CLAIRE
« craignant qu'ils ne leur fissent quelque violence^ « veu la fureur qu'ils monstroient aux gens de « dévotion, à raison de quoy elles assistoient jour « et nuiet en oraison, et fondans toutes en larmes a se congregerent ensemble au Chapitre, pour « aduiser comment elles se gouvemeroient en « cest affaire, et firent une fort humble suppli- « cation à Messieurs les Syndics et Conseillers, « par moy escrite, » ajoute la sœur Jeanne, qui était donc la fen^ne lettrée du couvent * .
Dans cette supplication ou requête , que je ne citerai point ici, car chacun la peut lire dans l'édition moderne qu'a publiée M. Gustave Revilliod de l'ouvrage que j'ai mentionné il y a un instant, les pauvres sœurs demandaient à être protégées de manière qu'il ne leur arrivât aucun mal, car elles ne voulaient « aucune innovation « de Foy , ni de Loy, » et elles étoient « délibérées <( vivre et mourir en leursaincte vocation, » sinon elles demandaient Tautorisation de sortir de leur couvent, sous bonne escorte, pour se retirer ailleurs * .
On leur répondit qu'elles ne devaient « se mé- « lancolier de rien, car la ville les prenoit en « garde et nul déplaisir ne leur seroit fait ^. »
1 Ibid, - 2 Ibid., p. 13. - ^ Jbid., p. 14.
130 n. U» GOUTINTS.
D'ailleurs l'empereur d'Allemagne^ intervenant bientôt comme médiateur entre la république^ d'un coté, le duc et Tévêque, de l'autre, les hostilités furent pour un certain temps suspendues. L'avant-veille de Noël, ainsi que MM. (les chanoines) de St-Pierre et les frères de Palais en ce qui les concernait, les sœurs de Sainte-Glaire demandèrent qu'on leur rendit leurs joyaux pour la décoration de leur Eglise aux fêtes de Noël, et ainsi fut fait, sous condition, toutefois, qu'elles les rendraient aussi elles-mêmes quand on les redemanderait * .
Comme le couvent de Ste-Claire avait été, durant le séjour des troupes suisses, le seul endroit de la ville où l'on continuât à célébrer le service divin et que les religieuses y avaient accueilli, non-seulement les trente-six cavaliers qui avaient été mis en logement dans leur demeure^, mais encore tous les prêtres et les moines qui leur demandaient l'hospitalité, une double récompense leur fut accordée.
La première, toute miraculeuse, fut que « le « pain, (jui, par droite raison, n'y en auoit que
1 Grenus, Fragments JUstoriques sur la ville de Genève avant la Réformation, 23 Décembre 1530.
s Jeanne de Jussie, p. 17.
« pour deux jours, multiplia tant ptur le plaisir de « Dieu, qu'elles en vesquirent ees douze jours ^ « avec les Beaux Pères et serviteurs, et si en don* « nerent à leurs hostes : et toutefcHS prenoient « leur réfection compétente*. »
La seconde fut que, l'an 1S51, « le pape Qéa ment VU, àlarequeste de Monsieur de Gasane', « Messire Pierre Lambert , et sans le sceu ni « postulation des sœurs, donna le Pardon gêné- « rai au Gonvent de Saincte-Glaire, le jour de « l'Annonciation de Nostre Dame, » c'est-à-dire, le 2S mars^. C'était une indulgence plénière promise à tous ceux qui le visiteraient.
Une foule immense arriva donc dans Genève de toutes les contrées d'alentour ; mais les citoyens craignaient là-dessous quelque embûche, et voulurent un moment s'y opposer. Vains efforts. Les habitants du Faucigny forcèrent la porte et pénétrèrent au couvent. Sur le soir cependant, on y vit arriver avec « belles espees nues et gros bastons, » les Syndics et leurs sergents qui réussi*
1 Savoir les onze jours que les Suisses passèrent à Genève (Tbid p. 24) et le lendemain jour de leur départ ^ Jeanne de Jossie, p. 25.
8 CasaL ^ Jeanne de Jossie, u. s. •
rent à montrer que les Genevois étaient encore maîtres chez eux et à mettre hors ces étrangers.
Le pape ne voulut pas en avoir le démenti ; il envoya une autre bulle de pardon général, l'accompagnant d'une menace d'excommunication pour quiconque mettrait obstacle à ses libéralités pontificales. Nul n'osa alors y contredire. Toutefois les offrandes apportées par les pèlerins, constituaient une somme qui risquait de s'employer hors du pays. Les syndics vinrent y mettre ordre, et les religieuses les prièrent d'administrer euxmêmes cet argent, en ayant soin pourtant de payer les dettes qu'elles avaient contractées pour se pourvoir de blé et de vin. Le 'miracle dont j'ai parlé plus haut n'avait tlonc eu pour elles qu'un effet tout momentané.
Les angoisses que les sœurs de Ste-Glaire avaient éprouvées jusque-là, n^étaient rien cependant auprès de celles qui les attendaient plus tard, et ce n'était certainement pour elles que le commencement des douleurs. Leurs alarmes recommencèrent en 1 554 quand, le 50 Septembre, lors de la destruction des faubourgs, on voulut pratiquer une ouverture au mur de leur jardin, ef que Jacques Triboulet, capitaine bernois, vint
voir où il conviendrait le mieux de la faire. Les sœurs se retirèrent à l'Eglise^ prosternées la face en terre> a priant Dieu en grande abondance de larmes et angoisseusement. Triboulet n'y entra points et promit que par luy jamais n'auraient aucun déplaisir * . » Mais il n'en fut pas de même d'un Genevois^ nommé Claude Testu, qui faisait partie de sa compagnie^ et qui se lava les mains dans l'eau bénite, puis cracha dedans * . Il n'en fut pas de même, le 28 Octobre, où, pendant qu'elles chantaient vêpres, les portes de l'Eglise étant par inadvertance demeurées ouvertes, une troupe de malintentionnés vint troubler leurs chants par des cris, des hurlements, mettre en pièces une croix de bois et une statue de Sainte Ursule, qui avait le pied enchâssé de reliques, et jeter enfin l'une et l'autre dans un puits ^.
Sans contredit, de semblables faits sont dignes de toute espèce de réprobati<m, et il serait heureux que ceux-là et d'autres encore n'eussent jamais souillé notre histoire. Néanmoins nous serions peut-être trop fiers de la Réforme graevoise , si elle fut restée pure de tout excès , et
^ Jeanne de Jussie, ii. «., p. 98 et s.
2 ifttd., p. 99.
s im., p. 102 et 8.
t94 n. u» cotJVEKTS.
nous devras avou^ que soeur Jeanne est dans son droit quand elle nomme les auteurs de semblables méfaits compagnie de chiens et loups enrages.
Mais nous pouvons dire qu'elle n'y est plus quand elle leur donne le nom de Luthériens et veut ainsi faire remonter aux doctrines évangéliques la responsabilité de tels attentats. C'étaient les enfants perdus du parti, c'étaient les libertins, auxquels Bonivard avait fait une si juste allusion dans les paroles que j'ai précédemment citées, qui en étaient les vrais auteurs ; ce n'étaient pas les partisans consciencieux des doctrines nouvelles.
Toutefois, en voyant en même temps, d'une part , pro&ner son culte et briser les ima^, d'autre part, combative les enseignements de son Eglise, la bonne sœur pouvait aisément confondre. Nous devons donc l'excuser si, par suite de cette confusion ou de cette erreur, elle donne aux prédicateurs de la Réforme les épithètes les plus injurieuses qu'elle puisse trouver, et si, en particulier, elle nomme Vdx^XceohétifFaret, ce maudit Faret, ce Satan Faret. L'irritation provoque parfois chez les femmes, et même chez les religieuses, des expressions qu'il faut savoir en bons
princes leur pardonner^ et la controverse, à cette époque, avait, de part et d'autre, des vivacités qui, à défaut de tout autre mérite, oflraient au moins celui d'être piquantes.
Nous en avons la preuve dans les accusations que lancèrent contre les sœurs depuis la chaire du couvent de Rive, en avril 1535, le chétif prédù eant Guillaume Farel et Pierre Viret, d'Orbe. S'il faut en croire la partie incriminée *, nos réformateurs n'y allaient pas de main morte : ce sont, disaient-ils, « de pauvres aveuglées, erranm tes en la foy ; et, pour leur sauvement on doit a les mettre hors de prison et chacun doit les la- « pider, car ce n'est que paillardise et hypocri- « sie.., et elles nourrissent ces cafEarts Gordeliers « à bonnes perdrix et gras chappons. » Nous reviendrons bientôt sur cette accusation, qu'il n'était sûrement ni possible de démontrer , ni convenable d'employer.
D'ailleurs, ces paroles n'avaient pour effet que de fanatiser les esprits et de provoquer la violence. Aussi la violence ne tarda-t-elle pas, si, toutefois, nous en croyons notre annaliste cloiU*ée, à éclater contre de pauvres femmes désarmées. On les tourmenta de mille manières; on leur
1 Ibid., p. 110 et s.
126 U. Ll^S COUVENTS.
faisait entendre des insultes ou des chansons malhonnêtes ; on alla jusqu'à leur jeter des pierres. Tirons un voile sur ces misères, que les querelles religieuses n'ont été que trop fertiles à produire, et arrivons à la grande dispute qui s'ouvrit le lundi 30 mai 153S au couvent de Rive.
Frère Jaques Bernard avoit lui-même' porté et distribué les cinq articles qui constituaient ses thèses, à toutes Eglises, Couvents et Monastères de la ville ; il l'avait fait « de la part de Messieurs de la ville, présentant et enjoignant à gens de tous estats de venir disputer le prochain Dimanche après la Trinité » au dit couvent de Rive » sur les dits articles; mais les sœurs de Sle-Claire ne s'y étaient point rendues, et « le « Vendredy en l'Octave de la Fesle-Dieu (c'est- « à-dire le 10 juin), les sœurs estant congrégées « au Refectoir, pour faire collation, vindrent au « Tournoir les Syndicques , et plusieurs autres « grands Hérétiques, disant à la mère Portière « que ils venoient pour annoncer aux Dames que (V le Dimanche prochain eussent à se trouver (( toutes à la dispute * . »
Raconter avec détail la manière dont fut accueillie cette injonction serait décidément trop
1 Jbid-, pp. 111 et ss., 117.
long ; on en trouvera d'ailleurs le récit développé dans le Levain du Calvinisme * . Toujours est-il que la mère-abbesse et la mère-vicaire répondirent : « Ce n'est pas le mestier des femmes de disputer^ » réponse parfaitement sage, sans doute, et que plusieurs feraient bien de se rappeler toujours ; mais réponse qui n'allait pas au but , puisqu'on leur demandait non de disputer, mais d'assister seulement à la dispute. D'ailleurs la mère-vicaire prouva qu'elle n'était pas novice dans ce métier, et elle sut joliment se rebéquer contre l'autorité de Messieurs Içs Sindiques, gui durent alors se retirer vaincus et purent croire que, ce que femme veut, Dieu le veut.
Les 5indiques, néanmoins, le chétif prédicant Guillaume Faret et Pierre Viret voulaient absolument éclairer les sœurs de Sainte-Claire et les convertir à l'Evangile ; « le Dimanche dans les « Octaves de la Visitation de Notre-Dame (10 « juillet), ils vindrent donc au couvent, deman- « dant, » ainsi parle Jeanne, « d'entrer par devers « nous pour nostre bien et consolation, disant « qu'ils estoient nos Pères et bons amis *. » Mais ils ne réussirent pas mieux que n'avaient réussi
1 Ibid., p. 117 et'ss.
3 Ibid,. p. 128 et 58,
128 n. LES GOUYBNTS.
les syndics la première fois, et durent s*wi retourner comme eux.
Toutefois, les idées de réforme faisaient du chemin dans Genève; la mémorable séance où Farel avait pressé le Conseil de proclamer le résultat de la dispute soutenue en Mai et en Juin, venait d'avoir lieu le 10 août, et le lendemain, la veille de la fête de Ste-Claire, « fut mandé
« PAR GRANDE DEFFENGE DE NE PLUS SONNER NE DIRE « MESSE, NY AUCUN OFFICE, CC qui fut, pOUr ICS
<( pauvres sœurs , glaive transperçant leurs « âmes *. »
Ce n'est pas tout : le ^h août, « le jour, dit « sœur Jeanne, de Monsieur Sainct Bartholomy « Apostre, » une troupe de gens armés vint au couvent, sous les ordres de Pierre Vandel, du capitaine Baudichon * et d'une dame primitivement nommée Hemme ' ou Aimée de Wuaremberg, mais alors mariée à Joseph Faulson *. Cette dame venait au couvent chercher sa sœur Blaisine
1 Ibid., p. 142.
2 Ibid., p. 142 et 143 bis.
3 Ibid., 147 ; Flournois, Extraits des Registres publics, 24 août 1535.
^ Blaisine avait, à ce qu'il pardt, une autre sœur mariée à un juge de Gex. Jeanne de Jussie, p. 139.