LA DISCIPLINE DU JEUNE. LES HEBDOMADIERS ET LES APOTACTITES
Silvia ne mentionne que le jeûne du carême et celui du mercredi et du vendredi de chaque semaine. Ce dernier remonte à la plus haute antiquité ; il est attesté dès les temps apostoliques ; on appelait ces jours-là stations, le jeûne se prolongeait jusqu'à Xone, et il y avait généralement réunion liturgique \ Xous avons dit déjà en quoi consistait à Jérusalem d'après Silvia le jeûne du carême. Mais il nous reste à parler de ces intrépides jeûneurs, les hebdomadiers , qui, en carême, s'abstiennent de toute nourriture durant la semaine entière. Ils prennent le dimanche leur unique repas après la communion vers onze heures, et ils jeûneront avec la plus inflexible rigueur
1. La o'.oa/T, Twv 'A-o7-:oXà>v (VIII, 1); le pasteur d'Hermas (StmiL, V, 1); TertuUien, de jejiin. H, etc. Cf. Thomassin, Jeûnes, p. 145, -148 ; Duguet, Conférences ecclésiastiques, I, 111 suiv. ; Duchesne, Origines du culte, p. 219.
jusqu'au samedi suivant ; encore ce jour-là ne rompront-ils le jeûne que pour un unique repas après la communion, comme le dimanche \
Silvia parle aussi des apotactites, hommes ou femmes; c'étaient des moines connus pour leurs principes d'extrême sévérité ^ Non seulement en carême, mais durant toute l'année, ils ne mangent qu'une fois par jour, quand ils mangent. Ceux de ces apoctatites qui ne peuvent faire une semaine complète de jeûne comme les hebdomadiers, ont la consolation de faire une demi-semaine ; ils mangent le jeudi ; ceux qui ne peuvent faire la demi-semaine font deux jours. Il en est qui vont jusqu'à manger une fois par jour, le soir. Chacun du reste, dit Silvia, fait comme il peut, unusqimque ut jiotest facit. Cette réflexion est dictée par la plus sage discrétion ; comme chacun agit dans la mesure de ses forces, la bonne volonté est égale chez tous ; on ne loue pas celui qui fait davantage, on ne blâme pas celui qui
\. Peregrinatio,'^. 87,88.
2. Cf. plus haut, p. 37, où nous avons vu que Silvia employait souvent ce mot comme synonyme de monachi ou monazonte%. Rien n'indique qu'elle les considérât Comme hérétiques. Il est certain pourtant que plusieurs professaient les erreurs manichéennes et furent condamnés comme tels par Théodose en 381 et 383 {Cad. Theod., I. XVI, tit. V, de hœreticis, 1. VII et I. M). Cf. Peregrinatio, p. 74-75.
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t'ait moins. Chez les anciens maîtres de la vie spirituelle, nous trouvons de très sages conseils dans le môme sens. Ces jeûnes prolongés qui exténuaient le corps, n'étaient pas sans danger pour l'âme; une sorte d'émulation s'établissait parfois parmi les jeûneurs; la vanité y trouvait son compte, et celui quijeûnaitle plus était quelquefois celui qui se sanctifiait le moins. De là les plaintes ou les conseils que nous lisons dans saint Jérôme ou dans Gassien.
Silvia n'est pas le première à nous parler de cette coutume. Saint Denys d'Alexandrie, au ni* siècle, saint Epiphane au iv* et d'autres encore, mentionnent aussi les jeûneurs d'une semaine, ceux d'une demisemaine ou de deux jours. On appelait ces jeûnes accumulés, superpositions \
En dehors de ces jeûnes consistant dans l'absence complète de nourriture, il y avait encore la xérophagie, qui revient à peu près à ce que nous appelons abstinence ; elle était plus ou moins complète. Celle dont nous parle Silvia était fort rigoureuse, car
1. S. Denys, Ep. canon, ch. i. Cf. aussi Migne, XXXIII, 1037, note de Touttée. S. Epiph. Expositio fidei, n. 22; S. Augustin, de Mor. Ecclesiœ, XXXIII ; et surtout le passage de saint Jérôme, à propos d'Asella : « Quœ quum per omnem annum jiigi jejunio pnsceretiir, biduo, triduoque sic permanens {absqiie ullo cibo), tum rero inqtiadragesima navigii velapandebat, omnes penehebdomadas viiltu lœtante conjungens. » (Ep. xxiv, n. 4.)
elle excluait toute espèce de mets, en dehors d'un peu de farine et d'eau*. Mais il y avait une abstinence beaucoup moins sévère qui consistait à ne s'abstenir que de vin et de chair. C'est celle dont parle saint Cyrille; saint Jérôme, que l'on n'accusera pas de mollesse, permet le pain, les légumes, les fruits, les poissons^.
De Pâques à la Pentecôte, comme nous l'avons dit, personne ne jeûne: c'est ce que Silvia nous affirme, d'accord avec saint Epiphane et plusieurs autres Pères. Ce temps était considéré comme un temps de fête et de joie ^
Pour la Pentecôte, on a cru à tort que Silvia parlait d'un jeûne spécial. Il nous semble qu'elle ne parle que de la coutume générale de toute l'année pour le jeûne, qui reprend ses droits après la Pente-
i . Cf. Thomassin, Traité des jeûnes de l'Eglise, I-^e partie, ch.
2. S. Jér. ad Lœtam ; de inslit. fUiœ; ad Demetr., de virg. servanda; Conslit. apost. 1. V, c. xviii ; S. Cyrille, catéchèse iv, 27. Cf. sur ces différents points : Launoy, de Ctbis jejun., Opéra II, pars II, 666 ; Berlhelet, Traité historique de l'abstinence de la viande (Rouen.MDCCXXXi), p. 41 et suiv., et Thomassin, Jeûnes, p. 63-73. "*
3. Peregrinatio, 88. Quelques-unes de ces abstinences, restes du manichéisme et d'une fausse conception du monde et de la matière, étaient condamnés par l'Eglise. Cf. concile d'Ancyre, canons apost. 45, et la note de Gamurrini, Peregrinatio, p. 88.
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cùlo '. On jeûnait le mercredi et le vendredi et à certains autres jours, mais jamais le samedi ni le dimanche ; le samedi pour honorer le repos de Dieu au jour du sabbat, et le dimanche, jour de la résurrection du Christ. C'est la vieille coutume, sanctionnée parles constitutions et canons apostoliques; l'Eglise occidentale fit au contraire, de bonne heure, du samedi un jour déjeune, et ce fut entre les deux Eglises une des causes de discussion.
1. Jam autem de alla die quinquagesimarum omnes jejunant juxta consuetudinem sicut loto anno, quisque prout potest, excepta die sabbati et dominica, qua nunquam jejunatur ia iisdem locis. Nous traduisons : A partir du lendemain de la Pentecôte, on jeûne selon la coutume du reste de l'année, c'est-à-dire on reprend la coutume du jeûne suspendue durant le temps de Pâques, etc. Un jour de jeûne le lundi de la Pentecôte est en effet inconnu à l'antiquité. Cf. Thomassin, Traité des Jeûnes. Cependant saint Léon parle d'un jeûne au temps de la Pentecôte : « Jejunium vernum in Quadragesima, œstivum in Pentecoste, automnale in mense septembri, brumale mense decembri celebramus. » Cf. sermo 7 et aussi S. Aug., sermo 358, 5.