‹ Les édifices religieux de la vieille GenèveChapitre 30 sur 64 · S**-CLAIRE · texte numérisé non relu

S**-CLAIRE

de Wuaremberg *, qui, disait-elle, y était retenue contre son gré et ne demandait qu'à sortir *. Blaisine, effectivement, que la mère abbesse et les autres sœurs avaient cachée tant qu'elles l'avaient pu, découverte enfin par ceux qui la cherchaient, ne fit aucune résistance et quitta volontiers le cloître, qu'il s'agissait d'échanger contre la liberté des enfants de Dieu ' . Elle était convertie à la Parole de Dieu, comme le prouvaient des lettres qu'elle avait secrètement écrites à plusieurs *; et, après avoir obtenu, par l'intermédiaire des syndics, que les religieuses lui payassent une somme de deux cents écus à laquelle elle croyait avoir droit en raison de ce que son père avait donné au couvent * , elle se maria,

1 Toutes les trois étaient filles de Dominique Wuaremberg, appelé par Jeanne de Jussie : Yarembert, p. 158.

2i&i(i,pp. 148etl51.

3 Ibid., p. 150.

*i&irf., p. 151.

5 € n est vray que (Va) Rambert a fait faire une chapelle t céans; s'il entendoit y employer ledit mariage, qu'elle « le recouvre sur les pierres, nous ne l'avons pas en tbré- « sor. Il a gamy aussi l'autel de sa chapelle d'habillement, « nous voulons bien qu'il luy soit donné, iftid. p. 161. « Yray est qu'il a fondé céans une belle chapelle pour la < sépulture et l'a garnie d'une chasuble de gros satin t blanc, p. 186.

d'après Flournois, le 25 Janvier 1536, avec Thomas Genod (ou Genoud), qui avait été l'un des prêtres de l'église de Saint-Gervais et qui avait embrassé la Réforme * .

Les réclamations de Blaisine de Wuaremberg et les démarches que faisait l'autorité civile pour les appuyer, mirent le comble aux ennuis et au découragement des sœurs de Ste-Claire. Le 25 Août, frère Pierre, leur confesseur, selon toute apparence, alla, de leur part, demander au Conseil la permission de se retirer de la ville, puisqu'elles n'y pouvaient plus demeurer à cause des choses arrivées depuis peu * ; les syndics furent chargés de leur porter la réponse suivante :

« Le Conseil les veut favoriser autant qu'il se « pourra, et on ne les veut point chasser de la a ville, mais plutôt les soutenir autant qu'on c< pourra. Cependant on ne les veut point contrain- « dre à demeurer, et ainsi qu'elles avisent de de- « meurer ou de faire ce qu'elles trouveront de « mieux. »

1 Voyez, après les Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, par Ant. Froment (éd. Revilliod), les Extraits des Registres publics, par Flournois, p. CCVII;

3 Flournois, 25 août i83o; Grenus, Fragments historié' (faes sur Genève avant la Ré formation, pp. 206 et ss-

Elles répliquèrent : a Messieurs, pour Thon- « neur de Dieu, qu'il vous plaise nous donner a congé de nous en aller, et nous accompagner « d'ici à la Perrière *, et delà nous voulons aller « à Anyssi * ; car M. le Duc nous y a octroyé « place, et nous a mandé, il y a passé deux « mois, par quelques-uns de nos parents par les- <x quels nous l'en avions prié , que notre place « était toute prête'. »

Le duc de Savoie, effectivement, Charles III, leur avait fait préparer l'église et le couvent de Ste-Groix, jusque-là occupé par des religieux de l'ordre de St-Dominique \ et, pour s'y r^dre, elles quittèrent défiDitivement notre ville le lundi 29 Août, à 5 heures du matin ^ . Elles abandonnaient ainsi une demeure qu'elles avaient occupée cinquante-huit ans*, et plusieurs pouvaient certes, en l'abandonnant, trouver bien étrange de se voir alors en plein air, en rase campagne, en

1 La Perrière sous Viry.

2 Annecy.

9 Jeanne de Jnssie (éd. Reviliiod), p. 141; Grenus, u. s.

^ Jeanne de Jussie, p. 219; MUlinen, Helf>etia sacra, t U, p. 210.

^ Jeanne de Jussie, p. 199.

^ Le 29 Septembre, il fut décidé qu'on y établirait un hôpital. Grenus^ u. s.^ p. 210.

432 II. LBS GOUTENTS.

présence d'êtres ou de choses qu'elles ne connaissaient plus.

« G'estoit chose piteuse, r> dit Vune d'elles, celle qui nous a fourni déjà bien des citations, a c'es- « toit chose piteuse de voir cette saincte compa- « gnie en tel estât, tant affligée de douleur et « de travail, que plusieurs défailloient et se pasci moient par le chemin, et avec ce qu'il faisoit « un temps pluvieux, et le chemin fengeux, et « n'en pouuoient sortir, car toutes estoient de c( pied, hors mis quatre pauvres malades, qui « estoient sur le charriot : il y avoit six pauvres « anciennes, qui auoient plus de seze ans en la (( religion, et les deux passé soixante-six ans sans « auoir jamais rien veu du monde, qui se qua- « nissoient tout à coup, et ne pouuoient parer la « force de l'air, et, quand elles voyoient quelque « bestail es champs, cuidoient des vaches que « fussent ours, et des brebis lanues que fussent « loups rauissans. Nul ne rencontroient en la « voye, que mot leur peut dire tant estoient surce prins de compassion, et combien que Mère <( Vicaire avoit fait donner à toutes de bons sou- « liers pour les garder de fouller les pieds, la « plus part n'y sçavoit cheminer, mais les porte toient attachez à leur ceinture^ et en tel estât

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« cheminèrent jusques près de la nuict depuis a cinq heures de matin qu'elles sortirent de Ge- « nève jusques à Sainct Julian qui n'est qu'une « petite lieue loin * . »

Nous laisserons, quant à nous, les pauvres sœurs quitter Genève sans nous associer aux railleries de ceux qui accompagnaient leur départ de plaisanteries déplacées*. Nous ferons mieux même, et, tout en admettant qu'il pouvait y avoir chez elles bien des imperfections et bien des misères, tout en reconnaissant d'ailleurs qu'après

1 Jeanne de Jussie, p. 201 et s. Nous avons vu cidessus (p. 115 n. 2), que le couvent de S**-Claire, à sa fondation, comptait quinze sœurs. Or la sœur Jeanne nous a conservé les noms de seize sœurs qui s*y trouvaient à Tépoque de la Réformation. Elle mentionne successivement dans son ouvrage : Louise Rambo, la mère abbesse (p. 19); Pemette de Montluel ou de Chateaufort, la mère vicaire et portière (pp. 19, 122); Guillaume de Villettb, mère portière (194); Jeanne de Jussie, nièce de celle-ci fibidj; Blaisine de Wuaremberg (158 etpassimj; Collette Massure ou Mesuere (164); Claude de Pierre-Fleur d'Orbe (165); Françoise Rambo (173/195), la plus forte de la Compagnie {ibidj; Claude Ligicot (174); Hieronyme de Villarseil (175); Catherine de Montluel (194); Guillaume de la Frasse (195); Jeannette de la Frasse (i9b); Jacquemine

Lille, 183, 190); de Gento (171); de Bardb-

nenghb (ibidi), C*est probablement lune des deux dernières qui est appelée Cécile tEnfermière (194).

3 Jhid. p. 196,

434^ II. LES COUTSNTS.

trois cent vingt ans il nous est permis d'ignorer bien des choses qui les concernent, nous chercherons aussi pour notre part à les laver d'une tache dont la controverse du dix-septième siècle a voulu ternir leur honneur*.

On a prétendu qu'il existait un souterrain servant de communication entre leur couvent et celui des Cordeliers de Rive. Mais cette assertion repose sur une grossière erreur relative à la proximité des deux couvents ; elle ne fut énoncée que cent ans après la Reformations et, comme Ta dit Baulacre, qui les justifie aussi bien que La Corbière* (notons que tous deux étaient protestants), on peut se « figurer les huées « que les « susdites sœurs » auraient eu à essuyer de la « part du peuple à leur sortie de Genève, si cette « communication clandestine avec les Cordeliers « eût été découverte alors. Les ménagements « qu'on eut pour elles dans cette occasion sem- (( blent faire leur apologie ; elles furent traitées (( comme des filles vertueuses. On doit en con-

1 Frid. Spanheim, Geneva restituta, 1685, p. 21; Jariea, Apologie de la Réformation, 1. 1, p. 283; Ruchat, Histoire de la Ré formation de la Suisse. Genève, 1727, t. V, p. 173.

2 La Corbière, Livre des Spectables Pasteurs, ProfeS" seurs, etc. (Msc de la vénérable Compagnie) p. 36 et s.

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« dure , dit notre coreligionnaire , qu'elles Té- « tai^nt effectivement * . »

En justiGant^ comme je viens de le faire, les Clarisses d'une accusation qui m'a paru fausse, en parlant des couvents avec une espèce d'indulgence, comme je Tai fait quelquefois, ai-je pu avoir un seul moment la pensée de représenter comme pures les mœurs du clergé catholique avant la Réformation? Ah! si j'en avais nourri un instant l'idée, les pierres mêmes de la plupart des couvents s*élèveraient en témoignage contre moi, et il serait facile, pour me confondre, de faire appel aux documents les plus autorisés, les plus officiels, aux Registres publics de nos Conseils, aux déclarations épiscopales. Oui, presque partout alors, dans le clergé régulier ou séculier, on trouverait la plus déplorable immoralité, la plus efiroyable corruption qui se puisse voir. Et les coupables ne manqueraient pas ; car on verrait tour à tour se présenter les Augustins de NotrerDame des grâces*, les Cordeliers de Rive',

1 Baulacre, Œuvres historiques et littéraires. Genève, 1857, t. î, pp. 358-360.

^ Registres publics, 28 Août 1482; 14 Octobre 1488; 24 Juin et 7 Novembre 1481.

^Ibidem, 14 et 17 Mars, 20 et 27 Juin 1503; 4 Mai

156 II. LES couTSin'S.

les Dominicains de Palais * , les moines de St- Victor* et les chanoines de St-Pierre^. Les dépositions ne feraient pas défaut^ car nous entendrions tour à tour la recluse de Ste-Marguerite * et Jeanne de Jussie elle-même ^ Tévéque Antoine Champion témoignant par ses Constitutions synodales de l'étendue du mal *, et Tévèque Jean VII de Savoie, c'est-à-dire le prédécesseur de Pierre de la Baum^, faisant, à son lit de mort> l'aveu de ses fautes personnelles ' .

Mais qu'aurions-nous gagné à Fénumérationde tous ces détails? Un aliment de plus pour la malignité des incrédules? Triste plaisir, que nous ne devons pas leur donner. Une répulsion pour le

1 Ibidem, 7 mai iSiO; 25 Octobre 1524; 27 août 1535.

2 Ibid., 18 Août 1534.

8 Ibid,, 9 Janvier 1467.

^ Voyez ci-devant page 4.

5 Jeanne de Jussie, p. 34 (éd. Revilliod).

6 Registres des Chanoines, Mai 1493. Constitutiones sy^ nodales Ecclesiœ genevensis, à la Bibliothèque de Genève. Voyez Gaberel, Histoire de ^Eglise de Genève, Genève, 1858, 1 1, p. 58.

'^ Il dit à Pierre de la Baume : t Si pefveneris huic Episcopatui, noli, oro te, gressus meos insegui, nec, ut ego feci, te gerere; imo verô civitatis libertatem conservare et defendere. Ideo patior et ultionem divinam percipio et sentio , quœ mihi condonabit in Purgatorio. » Voyez Besson , Mémoires pour fhist, ecclés., etc., p. 61.

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mal^ salutaire aux âmes pieuses ? Elles n'en ont pas besoin, et risqueraient par là d'être uniquement scandalisées. J'ai plus de respect pour mes lecteurs. Je fais, d'ailleurs, ici l'histoire des édifices, non celle des hommes ; et, quand je dirais sur ce dernier point tout ce qui peut se dire, se« rais-je bien réellement dans le vrai, dans le senliment chrétien, en flétrissant, tant que faire se peut, les moines et les prêtres ! Non, je crois y être davantage en rejetant la faute, non sur les hommes, mais sur Tinfâme institution du célibat, du célibat obligatoire, s'entend, du célibat faisant partie de la règle, auquel on s'engage par des vœux perpétuels, auquel on ne peut plus renoncer. Je crois être mieux dans le vrai, dans le sentiment chrétien, en flétrissant énergiquement l'immoralité, mais en me souvenant que toute créature humaine est peccable , et que celui-là seul qui est sans péché a le droit de jeter le premier la pierre contre elle * . Je préfère donc faire appel au discours de Bonivard, que j'ai cité dans la précédente journée, ou plutôt j'aime mieux rappeler la parole du Seigneur : Si vous ne vous convertissez, vous périrez tous également ^ .

1 EvaDg. selon SWean, VIII, 7.

3 EvaDg. selon S*-Luc XIII, 3 et 5.

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