I-ES ÉDIFICES RELIGIEUX
Une autre église ne tarda pas à s'élever, sur le type des basiliques latines, plus ou moins altéré par des réminiscences de l'antiquité classique, mais présentant des dispositions plus originales et plus harmonieuses que Notre-Dame de Lorette.
L'église Saint-Vincent de Paul a succédé à une petite chapelle qu'un particulier avait fait construire, dans la rue Montholon, et dont le département payait le loyer. En 1824, on entreprit la construction d'un édifice plus vaste. Les travaux, conduits d'abord par l'architecte Le Père, puis par Hittorf, ne furent terminés qu'en 1 844.
Bâti au milieu d'un terrain bien dégagé, qui s'élève de plus de huit mètres au-dessus du sol de la place Lafayette, dominant toutes les rues avoisinantes, Saint-Vincent de Paul occupe une admirable situation qui met en valeur son architecture majestueuse (PI. 45). On y accède par un escalier de soixante marches et par deux rampes en fer à cheval, bordées par des balustrades en pierre qui contournent de petits jardins. Grâce à cette disposition pittoresque, la perspective du monument se trouve heureusement dégagée.
La façade principale, à laquelle conduit un escalier de seize marches, se développe sur une largeur de 3j mètres. Elle est précédée d'un ample portique, de belles proportions, que supportent douze colonnes cannelées d'ordre ionique, espacées sur trois rangs.
Dans la façade s'ouvrent trois portes rectangulaires. La
porte centrale, en bronze antique, est fermée par deux vantaux dont les panneaux, légèrement creusés, en forme de niches, présentent douze figures d'apôtres. Dans la frise de Timposte, se détachent les symboles des quatre évangélistes que domine une statuette du Christ. Les sujets qui composent cette décoration, finement ouvragée, ont été fondus sur les modèles du sculpteur Farochon.
Sur le tympan du fronton se développe un vaste bas-relief, d'un bel eflFet décoratif, qui évoque la Glorification de saint Vincent de Paul. Cette composition, due à Lebœuf-Nanteuil, montre le saint, accompagné de deux personnages ailés qui symbolisent la Charité et la Foi ; près de lui, se tiennent un prêtre de la Mission, un infidèle, un indigent et des sœurs de charité.
Cette architecture, d'un caractère sobre et majestueux, est heureusement complétée par les deux tours carrées qui s'élèvent à droite et à gauche du portique, à 54 mètres de hauteur. Ces tours, d'un style quelque peu disparate, mais d'un dessin élégant, comportent quatre étages : au deuxième étage, une statue apparaît, dans une niche creusée entre deux pilastres d'ordre corinthien qui soutiennent un fronton triangulaire : la tour de droite renferme une statue de Saint Paul^ par Ramey ; la tour de gauche, une statue de Saint Pierre, du même artiste.
Entre les deux tours, à la hauteur du deuxième étage, règne un attique, qui couronne le fronton du portique. Il est entrecoupé de piédestaux sur lesquels se dressent les statues des évangélistes. La statue de Saint Matthieu a été sculptée par Foyatier.
Le mélange de styles qui apparaît dans la façade principale s'accuse encore dans les façades latérales. Elles comportent un rez-de-chaussée, orné de pilastres doriques, et un étage, en
deuxième plan, dont les travées s'encadrent de pilastres d'ordre corinthien.
L'intérieur du monument offre des dispositions intéressantes et originales que rehausse l'éclat d'une riche décoration. L'or qui brille dans les sculptures, les tons jaunes répandus sur les murs, les vastes peintures qui couvrent les parois de la nef et du chœur, les beaux vitraux qui garnissent les croisées, tout contribue à donner à cette église une ornementation éclatante qui a seulement l'inconvénient de paraître quelquefois un peu lourde et surchargée. Par ses fonds d'or rutilants, par sa décoration luxueuse, l'édifice évoque les somptueux sanctuaires byzantins, tandis que son ordonnance générale rappelle les anciennes et modestes basiliques latines.
A l'entrée, s'étend un vestibule rectangulaire dont les murs sont revêtus de stuc jaune de Sienne. Quatre rangs de colonnes accouplées divisentl'église, dans toute sa largeur, en cinq parties : au centre, la nef ; de chaque côté, des galeries s'ouvrant à la circulation entre deux rangs de colonnes ; puis les bas côtés renfermant les chapelles latérales.
La nef comporte deux étages. Le premier est formé par une colonnade d'ordre ionique que couronne un attique. Le second, d'ordonnance corinthienne, est dominé par une frise, enrichie de médaillons sculptés.
L'église n'a pas de voûte : nous n'avons même plus un plafond, comme à Notre-Dame de Lorette. La charpente est apparente, ainsi que dans certaines églises italiennes, comme Saint-Paul de Rome,
Onze fermes se rejoignent au-dessus des murs de la nef, surchargées de moulures et de décorations peintes.
Le chœur, isolé de la nef par une riche balustrade à jour, s'ouvre par un arc triomphal, au-dessus duquel planent deux
anges qui soutiennent une frise. Le revers de Tare est décoré de médaillons sculptés de figures d'anges.
Derrière cette arcade, se développe un large hémicycle, encadré d'une belle colonnade d'ordre ionique, au-dessus de laquelle court une frise couverte de peintures murales. Les derniers entrecolonnements sont fermés par de grandes grilles à jour.
Le maître-autel, qui a la forme d'un calvaire, se dresse sous un élégant baldaquin formé de colonnes d'ordre corinthien qui supportent un arc plein cintre, couronné d'un fronton triangulaire. Les pilastres et les colonnes sont richement moulurés : leurs bases et leurs chapiteaux sont entièrement dorés.
Des bas-reliefs, sculptés par Bosio, ornent le tombeau de l'autel, au-dessus duquel s'érige un remarquable groupe de Rude qui représente le Christ entre la Vierge et saint Jean. Ce groupe, en bronze, exécuté en 1848, a été doré en 1899,
Sur chacun des bas côtés de l'église, s'ouvrent quatre chapelles qui, grâce à une ingénieuse disposition, ne sont séparées les unes des autres que par des grilles à jour. Cet aménagement original est d'un heureux effet dans la perspective de l'église.
Parmi tant de détails qui attirent l'attention, par leur style ou leur richesse, l'œil se repose avec plaisir sur les lignes souples et harmonieuses de la vaste composition qu'Hippolyte Flandrin a peinte le long de la frise de la nef.
La décoration de cette partie de l'édifice avait d'abord été confiée à Picot. Mais la commande lui fut retirée, en 1848, lors de la Révolution de février. La tâche fut alors dévolue à Flandrin qui n'accepta toutefois qu'à la condition d'être secondé par Picot : celui-ci resta chargé en définitive de la décoration du chœur.
La belle et vaste peinture qxii couvre les murailles de la nef fait grand honneur au talent d'Hippolyte Flandrin. Ce maître avait déjà montré, dans ses premières décorations de Téglise Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Paul de Nîmes, et de l'église d'Ainay à Lyon « ce talent chaste, pur, noble et plein d'onction » auquel Théophile Gautier se plaisait à rendre hommage. Cependant c'est dans cette œuvre qu'il a su le mieux faire valoir une conception' originale, servie par un goût très sûr et par un seiîs très exercé de la composition murale.
On a remarqué avec raison que la frise de Saint-Vincent de Paul rappelait celle de Phidias au Parthénon. Flandrin avait certainement ce modèle présent à l'esprit, lorsqu'il dessinait ces Panathénées chrétiennes qui se développent sur les parois de la nef, en un cortège solennel. Mais il était protégé contre une imitation servile par le principe même de son inspiration, où s'affirmait son âme de croyant. Si l'agencement des coiffures et des costumes, si le choix des attributs laisse apercevoir de larges et heureux emprunts à la grâce païenne, l'ordonnance générale de l'œuvre, le sentiment qui l'anime témoignent du caractère profondément religieux de cette décoration.
La partie de la frise qui domine la tribune des orgues évoque saint Pierre et saint Paul prêchant l'Évangile. Saint Pierre montre le ciel. à un groupe de Romains et de barbares d'Occident qui se pressent à ses pieds, avec leurs femmes et leurs enfants. Saint Paul appelle à Dieu les peuples de l'Orient : derrière un groupe de femmes, on voit, près de lui, un Juif, un Grée, un Egyptien, un Perse, un Arabe,, un Éthiopien.
Vis-àrvis de cette composition, une autr^ peinture murale, qui décore l'arc d entrée du chœur^ présente deux groupée d'anges tenant des couronnes.
Entre ces deux parties de l'œuvre, de chaque côté de la nef.
il'
PU
au-dessifô des bas côtés et au-dessous des tribunes, se déroulent deux longues frises de cent vingt pieds de longueur. Ce sont les élus, qui s'avancent vers Tautel, en deux théories sacrées. En dépit du nombre et de la variété des personnages, ce défilé ne présente aucun désordre, aucune confusion. Les groupes se distribuent harmonieusement, séparés les uns des autres par un palmier peint au-dessus de chaque colonne, et Ton admire tout d'abord, dans cette œuvre, la clarté du plan, la netteté des divisions (PI. 46).
Six groupes d'élus marchent de chaque côté. Sur la gauche^ ce sont les vierges, les martyres^ les saintes, qui comptent dans leurs rangs, à côté des religieuses de monastères, des reines : sainte Marguerite d'Ecosse, sainte Elisabeth de Portugal, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Catherine de Suède. Puis viennent les pénitentes : sainte Madeleine, sainte Marie l'Égyptienne^ sainte Pélagie, sainte Thaïs... enfin tes femmes qui ont converti leurs époux, les mères qui ont consacré leurs enfants au Seigneur.
Sur la droite, les costumes brillants, aux couleurs vives, des grands personnages de l'Église voisinent avec les vêtements humbles des ordres monastiques.
En tête s'avancent les Apôtres, vêtus de tuniques aux nuances variées, suivis des martyrs, des Pères de l'Église, des papes, des évêques : dearrière, marchent les fondateurs de monastères, les rois, avec saint Louis et saint Ferdinand de Gastille.
Un même sentiment de piété, de calme et de douceur anime cette composition symbolique qui réunit, à travers les âges, tant de personnages, d'aspect et de conditions diverses ; les. nuances se fondent en une harmonie sans éclat et le dessin, souple et léger, donne aux figures une apparence idéale et comme immatérielle.
i8o LES ÉDIFICES RELIGIEUX
Au-dessus de la peinture d'Hippolyte Flandrin, des médaillons encastrés le long de la frise de Tentablement supérieur sont ornés de figures d'anges et de saints évéques qu'on distingue d'ailleurs avec peine.
Parmi ces peintures murales, signalons, dans la partie gauche, un Saint Martial^ un Saint Rémy^ un Saint Martin^ un Saint Césaire et un Saint Julien, œuvres de Gleyre.
La chaire à prêcher, de forme circulaire, est d'un dessin élégant. Elle est ornée d'une statue d'ange en bois et de basreliefs figurant la Foi, la Charité , V Espérance, la Prédication de saint Jean et la Prédication de Jésus. L'ensemble de cette décoration fort intéressante est l'œuvre de Duseigneur.
On remarque la double rangée de stalles placées à droite et à gauche du chœur. Les dossiers des stalles sont ornés de riches panneaux, sculptés avec art, qui présentent des figures de saints et de saintes. Ce travail, d'une grande délicatesse, est dû au ciseau d'Aimé Millet.
Dans les figures qui décorent ces panneaux ainsi que la clôture boisée du chœur, on reconnaît les traits des princes de la famille d'Orléans, à l'époque de Louis-Philippe.
Une vaste composition murale se développe le long des bas côtés du chœur, sur lesquels Picot a symbolisé les Sept sacrements.
Une autre peinture, sur fond or, du même artiste, couvre la coupole du chœur ; elle montre Jésus-Christ, entouré des prophètes, bénissant les enfants que lui présente saint Vincent de Paul.
La chapelle de la Vierge renferme, sur les autels placés à droite et à gauche, deux statues intéressantes de Carrier-Belleuse : Saint Joseph et Sainte Anne. Cet artiste a également exécuté le groupe qui décore l'autel du fond et qui montre la
SAINT-JACQUES-SAINT-CHRISTOPHE DE LA VILLETTE i8i
Vierge présentant le Messie au monde. Sur les murs de la chapelle, Bouguereau a peint des scènes de la vie de la Vierge.
Les collatéraux sont décorés de beaux vitraux où se détachent les images des saints et des saintes auxquelles sont dédiées les différentes chapelles. Ces vitraux, aux couleurs brillantes, ont été peints par Maréchal et par Gugnon, de Metz.
Toutes ces richesses décoratives contribuent à mettre en valeur les belles dispositions d'une architecture qui représente un des plus heureux essais de Tart duxix® siècle. On y retrouve, relevée d'une certaine originalité et d'une heureuse fantaisie, une imitation libre et ingénieuse des plus beaux types de l'antiquité et des premiers âges du christianisme.