PORTE DES VIERGES
LA porte qu'on appelle de las Virgines a été tellement maltraitée qu'on éprouve, à commencer sa description, une difficulté réelle. Les piédroits ont été taillés et transformés, pour donner un plus large passage ; il ne reste plus trace des ressauts rectangulaires. Heureusement les voussures et trois belles colonnes sont conservées. Cette porte en plein-cintre, prise dans la
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forte épaisseur du mur ouest du croisillon méridional, n'a jamais eu ni linteau ni tympan. Ce n'était pas, en effet, une porte principale, comme était celle qui s'ouvrait au milieu du gros mur, tout à l'ouest de l'église, ou encore celle par laquelle on accédait du collatéral nord dans le porche. Et pourtant, même dans son état actuel, ses belles dimensions, sa structure et ses colonnes en font un vestige remarquable de l'art roman.
Au fond de la baie, à droite, se trouve la. plus belle des colonnes conservées; nous endonnonsle planetuneprojection verticale (fig, 6 et y). Le socle carré, de o'", i i de
hauteur, porte un gros tore, garni d'un ruban qui s'enroule, et relié à l'angle saillant par une boule, en guise de griffe. Au-dessus, une scotie et un filet à arêtes abattues. Le fût cylindrique est richement décoré de triples baguettes tournant en spirale, alternées avecdes colliers de perles. La partie supérieure du chapiteau est dégagée par des retraits concaves qui se relient à de petits dés de pierre, au milieu et
Fig. 6 et 7. - Colonne de la porte des Vierges. (Dessins de iM. John Bilson.)
aux angles de chaque face {ftg. S). Les autres chapiteaux de cette porte des Vierges, et d'ailleurs un bon nombre de chapiteaux d'époques très diverses sont évidés de la même façon. Sur le chapiteau qui nous occupe se voient deux fauves affrontés et pressés contre la corbeille par des liens que serrent deux petits hommes barbus ; personnages et animaux sont perchés sur une corde qui tient lieu (^'astragale. Le tailloir offre un joli rinceau dont les branches sont vomies par des petites figures humaines. Un bandeau horizontal relie ce
tailloir à celui de la colonne qui a place du même côté, en avant du même piédroit : mais la décoration de ce bandeau n'est pas celle des tailloirs ; elle se compose de palmeltes, inscrites dans des demi- cercles. Celte seconde colonne que nous venons de mentionner a socle et base pareils à ceux de la colonne décrite précédemment. Le fût cylindrique n'offre ici aucune décoration. Sur le chapiteau (fig. ç) on voit deux corps humains agenouillés et réunis par une même tête barbue. Des volutes et des têtes d'oiseaux à becs crochus semblent
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soutenir les dés de pierre. Les deux autres chapiteaux que nous publions, présentent aussi les mêmes volutes, tandis que les personnages supportent de leurs têtes les dés qu'ils rattachent ainsi a la corbeille.
L'autre jambage de la porte, celui de gauche, n'a conservé qu'une colonne
Fig. 8. — Détail de la porte des Vierges.
complète (fig. io)\ elle a place au fond de la baie. Mêmes socle et base, mais fût tout différemment décoré; il est couvert de segments de cercles qui enjambent les uns sur lesautres, et de motifs assez vagues, sinueux et bombés comme de gros corps de reptiles. La forte sculpture de la corbeille représente un petit homme à jambes croisées sur
l'astragale, et dont les bras sont saisis par deux personnages beaucoup plus grands.
Il se pourrait bien que le sculpteur ait songé à représenter un chrétien, fait prisonnier par les Maures, — un de ces nombreux chrétiens qui obtinrent leur délivrance, en implorant le secours de saint Dominique. L'abaque, comme celle de la première colonne, présente des masques humains vomissant des rinceaux.
Nous avons dit qu'il n'existe que trois colonnes ; le socle, la base et le fût d'une quatrième ont disparu. Seul, le chapiteau, décoré d'oiseaux, mais très abîmé, est encore en place.
Ces quatre chapiteaux, les deux fûts très ornés (le simple fût cylindrique nous semble une addition postérieure), la base et les socles font corps avec la maçonnerie qui, encore une fois, a été affreusement traitée dans toute la partie basse du portail. Mais l'agencement des matériaux se voit très bien dans la partie supérieure qui présente deux arcs bandés sur les tailloirs et une autre voussure assez profonde. La/i^. (? montre les joints peu épais et les fortes pierres de taille bien dressées et très simples. La décoration de ces archivoltes consiste seulement en deux bandeaux, l'un composé de billettes et l'autre d'un rinceau — bandeaux indépendants des claveaux et qui accentuent les courbes en plein cintre. Le tout a un air de solidité, de puissance même qui ne peut échapper à ceux qui examinent cette belle porte. Mais bien rares sont ceux qui l'examinent ou du moins l'étudient. Presque personne ne l'a même signalée. Cette épave, mais superbe épave, méritait d'être mieux partagée.
Par exemple les trois chapiteaux que nous reproduisons sont d'une exécution si curieuse qu'ils devraient, il nous semble,
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constituer, à l'avenir, des documents importants dans l'histoire de la sculpture médiévale. Tous les trois appartiennent au
Fig. 9. — Chapiteau de la porte des Vierges.
même type, offrent une décoration de même haut-relief, le même rendu énergique, incisif et bien compris dans le sens monumental. Tous les trois sont l'œuvre d'une même main.
Evidemment, comme sur tant d'autres chapiteaux romans, il y a manque de proportions et défaut de modelé dans les personnages. Les yeu.x saillants, les barbes très raides, les cheveux divisés en bandeaux lisses et séparés par une raie médiane, les vêtements garnis de lignes ou d'entailles parallèles, qui emprisonnent de petits corps et de longs membres, tout cela manifeste les ressources restreintes, mais pourtant aussi réelles que restreintes, de l'imagier. Ces trois morceaux de sculpture ne sont nullement des produits vulgaires; ils témoignent d'un art qui se paie d'audace, qui veut progresser et qui effectivement progresse. Il y a loin de ces œuvres encore très naïves, mais vigoureuses et originales, aux premiers essais de la sculpture du Xl^siècle.
Cette porte des Vierges est-elle, comme on l'a dit. un vestige de l'église bâtie par saint Dominique, abbé de Silos de 1041 à 1073 ? Nous n'osons pas le croire. La facture des personnages qui figurent sur les chapiteaux, certains masques humains aplatis sur les tailloirs, puis le bandeau d'une voussure qui reproduit un rinceau (fig. S) pourraient faire songer, il est vrai, au dernier quart du XI^ siècle, comme date d'exécution. Les différents motifs sont en effet traités d'une manière très spéciale, sommaire et archaïque. Mais sont-ce là des indices suffisants pour maintenir cette époque d'exécution, qui nous a été suggérée ? D'autres éléments s'y opposent. A notre avis, la structure des archivoltes et, surtout, le profil des bases des colonnes
Fig. 10. — Chapiteau de la porte des Vierges
(fig. 6 et /), puis l'excellente exécution des fïits, des rinceaux et des palmettes, ne permettent guère d'attribuer ces différents
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éléments à la fin du XP siècle. Nous suggérons plutôt une date allant de iioo à II 20. De cette époque serait la porte tout entière. Ce n'est pas le style attardé d'un rinceau qui suffit à contredire cette attribution ; maintes fois des motifs dessinés et taillés d'une façon archaïque, se voient en compagnie d'autres motifs qui, de tous points, sont beaucoup plus avancés.