étudié le droit à Fribourg, en Brisgau ; il avait, à Strasbourg, entendu les bouffonnes prédications qu'on se permettait alors ^ ; il s'était instruit par les voyages et il ne tarda pas à en faire un qui devait, comme à Luther, lui dessiller les yeux, je veux dire le voyage de Rome, où il se rendit en 1518*. Ahl de loin, nous dit-on, le respect est plus grand ^ : Bonivard s'en aperçut et, ayant eu déjà sujet de se plaindre des embûches que lui tendait le duc de Savoie, il n'en fallait guères plus pour qu'au spirituel il secouât l'autorité d'uii pouvoir qui siégeait au delà des monts. Un prêtre ayait employé la ruse et la contrainte pour l'amener à
1 Bonivard, Traité de la noblesse, p. 25, 4S, 91 ; Chaponnière, u. «., p. 146 et suiv.
^ Advis et devis de la tyrannie papale, p. 150. 3 Major è longinquo reverentia.
76 n. LIS COUVENTS.
renoncer à son prieuré * : Bonivard ne pouvait plus être ultramontain, et celui qui, avec Pécolat et Berthelier, avait soutenu les libertés politiques de Genève et fait son possible pour nous assurer Tal- Hance de Fribourg, ne devait pas accepter plus longtemps le despotisme religieux de Rome.
Pierre de la Baume, le dernier évêque de notre ville, consentit bien, sur la demande de Bonivard, à lui rendre son prieuré ^ ; il y avait bien encore des ménagements à garder envers Fribourg dont Tappui était jugé nécessaire contre le duc de Savoie. Mais peu importe : en 1S28, on déclamait contre les abus et contre les désordres du clergé ; les Bernois engageaient Genève à adopter la Réformation ; le désir de conserver l'alliance de Fribourg empêchait seul notre ville de s'y décider. Voici comment répondit Bonivard , que l'on alla consulter parce qu'on avait foi en sa prudence et en sa droiture :
« Il seroit à désirer que ce mal fut osté de no- « tre Eglise , et des autres , pourveu que le mal a ne fust point changé en un autre mal, et par
1 Chroniq, éd. Dunant, t. II, p. 353; Chaponnière, t*. s. p. 154; Merle d'AubignÔ, Hist. de la Réform. en Europe, Paris, 1863, 1. 1, p. 272.
2 5 Juin 1827. Chroniq., éd. Dunant, t. U, pp. 461-463; Chaponnière, u. s, p. 158.
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« aventure en pis ; mais que le bien lui succédât. « Vous voulés réformer notre Eglise, de quoy « elle a bien besoin tant en doctrine qu'en mœurs; « mais comment la pourrés vous réformer, vous « qui êtes difformes ? Vous dites que les Prêtres « et les Moines ne sont que des paillards ; aussi « êtes-vous. La haine que vous leur portés, est-ce « par contrariété de complexion ? Certes , non ; « mais plutosl par ressemblance. Vous voulés a qu'ils soient arrière de nous ; est-ce afin que « la ville soit purgée de vices ? Certes non ; mais a afin que nul ne s'en sente, sinon vous. Vous « voulés chasser les Prêtres et tout le clergé paie pistique, et en leur plac^ établir les Ministres « de l'Evangile ; ce sera un grand bien de soy, « mais un grand mal au regard de vous, qui « n'estimés autre félicité que de jouir de vos « plaisirs désordonnés, qui vous sont permis par « les Prêtres. Car ce que Dieu a deffendu , Ils « vous le permettent à la pareille. Il deffend de « paillarder, jurer, jouer, yvrogner, et Eux le « vous permettent. Reste qu'ils ne vous veulent « lascher ce que le Pape deflend. Mais ils ne fe- « ront pas le semblable, les Prédicateurs, si vous « en avez. Car , au contraire , Ils vous permet- « tront bien ce que le Pape deffend ; mais ils ne
« feront pas le semblable des deffenses de Dieu : a car ils procureront une Réformatîon par la- « quelle il faudra punir les vices ; ce qui vous (( faschera bien. Vous avez haï les Prêtres, pour « estre à vous semblables ; vous haïrez ceux-ci « pour estre à vous dissemblables, et vous ne les « aurés pas gardé deux ans que vous ne les sou- « haitiez avec les Prêtres, et, pour toute récom- « pense de leurs peines, ne les chassies arrière de « vous. Et pourtant, si vous me croyés, faites de « deux choses l'une : assavoir, que si vous voulés « toujours estre difformes, comme vous estes de « présent , ne trouvés étrange que les autres le K soient comme vous : ou, si vous les réformés, c( montrés leur le chemin. Ce faisant, envoyez « hardiment-querre des Prédicateurs qui vous « endoctrineront à persister à votre Réforma- « tioa. * »
Certes, en parlant ainsi, Bonivard ne se prononçait pas encore péremptoirement en faveur de la Réforme ; il se ménageait les avantages d'une position , en apparence au moins , indécise entre
' 1 Advis des difformes Réformateurs, i^'p, i49-loi; La Corbière, Liste des Spectables , Pasteurs, Professeurs, etc. (Msc. de la Compagnie) p. S7 et s.; Merle, Hist. de la Réform, en Europe, t. H, pp. 506-508.
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deux alternatives ; il parut même encore le faire dans une autre circonstance : <t Si vous avés con- « damné les Mammelus à tort, » dit-il à des hommes qui voulaient Tempêcher de lire des lettres d'excommunication fulminées par son archeyéque> « vous estes assés excommuniés de Dieu, « et, si c'est avec raison, que peut Tarchevêque « de Vienne sur vos consciences ? S'il vous excommunie, le pape Berthold vous absoudra ^ ? lo II parlait là de Berthold Haller qui avait fait triompher à Berne la Réformation.
Il avait donc montré à ceux qui le consultaient quelles étaient les conséquences morales auxquelles ils devaient se soumettre s'ils voulaient réellement en revenir aux doctrines de l'Evangile ; il avait montré, quelques torts qu'on pût lui reprocher à lui-même, qu'il en appréciait la gravité, et, par ses réflexions nouvelles, il montrait qu'il faisait plus de cas du jugement de Dieu que du jugement de l'Eglise. Il n'était plus catholique. Il serait fort désirable que tous les protestants comprissent aussi bien que lui que, pour être réformé , il ne suffit pas de repousser les erreurs, de crier aux abus du catholicisme et à la corrup-
1 Fréd. Spanheim, Geneva restituta, p. 35 ; Merle d'Aubigné, Hist, de la Réform. en Europe, t II, pp. 499 et 500.
tion du clergé. Pour mériter vraiment ce nom, le prieur de St- Victor nous le dit bien nettement, il faut être, en réalité, réformé dans ses mœurs, obéir fidèlement à l'Evangile et vivre d'une vie chrétienne.
Par malheur ou plutôt sans doute par bonheur pour lui, car la Providence dirige pour le bien toutes les circonstances de cette vie, Bonivard ne devait pas de ses yeux voir se dérouler les événements qu'il avait pu pressentir et qui planaient alors dans l'atmosphère de la cité genevoise. En 1530, le Jeudi 26 Mai, sur la foi d'un sauf-conduit délivré par le duc lui-même, il chevauchait tranquillement dans le pays de Vaud, alors, comme on sait, dépendant de la Savoie, lorsqu'une infâme trahison le livre au souverain de cet Etat ; il est enveloppé dans un bois, garrotté, conduit à Ghillon et emprisonné pour six ans dans ce château*.
Six années sont quelquefois bien longues dans la vie d'un homme ; elles sont bien courtes dans la vie d'un peuple, et, toutefois, durant ces six
1 Bonivard, Chroniq,, 1. IV, ch. 37 (éd. Dunant), t. II, pp. S71 et 574. Mém. et doc, de la Soc. éthist. u. s. p. 175; L. Vulliemin, Chillon, étude historique, 2"® édition, Pari» et Lausanne, 1855, p. 145 et s., Merle, Hist de la Réform. en Europe, t U, pp. 584-586.