S'-VICTOR
51 légers à passer d'une religion à Vautre, ils pourraient, dans une autre occasion, changer avec la même facilité, et retournei' à leur première religion^. » Et il ne tint pas au noble prisonnier de Chillon que cette manière de voir, si sage et si modérée, ne prévalût ; mais il avait compté sans Farel, qui dit aussitôt : « Foulezvous vous opposer présentement à Vouvrage de Dieu? » et dont Tavis l'emporta*.
Plein de ménagement pour un clergé dont il avait jadis fait partie, en même temps que de respect pour la morale évangéliqiie, dont il n'était pas toujours cependant, quant à lui-même, le fidèle observateur ', Bonivard, et c'est ici le second fait dont je voulais parler, se montra sévère et même inflexible à l'égard des Libertins. Il les condamna sans pitié dans son Traité de Vancienne et nouvelle police, et prit énergiquement contre eux le parti de Calvin *. Il éprouvait donc au fond du cœur une véritable répulsion contre la licence, et montrait qu'il avait parlé sincèrement en 1528,
1 Ibidem, p. 273 et Baulacre, Œuvres historiques et littéraires, 1. 1, p 373 et s.
Spon et Baulacre, Ibidem.
3 Grenns, Fragments historiques, 29 Janvier 1337; Chaponnière, w. s, p, 206.
4 J. A. Gautier. Voyez Chaponnière, p. 198.
86 II. LES COUTENTS.
quand , à propos des ministres de rEvangile > il avait dit : « Ils procureront une Ré formation par laquelle il faudra punir les vices. »
Nous ne devons pas oublier que c'est à un accord intervenu le 22 Février 1547 entre la Seigneurie et lui, et confirmé le 20 Janvier 1 S5 1 * , que nous devons le premier fond de notre Bibliothèque publique. Bonivard avait des dettes à Berne, il y avait laissé des livres en dépôt; on paya ses dettes, et Ton entra ainsi en possession de ses livres, dont la jouissance, d'ailleurs, lui était assurée, sa vie durant.
Enfin il faut se rappeler que ce fut au moyen de biens laissés à la République par son dernier testament, que fut doté le collège, réorganisé depuis la Réformation * .
Si je me suis étendu comme je l'ai fait sur le prieuré de St.-Victor, c'est qu'il a certainement occupé une place importante parmi nos anciens cloîtres, et c'est que j'avais à y étudier une grande figure, qui a joué son rôle dans l'histoire religieuse comme dans l'histoire nationale de Genève.
1 Ghaponnière, p. 203.
2 Ibidem p. 211.
TROUIËMB JOORRÉE
6"" Sir-François de Rive. Les Gordeliers se partagent avec les Dominicains TAvent et le Carême. - Bouquet, Furbiti et Goûte Hier. - Première prédication de FareL - Jaques Bernard et ses thèses. - Etablissement de la Réforme. - 7* S^^ 'Claire. Tribulations et départ des sœurs. - La calomnie les poursuit.
St-Victor était situé hors la porte de St-Antoine, un peu au delà des Casemates. Il en exis* tait encore quelques restes lorsqu'on a élevé les fortifications en 172S;-et, pour bien fixer l'emplacement de ce cloître à l'époque où Ton vient de les détruire, je dois ajouter qu'il était probablement situé entre St-Anloine et Feutrée du chemin de Malagnou, jusqu'où il parait que s'étendait le jardin du prieuré.
Delà, nous descendrons actuellement à Rive
dans la partie de cette rue où est le grenier à blé et qui s'étend jusqu'à la rue du Vieux-Collège. C'est là qu'est le couvent des Cordelicrs ou des frères mineurs, comme on les appelle aussi. Ils reconnaissent pour fondateur de leur ordre St- François d'Assise, et l'on ne s'y trompera pas. Car si, du côté de la rue Verdaine et à la porte d'en bas, il y a une peinture qui représente St-Christophe, si, en 1S03 et, suivant Roset*, il y en a une autre qui représente un Ëcce homo , dont le vermillon à l'huile, détrempé par la chaleur, dégoutte comme du sang , à tel point que le peuple épouvanté crie : Au miracle* ! ailleurs encore il y a un troisième tableau qui représente un cep de vigne à plusieurs branches ; le cep, c'est François d'Assise, les branches sont des sarments habillés en cordeliers, et le tout porte cette inscrip-
1 Chron. liv. I, ch. 57; voyez aussi Savyon, Annales de la cité de Genève, an 1503. .
2 Voici comment Bonivard rapporte le fait en question : « Cette année Ion avoit painct de frais à Thuile, aux cor- « deliers de Rive, un Dieu de pitié. A cause de la grande « chaleur que regnoit, les gouttes de vermillon qu'on avoit « painctes autour de ses plaies se fondoient, pourquoi le t monde cuidant qu'il suast le sang, commença à crier mit racle, miséricorde, jusques à ce que le painctre vint, qui « déclara le mystère. Chroniques, liv. II, ch. 17. »
LES CO&DELIERS. 89
tion : Je suis le cep et vous êtes les^branches *. Il n'y a donc pas moyen de s'y tromper, St-François a pris la place de Jésus-Christ *.
D'ailleurs, puisque je parle de l'édifice même et de ses ornements, j'ajoute que, parmi plusieurs chapelles qui en décoraient l'église, il en est trois qu'il faut particulièrement distinguer :
1® Celle de V Hôpital des pauvres vergogneux, qui avait été fondée en iï56 par François de Versonnex* ;
2** celle de Ste-Marie de Bethléem, où s'était fait ensevelir Anne de Chypre , femme de Louis, duc de Savoie, morte en 1 463, et où le duc même, décédé à Lyon deux ans plus tard, avait demandé qu'on apportât aussi ses restes *;
1 Jean XV, 5.— Ruchat, HisL de la ré formation de la Suisse, t V, p. 308.
^ Il y avait encore dans ce couvent, à ce que nous apprend Jeanne de Jussie (éd. Revilliod, p. 88), une image de Saint- Antoine de Padoue, dans les yeux de laquelle, le ' i*' mai 1534, un citoyen nommé Jean Ghanevard donna plusieurs fois des coups d*épée.
3 La Corbière, Livre des spectabfes Pasteurs , Professeurs, etc, (Manuscrit de la Compagnie), p. 33.
^ C'est probablement à ce sujet qu'on lit dans les Registres publics, qu'à la date du 3 avril 1457, la duchesse de Savoie demande et obtient de l'évèque, des syndics et du Conseil général, qu'on lui donne 3 ou 4 pieds dans la rue.
90 II. LES COUYCIfTS.
5^ enfin cefle , qu'il faut probablement distinguer de la précédente, où fut ensevelie Yolande, fille du due Charles IL Elle mourut vers 1505, fiancée à Philibert le Beau, et a elle fut enterrée, dit le Citadin de Genève S aux Cordeliers de « Rive, en une belle chapelle, et en eurent les « beaux pères d'illec des rentes beaucoup. »
Quant au couvent même, il était de deux siècles, à peu près, antérieur à la construction de ces chapelles. L'ordre des Franciscains avait été créé en i 209 et le couvent des Frères mineurs ou des Cordeliers de la grand'manche, à Rive, datait de Tannée 1268*. Les Chartes du Diocèse renferment deux actes dans lesquels ils interviennent et dont la date est bien en rapport avec celle-là : l'un, daté du 6 Juin 1277, par lequel les Templiers , alors aussi établis dans le pays, vendaient aux frères mineurs un demi-journal de
près de la porte de Téglise des frères mineurs, pour y édifier une chapelle.
^ (J. Sarasin). Le Citadin de Genève, éd. in-i2, p. 83 (éd. in-8% p. 80).
2 Gaudy-Lefort. Voyez Jeanne de Jussie, Le Levain du Calvinisme ( éd. Revilliod), notes supplémentaires, p. XI. — Il y a donc erreur dans l'assertion de Savyon qui avance que l'an 1435 a été fondé le couvent des Cordeliers vers Rive. Annales de la cité de Genève (éd. Fick), Genève 1858, p, 19.
LES GORDEllERS. 91
terre * ; l'autre , du 1 2 Décembre i 50k , dans lequel ces derniers, rappelant les dons que leur a faits Béatrix , dame du Faucigny et dauphine du Viennois, pour Tanniversaire de son père Pierre, comte de Savoie, et du dauphin Jean, son propre fils, promettent de célébrer religieusement à l'avenir ces anniversaires * .
Nous venons de dire que des personnes de haut rang voulurent reposer au couvent de Rive du dernier sommeil ; d'autres y résidèrent en pleine santé. Le duc Louis, dont nous avons parlé il y a un instant, y habitait lui-même lorsque l'empereur Frédéric III vint à Genève , le 28 Octobre 1442'. L'antipape Clément VII, qui appartenait à la famille des comtes de Genevois et qui siégea à Avignon (1378-1394), protégea, du moins, s'il n'habita pas le couvent de Rive ; car, il y a toujours, dans l'une des maisons qui, si je ne me trompe, en occupent l'ancien emplacement*, deux pierres dont La Corbière fait mention'* et dont
1 Chartes inédites du diocèse de Genève, p. 165,
2 Ibid, p. 321.
3 Grenus, Fragments historiques sur Genève avant la Réformation, Genève, 1823, pp. 20 et 21, note.
4 Voyez-les dans l'allée de la maison Mellerio, n? 3, rue du Vieux-Collège.
5 Livre des spectables, Pasteurs, Professeurs, etc. p. 32.
92 II. LES COUTENTS.
l'une présente des têtes de mort, tandis que l'autre offre les armes des comtes de Genevois avec une tiare à triple couronne. Or Clément VU a seul, dans cette famille, porté, à droit ou à tort, le nom de pape.
Enfin, après avoir clos, le 22 Avril ilH8, le concile de Constance qui l'avait élu, le pape Martin V arriva à Genève le i 1 Juin, accompagné de treize cardinaux et du duc de Savoie ; il s'y arrêta près de trois mois, puisqu'il n'en repartit que le H septembre , et il y prit pour demeure le couvent des Cordeliers * . Il n'y avait certainement pas alors dans ce couvent la contagion redoutable qui y éclata onze ans plus tard ; car, probablement alors, Martin V n'y aurait pas fixé sa résidence.
Mais, en 1529, la peste sévissait à Genève, comme elle y sévit encore eu bien d'autres années du XVP*' siècle, et nous lisons dans les registres du Conseil, en date du 20 Août, que, le couvent de Rive étant infecté de peste, on ordonna aux moines de fermer le couvent et Téglise.
L'épidémie, probablement, dura peu; mais une autre ne devait pas tarder à éclater qui ferait sentir sa présence aux cordeliers de Rive comme
1 Spon, Histoire de Genève, 1. 1, p. 75.
LES COBDEUERS. ^ 93
aux autres habitants de notre vieille cité et que la présence d'un pape , sans aucun doute > n'aurait pas réussi à faire disparaître, je veux dire la contagion de la Réforme.
Déjà les événements politiques et les aspirations du peuple vers l'indépendance ont fait pressentir qu'on ne pourra en jouir que si l'on s'est assuré auparavant la liberté ; déjà le nom et les doctrines de Luther ont circulé dans bien des bouches, amies ou ennemies, peu importe ; déjà, comme l'a fort bien démontré M. le pasteur Gaberel, on s'occupe de la lecture des Livres saints , des envois de Nouveaux Testaments en ont répandu parmi le peuple des exemplaires nombreux * et il ne s'écoulera pas un temps fort long avant que, le 15 Mars 1533, le Deux Cents permette au libraire Pierre Vingle « d'imprimer la Bible en français conformément à celle qui a esté « imprimée à Anvers'»; déjà, en 1526, le nom d'évangéliques a été donné', et cette fois à bon droit, aux hommes qui représentent ces tendan-
1 Gaberel, Histoire de C Eglise de Genève, Genève, 1838, 1 1, p. 81, 84; voyez aussi Merle d*Aubigné, Hist. de la Réformation en Bhirope^ 1. 1, ch. 22.
2 Flournois, Extraits des registres publics^ à la date citée. 5 t II est déplorable, Monseigneur, de voir les progrès que
font les évangéliques. » Rapport fait à Tévèque en décembre
94 II. LES COUTEIfTS.
ces; et les prêtres eux-mêmes, qui, en 1527, se sont plaints de leur abandon *, en viendront aussi, Bonivard nous Ta déjà fait pressentir , à abandonner leur Eglise.
Ne nous étonnons point, par conséquent, si les doctrines de la Réforme trouvent de bonne heure un écho dans le couvent des Cordeliers. Entre plusieurs autres, Tordre des Franciscains était peutêtre l'un des mieux préparés à comprendre la mystique de TEvangile. Dès la fin de 1552, un religieux de cet ordre, Christophe Boquet ou Bouquet a prêché l'Avent dans Téglise des Cordeliers]; et il l'a fait de telle manière que, lisonsnous dans Flournois, sous la date du 2 Janvier 1535, a presque tous l'ont agréable et entendent (c très-volontiers. » Le Conseil ordonne donc qu'il « soit retenu jusques au Carême prochain aux « dépens des sept curés de la ville ; et, si les Do- « minicains de Palais ne se pourvoyent pas d'un « prêcheur de la Parole de Dieu, qu'il demeure tout le Carême *. » Mais Fribourg, avec laquelle
1526, par M. de Lullin, dans les Archives de Turin, XII""* catégorie, paquet 1, aflFaires de Genève. Voyez J. Gaberel, Histoire de Œgîise de Genève, 1. 1, p. 90.
1 Thomas ab Hoffen. Voy. Gaberel. Ibid, p. 94, note.
3 Voir encore Flournois, Extraits des Registres publics, 3i janvier 1533, et Spon, HisL de Genéve,t l, p. 218 et 219.
LES COBDELRRS. 95
on a conelu depuis treize ans un traité d'alliance, n'entend pas raillerie sur les questions religieuses. Des ambassadeurs de cette ville viennent se plaindre de ce que les Genevois veulent entrer dans la secte luthérienne, de ce qu'ils ont un prédicateur qui soutient des blasphèmes contre la messe et les saints, et ils menacent de rompre le traité si nous persistons dans cette manière de faire ^ . Alors on leur répond, en leur disant , qu'on n'a point contrevenu à une lettre antérieure du 10 du même mois. Ce n'est pas le Conseil qui a fait venir le prédicateur, ce sont les Cordeliers « aux- « quels estoit a avoir le prescheur F Advent passé, « comme auront cette Caresme prochaine les « Jacopins de St-Dominique, c'est-à-dire a chacun « son tom*. Et ne voudrions. Magnifiques Sei- « gneurs , continuait la lettre du 1 0, permettre « ni luthérienne , ni autre secte , ni estre à votre « maie grâce pour un Cordelier d'où qu'il soit. « Cesluy n'estoit pas d'icy : il a presché ici l'Ad- « vent, il va autre part prescher le Carême '.»
L'année 1555 s'écoula au milieu de troubles multipliés et d'émouvantes péripéties que faisait naître la question religieuse. Le 5 Mai, en effet,
1 Floarnois, Ibid 21 et 23 février 1533.
2 Flournois, Ibid, p. XV.
96 LES coumifTS.
le chanoine Wehrli avait été trouvé mort , au point du jour, sur les degrés de la maison Chaul* tems^ près du Moulard ; fait condamnable, sans doute> et sans excuse, mais qui s'explique par la circonstance que, la veille, Wehrli était descendu tout armé sur la place, où il avait usé, non de la parole seulement, mais de la hallebarde et de répée, pour dissiper un rassemblement de luthériens \ On lui avait donc appliqué ce texte, qu'il aurait dû se rappeler : Ceux qui se serviront de Vépée périront par, Vépée^, Fribourg prit fait et cause pour son ressortissant, qu'on s'était hâté d'ensevelir à St-Pierre, et le jugement des coupables préoccupa longtemps les esprits ' . Sur ces entrefeites, le 4®** Juillet, on vit rentrer dans Genève révêque Pierre de la Baume, qui en était absent depuis cinq ans et qui ne devait plus y rester que treize jours*. Mais je dois en revenir au couvent de Rive où l'Avent de 1553 et le
^ Ibid 4 et 5 mai 1533; Froment^ Actes et gestes merveil' leux de la cité de Genève, c. 8.
2 Math. XXVI, 52.
3 Flournois, 8 et 9, 18, 21, 23, 24 et 27 mai, 4, 22 et 23 juin, 7, 12, 14 et 17 juillet, 3, 5, 6, 8 et 17 août.
^ Gharpenne, Histoire de la Réforme et des réformateurs à Genève. Paris, 1861, p. 180.
LS8 COHDnJlftfl. 97
Carême de 1S3Ï vont nécessairement nous ramener,
L'Avent de 1555, c'était aux Dominicains qu'il appartenait de fournir le prédicateur. Celui auquel fut dévolue cette charge se nommait Guy FijrbiS plus connu sous le nom de Furbity, et il appartenait au couvent de Montmélian , près Ctiambéry, d'où il était venu à cet effet. Il se trouva, dès l'abord, entre deux ordres contraires. D'un côté, Mg' de la Baume , révérendissime prince de Genève, avait bit défense, le 50 Novembre, de prêcher l'Evangile ; d'autre part, et ce Jour-là même, le Conseil, ayant entendu les lettres de l'évêque, s'était levé et était sorti, tout étonné de ce qu'on défendait de prêcher ce divin livre dans le temps où on avait accoutumé de le lire et de le publier, et très-peu après il avait ordonné au prédicateur de l'Avent de ne prêcher que l'Evangile.
Mais, pour le dominicain, ce n'étaient pas les syndics qui pouvaient avoir raison ; c'était évi-
1 Jeanne de Jassie, Le Levain du Calvinisme, édit. Revilliod, p. 70. Peut être était-ce Furbity d'où Ton aura tiré le génitif latin Farhiti.
98 n. LES COUYINTS.
demment Tévêque seul. Mieux vaut obéira Dieu qu'aux hommes, se dit-il, et, dès le 2 Décembre^ dans la cathédrale, il prêcha de manière à suivre docilement les ordres de son évêque et à soulever alors un grand tumulte : « Il y avoit, dit-il, qua- « tre bourreaux qui divisoient la robe de notre ^ (( Seigneur Jésus-Christ, et iceux sont encore de « présent ; les premiers sont les Allemands , les « seconds sont les Vaudois , les troisièmes , les « Arriens, les quatrièmes, les Sabelliens. —Ceux « qui mangent de la chair le Vendredy et Samedy « sont pires que les Juifs et les Turcs et que a chiens enragés , et encore plus méchants que a ceux qui les soutiennent. — Tous ceux qui lift sent FEcriture en langue vulgaire ne sont que «paillars, gourmans^ yvrognes, bl^sfémateurs, « meurtriers et larrons, et ceux qui les switien- « nent sont méchans et Dieu lespHnira. — Notre « Seigneur disant trois fois à St-Piërre s'il l'ai- « moit, il l'a constitué, et les Papes et la puisce sance de l'Eglise. Aui5ontraire<te quoy font ces a méchants hérétiques de cette nouvelle loy, qui « ne veulent obéir ni au Pape, ni aux Cardinaux, « Evêques, curés, vicaires et prêtres. Tels qui ne « veulent obéir à eux sont des brebis du diable, « et marqués d'iceluy, ^et sont pires que chiens
LES COBI^BLIBRS. 99
(S enragés, méchans, traîtres, larrons, meurtriers « et brigans, qui doivent être au gibet * . »
II y avait dans ces paroles, de quelques unes desquelles Furbity nia plus tard la réalité, assez de quoi soulever une émotion populaire. Messeigneurs de Berne ne tardèrent pas à en être instruits et, le 22 Décembre, arrivaient des lettres d'eux, puis, le k Janvier, des ambassadeurs pour en demander raison. Il n'était pas facile de les satisfaire, car le prédicateur ressortissait à la Juridiction épiscopale ; et, le 27 Décenlbre, puis, le 7 Janvier, il était également arrivé des lettres et des ambassadeurs de Fribourg, pour soutenir la cause catholique. Toutefois, Messieurs de Berne étaient instants et puissants, et; apurés avoir, le 2^ Décembre, fait garder frère Guy en la maison épiscopale et l'avoir transféré, le 8 Janvier, en la maison de ville, on le fit comparaître devant eux et le lendemain et le 27 Janvier, pour qu'il eût à répondre devant le Conseil des Deux Cents sur les divers chefs de l'accusation.
Il commença par décliner la compétence du tribunal qui l'appelait à sa barre; puis il déclara n'avoir point entendu offenser, blâmer, dénigrer,
1 Floornois^ S7 janvier 11(34.
iÔO n. LES COUVENTS.
ni injurier Messieurs de Berne, ni les autres Allemands. Il avait prêché, selon la coutume de France et de cette ville, qu'aux jours maigres il ne fallait point manger de la chair, et que ceux qui le faisaient agissaient contre l'Eglise et les édits de la ville. Il niait ce qui était contenu dans le reste du second chef d'accusation et ajoutait que, l'eût-il prononcé, il ne l'aurait fait pour injurier personne. Quant à la lecture de l'Ecriture, il n'avait prêché qu'aux Genevois et l'avait fait sans employer d'injures ; mais il était défendu par toute la France de lire l'Ecriture en langue vulgaire. Et, sur le dernier point, sur l'autorité de l'Eglise, il déclara qu'il ne voulait pas répondre. D'ailleurs, s'il avait prêché hors de son couvent et dans la cathédrale, c'était à l'instigation des prêtres, puis des religieux de son ordre qu'il l'avait fait. On lui avait, en effet, promis sa nourriture pendant tout l'Avent s'il voulait y prêcher.
Les ambassadeurs bernois insistèrent, firent paraître des témoins, et, sur l'offre de Furbity luimême, prirent jour avec lui pour une discussion, dont ils fixèrent la date au 30 Janvier et pour laquelle ils amenèrent avec eux Farel et Viret.
Cette discussion, dont nous nous dispensons de citer les détails, n'aboutit à rien, même pour
LIS COBDEUBRS. 101
Furbity. Il promit bien, le 15 Février, de se rétracter en chaire; mais, n'ayant pas, le 15, tenu parole dans la cathédrale, il fut conduit, le même jour, dans les prisons qu'il y avait rue de la Cité, et il y resta jusqu'en 1556, où il ne fut rendu à la liberté que sur les instances de la France et de Berne même, et par échange avec Saunier, Philippe et LuUin, prisonniers du duc de Savoie * .
L'un des premiers résultats qu'eut l'affaire de Furbity, c'est qu'en 200 il fut résolu, dès le 11 Janvier i^5k, que, pendant toute cette année, on ne permettrait point de prêcher dans les couvents, et qu'on dirait à M, le Vicaire qu'il ordonnât aux sept curés de prêcher dans leurs paroisses la parole de Dieu et d'annoncer le Saint Evangile. Mais cela ne modifiait point la rotation établie pour l'Avent et pour le Carême entre les Dominicains et les Franciscains. Le couvent de Palais avait fourni le prédicateur de l'Avent ; le couvent de Rive allait fournir celui du Carême.
Et, en effet, le 1 5 Février, le cordelier François Coutellier entra en SOO, « accouipagné de « frère Jaques Bernard et de frère Epée; il dit
1 Flournois, passim et 14 et 31 m&rs 1536; Gautier, Hist, de Gen. (Msc. des Archives), t. II, p. 191.
lOS II. LES COUYBNTS.
« qu'il avoit été envoyé ici par le Provincial, « pour prêcher le Carême, et que, s'il nous plai- « soit de le recevoir , il feroit ensorte que nous « serions contons. On luy fit des remontrances « qu'il ne prêchât rien autre que le pur Evan- « gile de Dieu, ce qu'il promit de faire. » — Il « y eut plus. Le lendemain, le Franciscain en « question donna deux articles sur la manière <( dont il prêcheroit, priant qu'on en retranchât « ce qu'on trouver oit à propos. On en retrancha « trois : De l'invocation de la Vierge Marie, — du « Purgatoire et des prières pour les morts, — et « de l'invocation des saints ; et on luy dit de re- « commander la charité et les œuvres de miséri- « corde. »
Malheureusement François Goutellier n'était pas un homme de parole. Au dire de Jeanne de Jussie, c'était plus qu'un simple franciscain, c'était le vénérable père gardien de$ grands cordeliers de Chambéry * ; mais il pensa qu'il valait mieux obéir à Dieu que de garder la promesse faite à des hérétiques. Quatre jours après l'autorisation qu'on lui avait accordée, et les retranchements qu'il avait lui-même acceptés à son pro-
1 Jeanne de Jussie, Le levain du Calvinisme, éd. de H. Revilliod. p. 8i.
LB8 GOlBEUnS. 105
gramme, le 20 Février déjà, puis le 22, les ambassadem^s bernois exposèrent au Conseil « qu'on « leur avoit promis un prédicateur de la Parole « de Dieu dont ils seroient contents, mais qu'ayant a OUÏ celui-là, ils avoient vu le contraire; ils a avoient déjà ouï par quatre fois le prédicateur « cordelier , lequel on avoit promis qui ne prête cheroit que la vérité évangélique, ce qu'il ne a fait point ; au contraire, il corrompt TEcriture « par ses erreurs, conune ils le feroient voir si « nous voulions... C'est pourquoi ils requéroient « que nous y avisassions... » Puis ils requéroient; « «elon leur charge, qu'au moins pendant qu'ils « seroient en cette ville , nous leur donnassions « un lieu public en l'une de nos églises, et une « heure en laquelle ils pussent entendre leurs « prédicateurs.
« On leur répondit que nous croyions assés « qu'ils n'avoient rien demandé que par l'ordre « de leurs supérieurs. Touchant le cordelier que « nous l'avertirions qu'il ne prêchât que la vérité, « selon l'Ancien et le Nouveau Testament, et « que, s'il faisoit autrement, nous y pourvoi- « rions... Touchant le lieu et l'heure pour prê- « cher, que ce n'estoit pas à nous à faire donner a une chaire à leur prédicateur^ mais à M. notre
104 n. us GOUYXIVTS.
« Prince et à son vicaire, qui gouvernent le spiri- « tuel. Toutefois, que s'ils prenoient eux-mêmes a une place, ils estoient puissants, et nous ne c( pouvions ni n'osions leur résister : c'est pour- « quoy qu'ils facent comme ils trouveront être « mieux : parce que nous ne nous mêlerons « point de leur donner une semblable place *■ . »
Le 24 et le 27 Février, puis le l^^^ Mars, les mêmes plaintes furent formulées, les mêmes demandes répétées et, le 24, Farel était entré en Conseil avec Viret, et il avait exposé qu'en présence de M. le Sindic Sept, un cordelier du nom de frère Jaques Bernard l'avait injurié, l'appelant schismatique et hérétique, ce dont il avait donné avis à Messieurs les ambassadeurs, en demandant justice. Le Conseil chercha à apaiser la plainte. Mais qu'arriva-t-il ?
Le vent populaire avait tourné. Les persécuteurs s'étaient émus de pitié pour les victimes ; ceux qui avaient insulté les ambassadeurs de Berne en raillant leur modeste lieu de culte et en lui donnant le nom d'étableàpourceaux^, allaient prendre parti pour eux ; ce Farel, ce Guillaume
1 Flournois, Extraits des registres publics, 20 et 22' février 1534.
2 Ibid. 22 février.
LIS COBDIUBRS. lOS
Fârel> originaire de Gap en Dauphiné, que deux fois, en 1552 et 1555, on avait banni de Genève, en le maltraitant et en en voulant à sa vie, mais qui venait d'y rentrer, selon toute apparence, avec les Bernois *, ce Farel, intrépide et zélé propagateur de la Réforme, allait devenir l'homme de la situation, et, le Dimanche 1 ^ Mars, après une prédication de Coutellier à Rive, Baudichon de la Maison neuve. Ami Perrin et un certain nombre de citoyens se rappelant l'espèce d'autorisation donnée par le Conseil aux Bernois, de prendre eux-mêmes une place et de faire ce qu'ils trouveront être le mieux, font monter Farel dans la chaire que le Cordelier vient d'occuper, et écoutent attentivement Ist prédication de l'Evangile*.
Un fait pareil , la première prédication publique de l'Evangile dans la ville de Genève, devait, on le comprend, causer une impression immense, et , dès le lendemain , on s'en aperçut bien en Deux Cents, où plusieurs catholiques fervents ',
1 Ibid. 9 janvier.
3 Spon, Histoire de Genève, 1. 1, p. 24i.
3 « Le 2 mars, en Conseil des 200, entrèrent Nie. Ducrest, c Jean, Pierre et Jaques Malboisson, I. Lect, Ani Gerbel, € Ant. Prodhom, Bart. Faulchon, Amy Andrion, Fr. Roy, c Girardin et Philippe De la Rive, et quelques autres qui
106 II. LES GOUTENTS.
vinrent demander si Farel avait jM-êché par ordre et avec le consentement du Conseil. Mais les ambassadeurs de Berne^ introduits^ « dirent que « ce qu'ils avoient si longtemps demandé, avoit « été fait par l'inspiration de Dieu sans qu'ils en « sceussent rien, qu'ils luy en rendoient grâces, « et que la place que nous leur avions refiisée « leur avoit été donnée de Dieu qui avoit mis au (( cœur de nos citoyens de prendre la dite place (( par la seule inspiration du St-ËsjHit et sans « qu'aucun en fit instance ; ils nous remercioient « de ce que nous l'avions permis, et ils feroient <( savoir à leurs Seigneurs comme nous avions (( eu en cela beaucoup de complaisance pour eux. (c Ils nous prioient de permettre que le dit préci dicateur continue à prêcher au dit lieu que le « Seigneur Dieu leur avoit donné , et que nous « ne fissions point de fâcherie à ceux qui le vien- « droient entendre. Enfin ils nous'prioient de les « expédier afin qu'ils s'en pussent aller, nous re- « mercians de nos services et courtoisies * . »
« firent de grandes plaintes, disans qu'un prédicant avoit t prêché hier la nouvelle loy au cloistre de Rive, deman- € dans qu'on leur répondyt si ce prédicateur avoit prêché < par Tordre et consentement du Conseil, et déclarais c qu'on n'eût point à le tenir en seureté. » Flournois, l. c. ^ Ibidem,
us COID^UBRS. 407
La réponse du Ckmseil ne fut pas tout à bit celle que désiraient les ambassadeurs : Pendant qu'ils étaient à GenèTe> ils feraient comme il leur plairait^ parce qu'ils étaient puissants; mais, puisqu'ils roulaient s'en aller> on les priait d'emmener avec eux l^irs prédicateurs, de peur que la Tille ne se remplit de divisions.
Cette réponse leur fut portée par les syndics et par quelques conseillers ; « mais les Bernois, dit l'historien , « conseillant aux Genevois de « prendre garde que leur conduite leur fût avan- « tageuse et dévoient se conserver la bonne vo- « lonté des ambassadeurs. — On ne de voit point « leur imputer d'avoir pris une place pour le « prédicateur, parce que ce n'est pas eux qui a l'ont Mt, mais une partie des citoyens pour « entendre la Parole de Dieu... Et parce que l'on a a pris cette place, cela est vaiu de Dieu et non « point d'eux, ils ne veulent ni ne peuvent èter <t au peuple ce que Dieu luy a donné, mais nous « prient que nous ne nous opposions point à ce « que Dieu a fait ^ »
La place n'était certes pas encore gagnée ; il y eut encore bien des démarches à faire et des
^ Jbidem,
lOà II. Ï-KS COUYENTS.
obstacles à surmonter ; Fribourg envoya des ambassadeurs comme Berne en avait envoyé, mais pour peser sur les délibérations du Conseil en sens contraire, et, comme iU ne réussirent pas, ce canton mit à néant Tacte de combourgeoisie qui avait été conclu huit ans auparavant et renouvelé le 6 Mars 1530 avec notre petite république ; les sceaux qui étaient attachés aux lettres de bourgeoisie furent rendus de part et d'autre, le 15 Mai. C'était un sacrifice immense que Genève s'imposait; mais, si l'alliance n'eût pas été rompue alors avec Fribourg, elle l'eût été avec Berne, et, entre ces deux cantons, le choix était fait par une volonté plus puissante que celle des hommes : il devait pencher du côté où régnait l'Evangile.
L'Evangile venait, d'ailleurs, de faire, par la voix de Farel, une grande conquête aux Cordeliers. On se rappelle ce Jaques Bernard, gardien du couvent de Rive, qui avait insulté le réformateur dauphinois quelques jours avant la fin de Février. La prédication de Farel exerça sur lui, le i^^ Mars, une puissante influence; le couvent de Rive, ce jour-là, fut pour lui comme un chemin de Damas, et quinze mois à peine s'étaient écoulés que, nouveau St-Paul, ou seulement
LES CORDELIBRS. 109
nouveau Luther, Bernard, se présentait, le 25 Avril 1535, devant le Conseil, avec un certain nombre de thèses qu'il demandait de soutenir dans une discussion publique. Elles portaient ce qui suit :
1^ (( La justification des hommes par Jésus- Christ seul.
2** Le régime de TEglise dépend de la seule
Parole de Dieu.
5^ L'adoration d'un seul Dieu qui a suffisamment satisfait pour nos péchez par la seule oblation faite une fois par Jésus -Christ, qui est seul moyenneur entre Dieu et les hommes ;
desquelles résultoit qu'iceux erroyent qui s'attribuoyent aucune puissance, pensant estre justifiez par leurs œuvres.
4° Que les traditions humaines et papales qu'on appeloit de l'Eglise estoyent pernicieuses.
5° Que c'est idolâtrie et contre Dieu adorer de quelque honneur les saints ni les images ; — que la messe ne sert à notre salut ni la prière pour les morts ; — que les saincts ne sont nos avocats * . »
1 Roset^ Chron., 1. m, c. 35; Senebier, Hist* Httér., i, 1, p. 162 et suly»
no II. LES COUVENTS.
Le secrétaire donna lecture de ces thèses ; le Conseil permit la discussion^ moyennant que Bernard communiquerait auparavant au chapitre de St-Pierre les points à discuter ; on fixa au 50 Mai le commencement de la dispute > car tel est le nom qui y est ordinairement donnée et l'on prit toutes les mesures possibles^ soit pour donner à la chose la plus grande publicité^ soit pour garantir la plus entière liberté de discussion, soit pour que tout s'y passât avec ordre et bienséance. A cet efiet> on élut, d'une part, quatre secrétaires, de l'autre, huit assistants, pour dresser les procèsverbaux des délibérations, et pour en apprécier la marche. Enfin, il fut convenu que ce grand tournoi aurait lieu au couvent de Rive.
Mais le 50 Mai arriva et, malgré toutes les précautions prises pour que les deux partis fussent représentés, les ecclésiastiques romains ne savaient où trouver des champions qui voulussent défendre leur cause« Le dominicain Jean Ghapuis et le prieur même du couvent de Palais, vinrent dire au Conseil qu'ils n'avaient en leur couvent point d'homme lettré qu'on en pût charger, et ils supplièrent alors qu'on relâchât Furbiti, afin que l'Eglise ne fût pas muette et vaincue. Mais ce fut en vain : Furbiti ne consentit pas à sortir pour cela de prison.
LSS COBDELIERS. Ili
On a presque le sourire sur les lèvres eu voyant sur quels objets, durant ce grave débat, qui allait durer près de vingt-cinq jours, se portait l'attention des intéressés. Ainsi, le 8 Juin, frère Jaques Bernard, sacristain, Claude Boulard, Estienne de la Maison Neuve et SoUiet, religieux du couvent de Rive, présentèrent requête, disent les registres du Conseil, afin qu'on leur donnât « certains vestements qui sont entre les mains de « J. Bordon, pour pouvoir vivre, estans contens « que la ville en prenne la part qu'elle voudra* . » Ainsi, le 1 5 du même mois , « ceux de Rive « demandèrent des pierres du couvent de Notre « Dame de grâces pour faire leur boulevard * . »
Mais c'est que la cause était jugée. Caroli, docteur de Sorbonne et Jean Chapuis, prieur de Palais, ne voyant venir personne du côté de l'Eglise, s'étaient bien eux-mêmes dévoués pour la défendre'. C'était trop tard. Eux-mêmes furent bientôt vaincus par Bernard, qui s'était avancé le premier pour les combattre, et par Farel, Fro-
1 Flournois, Extraits des Registres publics, à la date indiquée.
* Ibidem.
3 Froment, Actes et gestes merveilletix de la cité de Genève, ch. XXX et XXXI.
lia II. LES COUYENTS.
ment et Viret, qui le remplaçaient quelquefois. Ils durent céder, et, domptés par les armes de l'Evangile qui étaient surtout employées à leur égard , ils se décidèrent bientôt à embrasser la Réforme à laquelle ils avaient résisté tant qu'ils l'avaient pu.
Le 28 Juin , quatre jours après la (in des disputes, Jacques Bernard et ses amis voulaient déjà qu'on en proclamât le résultat. Mais les procèsverbaux n'étaient pas encore rédigés ; les prêtres n'en avaient pas pris connaissance; ils avaient peut-être encore quelque chose à y objecter. On voulut attendre que tout cela fut terminé, et l'on fît bien. En si grave matière, on ne pouvait agir avec trop de lenteur.
Gela ne faisait sûrement pas le compte du bouillant Farel qui allait, malgré les défenses des magistrats, multipliant ses prédications dans les temples. Mais tout cela peut-être était nécessaire, délais, d'une part, et prédications, de l'autre ; il fallait le soleil de Juillet pour mûrir à Genève la Réformation. Cette moisson ne pouvait se faire avec trop de soins.
Le résultat en fut constaté par Farel le 10 Août, vieux style, ou le 22 Août, nouveau style, de l'année 1555. Gependant, ce n'était pas encore
LB8 GORDEUERS. 115
là rétablissement légal de la Réformation à Genève; et, comme l'a très-bien fait remarquer M. Gaberel dans son Histoire de notre Eglise, rétablissement en question n'eutlieu qu'en 1 536\ Il avait bien été ordonné, le 10 Août 1535, de ne point célébrer de messe jusqu'à nouvel ordre ; la multitude avait bien , de fait , pris posse-ssion de toutes les églises pour les prédicateurs de l'Ëvangile. Mais tout cela était procédé révolutionnaire, et la sanction légale n'y fut attachée que lorsque, le Dimanche 21 Mai 1536, sur la pro^ position de Farel, le Conseil général se fut assemblé, et que le syndic Claude Savoye eut fait entendre ces paroles :
« D'après l'arrêt du Conseil des Deux-Cents, « vous êtes assemblés pour savoir s'il y en a a quelques-uns qui veulent dire quelque chose « contre la Parole et la doctrine qui nous est en « cette cité preschée... Qu'ils le disent, et qu'on « sache si tous ne veulent pas vivre selon l'Ea vangile qui nous a été annoncé depuis l'aboli- « tion des messes et du sacrifice papal. »
« Sur quoy , lit-on dans nos Registres, mm « qu'une voix dît le contraire, a esté generale-
1 T. I, p. 261, Genève 1858.
114 II. LES GOUTBNTS.
« ment arresté et, par élévation des mains en « Tair, conclud, et à Dieu promis et juré que tous « unanimement voulons vivre en cette sainte loi « évangélique et ParoUe de Dieu, ainsi qu'elle (( nous est annoncée, voulant délaisser toute « messe et autres cérémonies et abusions papales, « images et idoles, et vivre en union et obéis- ((' sance de justice * . »
La grave et solennelle décision dont nous venons de parler, et qui consacra légalement la Réformation de Genève, avait été, on le comprend et on Ta vu, préparée elle-même par des événements décisifs qui avaient nécessairement amené un tel résultat. Mais ces événements ne s'étaient pas déroulés sans causer dans la vieille
ni y a donc une triple erreur dans l'assertion que renfermait le numéro de février 1862, des Annales catholiques de Genève, assertion suivant laquelle : 1** c'aurait été le 27 août 1635, qu'aurait été rendu l'édit défendant de faire aucun acte d'idolâtrie, tandis qu'il le fut, nous l'avons dit, le 10 août ou 22, nouveau style; 2** cet édit aurait été dû à l'influence de Calvin (lequel, par parenthèse, n'était pas encore à Genève et n'y arriva qu'à la fin d'août 1536), aussi bien qu'à l'influence des armes bernoises; et 3** ni le Conseil du CC, ni le Conseil général n'auraient été consultés. Celui-ci ne le fut pas, il est vrai, le 10 août, pour l'abolition de la messe ; mais on vient de voir qu'il le fut pour l'établissemeiit de la Réforme,
S**-GLÀIRE. 118
cité de vives émotions, et nulle part on ne les avait ressenties plus profondément que dans le couvent des Cordelières, autrement appelées Cterisses ou Dames de Ste-Claire.
7. Cette maison religieuse, établie tout auprès de la chapelle de St-Jeoire, avait été fondée en i 474 par Yolande, fille de Charles VII, sœur de Louis XI, et alors veuve, depuis le 50 Mars 1475, du duc de Savoie, Amédée IX. Elle avait eu pour première abbesse, en 1477, Claudine Méance ; Etiennette de Montjouvent lui avait plus tard succédé, et, à l'époque de la Réformation, c'était Louise Ravier * , nommée par Jeanne de Jussie Louise Rambo^ qui en occupait la place.
1 Besson, p. 124. Voir Egb. Fried. v. Mlilinen, Helvetia sacra, Bern, 1861. H**' Th., s. 210.
2 Jeanne de Jussie, Le Levain du Calvinisme (éd. Revilliod), p. 19. Une bulle de Sixte IV (4 mars 1474), montre que les citoyens de Genève avaient pressé la duchesse Yolande de fonder dans leur ville un couvent de Clarisses et elle prit la chose tellement à cœur, qu'en moins de deux ans le père visiteur des Clarisses de Vevey, chargé de la construction, avait terminé couvent et église. Il choisit quinze religieuses qui devaient être les premières nones du couvent, et il en prit 4 au couvent de Seurres en Bourgogne : Claudine Méance, Michelette RoUet, Philippine Colette, Etiennette de Montjouvent; 2 à Poligny : Philiberte
116 n. LES COUYBIITS.
Tant que notre ville jouit d'une paix relative, soit en politique, soit en religion, le couvent de Ste-Claire fut paisible aussi ; les préoccupations terrestres alors l'agitaient peu, et l'objet, en général, n'en était pas trop émouvant. Une fois, le 10 Mai 1502, nous voyons des messes et des processions, ordonnées sans doute par autorité supérieure, et accomplies pendant trois jours dans les quatre couvents de Rive, de Notre-Dame des Grâces, de Palais et de Ste-Claire, afin que Dieu conserve les droits et libertés de la ville et la juridiction de l'évêque. On donna pour cela six sous par jour*, ce qui, au prix comparatif de la journée du manoeuvre à cette époque et à la nôtre, devait faire environ par jour six francs vingtcinq centimes de notre monnaie. Mais, à l'ordinaire, c'était leur situation financière qui seule pouvait les inquiéter quelquefois ou attirer sur elles l'attention des autorités. Le 36 Mai 1504, il est ordonné de leur donner du pain, aussi bien
Grynarde, Guillemette Symond; 2 à Chambéry : Antoine de Fontagny, Guillemette Rambo; 7 à Orbe et à Vevey.
Elles arrivèrent le 14 mai à Genève, où la duchesse Yolande les installa elle-même. MiQineo, Helvetm sacra, t II, p. 210.
1 Grenus, Fragments historiques et biographiques sur Genève avant la Réformation.
8*«-CLAIl«. H 7
qu'aux autres pauvres; le 14 Octobre 1512, elles demandent qu'on leur fasse l'aumône, et le Conseil leur donne quatre coupes de blé ; le 18 Septembre 1526, le 20 Septembre 1528, le 21 Août 1554, elles demandent d'être exemptées de l'entrée du vin , c'est-à-dire des droits d'octroi sur cet objet de consommation, et il est bon de noter la manière dont on accueille leur demande. On leur répond, en 1526, qu'il faut que tous paient, mais qu'ensuite on pourra leur donner , de la part de la communauté , plus que ce qu'elles auront-payé * .
Mais, d'autre part, une fois que les sérieux événements du XVI°*® siècle sont venus troubler la cité genevoise et y préparer la grande révolution religieuse d'où l'ère moderne a daté pour elle, les couvents et celui de Ste-Claire, peutêtre, plus que tous les autres, en ont profondément ressenti le contre-coup. Dans l'automne de 1530, le duc de Savoie, Charles III, avait envoyé des troupes contre Genève, et Berne et Fribourg, au contraire, en avaient envoyé à son secours. Le 10 Octobre, plus de quatorze cents confédérés arrivèrent dans ses murs où les citoyens les reçurent, les logèrent et les traitèrent le mieux qu'ils
^ Grenus^ ibid.
118 n. LES COUYBNTS.
purent * . Mais le clergé, à leur approche, avait pris peur, et, dès Tavant-veille , qui était un dimanche, il avait été « déterminé par Messieurs « les gens d'Eglise, que l'on fermeroit FËglise « cathédrale de St-Pierre, et toutes les autres, et « que plus ne seroient ouvertes pour ' célébrer (( messe, ni autre service, jusques à ce que Ton « verroit la fin que feroient ces Suisses, ce que « fut faict. )>
« Monseigneur le Vicaire par commandement « avoit faict porter les thrésors des Eglises, Face roisses. Couvents et monastèrea en ladite Eglise (( Cathédrale, et retirez en la Crotte, afin qu'ils « ne fussent trouvés par les Hérétiques, car bien « sçavoient qu'ils les eussent tous gastez ' . »
Quant à nos religieuses, on le conçoit, immense était leur terreur, et voici comment la dépeint Tune d'elles, Jeanne de Jussie, à laquelle nous avons déjà emprunté ces derniers détails, et qui, sous le titre de Levain du Calvinisme, nous a laissé de tous ces événements une relation trèscirconstanciée. <( Les pauvres dames recluses et (( Religieuses de Madame Saincte Claire estoient « merveilleusement espouvantées de celles gens,
1 Grenus, Ibid,
s Jeanne de Jussie, p. 11 et i% édit Revilliod.