LES VOYAGES DE SILVIA
1° Voyage au Mont Sinaî et dans la terre de Gessen.
Une lacune de quelques pages nous prive du récit d'un premier voyage que Silvia avait fait en Egypte et dans la Thébaïde, après avoir vu déjà Jérusalem, Bethléhem, Hébron et la Galilée. Dans tous ces pays, elle s'arrête de préférence aux endroits consacrés par quelque souvenir biblique ou parla présence des apôtres et des saints, et visite les solitaires -.Au moment où son récit commence, elle est parvenue dans la presqu'île sinaïtique et se dispose à faire rasc3Esion de la « sainte montagne de Dieu». Ses pieux guides l'avertissent que la coutume des pèlerins est de réciter une prière dès qu'ils aperçoivent le Sinaï. Elle n'a garde d'y manquer.
1. Dans cet appendice nous ne nous arrêterons pas à discuter les difficultés que pourrait soulever tel ou tel passage du texte. Nous ne donnons que les notes strictement nécessaires pour suivre cette partie du récit de la Peregrinatio.
2. On peut suppléer à cette lacune par le récit de Pierre diacre, qui a fait des emprunts continuels à la Peregrinatio. et par des allusions de celle-ci à un voyage antérieur.
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Âvanl d"arrivt'r au Siiiaï, on Iravorse une grande vallée, probab'emoni celle d"el-Hahali. C'est là que Moïse, gardant les Ironpeauxde son père, eut la vision du buisson ardent. Mais la caravant» continue sa marche, pour ne s'arrêter qu'au retour dans ces lieux sanctifiés.
Silvia décrit très minutieusement l'aspect du pays. La « montagne de Dieu » comprend un groupe de collines très élevées, plus hautes, dit-elle, qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'ici. Au milieu se dresse le sommet sur lequel Dieu s'est révélé à son serviteur Moïse, et qui domine de beaucoup toute 4a chaîne de montagnes. C'est ce point qui est appelé proprement le Sinaï, encore que ce nom soit donné par extension à tout le groupe '.
Le samedi soir, on arriva au pied de la montagne. Il y avait là un monastère et une église desservie par un prêtre ; nos voyageurs y furent reçus avec beaucoup d'empressement et y passèrent la nuit-.
Le lendemain, dimanche, au petit jour, on se mit en marche avecle prêtre et les moines qui s'étaient joints au cortège. L'ascension ne fut rien moins que facile. Il
1 . Les géograjjhes modernes hésitent, on le sait, sur l'emplacement de la montagne oii fut promulguée la loi. M. Ganiurrini ne tranche pas la question. La description de Silvia semble convenir bien plutôt au Djebel Katherin et au Djebel Mousa qu'au Serbal. Le Djebel Katherin ou montagne de Sainte-Catherine, le plus haut sommet du groupe sina'itique, s'élève à 2.599 mètres. Non loin de là se dressent les constructions du fameux monastère de Sainte Catherine. Le témoignage de sainte Silvia prouverait que la tradition, qui place sur ce sommet la promulgation de la loi mosa'ique, ne date pas de Justinien, comme on l'a répété trop souvent. Pour les autres détails, la description de notre sainte cadre bien avec les observations des explorateurs modernes. (Cf. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, t. IX ; l'Asie antérieure, p. 714 et 718 ; Yigouroux, la Bible et les Découvertes mo~ dernes. IF, 468, 3" édit.)
2. Il résulte d'une indication donnée plus loin dans la Peregri' natio qu'on était dans les premiers jours de janvier.
fallut escalader toutes les collines Tune après l'autre. Or, remarque la voyageuse, on ne les monte pas en suivant des courbes, ou, « comme nous disons, en colimaçon,» mais en ligne droite, par des chemins escarpés, et on les descend de même, jusqu'à ce qu'on arrive au Sinaï, qui occupe le centre K Notez qu'il a fallu laisser les montures dans la plaine. Enfin, « avec le secours du Christ notre Dieu, » et aidée par les prières des saints qui l'accompagnaient, elle arriva, le désir qu'elle avait de voir la montagne où était descendue la majesté de Dieu lui faisant oublier la fatigue. Il étaiUll heures du malin.
Nos pèlerins trouvèrent une église assez petite, car le sommet de la montagne était lui-même trop étroit pour permettre une grande construction. Le prêtre qui la desservait accourut aussitôt au-devant d'eux. C'était un vieillard vénérable qui avait d'abord mené la vie de moine ou, comme on disait dans le pays, d'ascète ^. D'autres prêtres et des moines qui habitaient sur les flancs de la montagne, vinrent se joindre à eux. On ouvrit le Penlateuque et on lut tout ce qui a trait à Moïse, dans le lieu même où ces événements merveilleux s'étaient accomplis. On fit ensuite la prière et il y eut le sacrifice et la communion ^. Avant de sortir de l'église, les prêtres lui donnèrent des eulogies ou présents, qui consistaient en fruits recueillis par eux-mêmes. Le Sinaï présentait partout un sol rocailleux sur lequel aucun arbre ne pous-
1. A peu près vers la même époque, un moine gaulois, Postumien, dont le voyage, décrit par saint Sulpice Sévère [Dfaloff., 1. I, c. lu, x\ai, etc.), offre plusieurs points de comparaison avec celui de Silvia, avait reculé devant l'ascension du Sinaï comme impossible.
2. Silvia écrit toujours ascitis comme elle entendait prononcer.
3. Lauteur, qui observe rigoureusement la loi du secret, ne se sert que des mots oblationenifacere, communicare.
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sait; mais au pied de la montagne et dans les environs coulait un petit ruisseau, qui arrosait les jardins formés auprès du monastère, et cultivés avec beaucoup de soin par les moines.
On sortit alors de l'église et on fit le tour des murs pour contempler le paysage sous tous ses aspects. Lair était d'une transparence parfaite ; un immense panorama se déroulait sous les yeux des pèlerins ravis. Les collines que Ton avait gravies le matin avec tant de peine n'apparaissaient plus maintenant que comme de petits monticules. Au loin l'Egypte, la Palestine, la mer Rouge, le pays des Sarrasins et même Alexandrie et la Méditerranée. C'est du moins ce qu'affirmaient ceux qui entouraient notre voyageuse, mais elle semble avoir quelque peine à le croire, quoique venant d'un pays où l'hyperbole est permise.
Les pèlerins, qu'aucune fatigue ne rebutait, redescendirent le Sinaï pour gravir l'Horeb. Là s'était retiré le prophète Hélie lorsqu'il fuyait la présence du roi Achab. Il y avait une église près de la caverne où avait vécu l'homme de Dieu et de l'autel de pierre sur lequel il avait offert un sacrifice. On fit l'oblation, et après une longue prière on lut les chapitres du livre des Rois qui se rapportaient à ces événements. Car les pèlerins ne manquèrent jamais dans tous les lieux qu'ils visitèrent de lire les passages de l'Ecriture correspondants. Ainsi faisait sainte Paule dans son pèlerinage aux Lieux saints, comme nous l'apprend saint Jérôme * .
L'heure avançait ; il fallait songer au retour, d'autant
1. Hpitaph. Paulœ.— Il y a bien d'autres traits de ressemblance entre les deux voyageuses, la réception qui leur est faite, leur manière de voyager, les pays qu'elles visitent, etc.
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plus que Ton devait yisiter, en descendant, d'autres lieux sanctifiés auprès desquels on avait passé le matin. Après avoir prié à l'endroit où Aaron se tenait avec les soixante-dix vieillards lorsque Moïse reçut la loi de Dieu, nos voyageurs descendirent l'Horeb,
Le buisson où Dieu parla à Moïse était situé "au milieu d'un jardin devant une église. Quand les pèlerins y arrivèrent, il était trop tard pour faire l'oblalion. Aussi, après les prières et lectures d'usage, moines et pèlerins s'établirent dans le jardin et y passèrent la nuit. Le lendemain de grand matin, on pria les prêtres de faire l'oblalion, et Ton repartit, toujours escorté par les moines qui montrèrent à la pieuse femme età ses compagnons l'endroit où les Hébreux campèrent pendant que Moïse était sur la montagne ; celui où fut élevé le veau d'or, encore marqué par une grande pierre ; sur un rocher non loin de là. Moïse avait brisé les tables de la Loi ; ici le veau d'or fut brûlé ; ce torrent est celui que Moïse fit couler miraculeusement pour abreuver le peuple ; voici la place où la manne et les cailles tombèrent pour la première fois, et celle où fut célébrée la Pâque. Partout s'élevaient des monastères construits pour conserver et vénérer ces précieux souvenirs : Silvia y fut toujours reçue avec honneur par les moines qui s'empressaient de satisfaire à sa pieuse curiosité. Plusieurs d'entre eux que leur âge ou leurs infirmités avaient retenus la veille s'excusèrent de ne l'avoir pas accompagnée jusqu'au Sinaï.
Il fallut enfin quitter cette vallée toute pleine de souvenirs bibliques. On se reposa deux jours à Pharan, puis on prit la route qui traverse le désert en côtoyant la mer Rouge jusqu'à Clysma (Suez). Cette route
s'écartait quelquefois dans l'intérieur des terres, d'autrefois elle passait si près du rivage que les flots de la mer venaient mouiller les piods des montures '.
De Suez, Silviaso dirigea sur Péluse pour prendre la roule de Jérusalem ; elle traversait ainsi l'antique terre de Gessen (aujourd'hui Ouâdi Toumilât), prenant à rebours le chemin que les Israélites avaient suivi dans leur fuite. La contrée, absolument déserte, était infestée par les Arabes qui pillaient et massacraient sans pitié les voyageurs. Rufin et Mélanie, dans un voyage qui précéda de peu celui de Silvia, avaient été attaqués par eux et n'avaient échappé qu'à grand'peine. On ne rencontrait plus de monastères qu'auprès des étapes romaines, mayisiones, où les moines étaient sous la protection des soldats et de leurs officiers. Aussi, à partir de Clysma jusqu'à Arabia -, sainte Silvia dut se faire accompagner d'étape en étape par un détachement de soldats romains : des clercs et des moines qui étaient avec elle lui indiquaient la route suivie par les Israélites. Quoiqu'elle eût déjà parcouru ces lieux une fois, elle ne pouvait se lasser de les étudier encore, s'enquérant des moindres détails, comparant les renseignements qu'on lui donnait avec le texte sacré de l'Exode et notant soigneusement ses propres observations. Ainsi elle nous fait remarquer que la marche des Hébreux ne fut pas en ligne droite, mais qu'ils obliquèrent tantôt à droite, tantôt à gauche, jusqu'à la mer Rouge .
Arabia, où les pèlerins arrivèrent la veille de lEpi-