ROUTES
Routes, de l'ancien doyenné de CanvîUe, est appelé HoUek dans le pouillé du diocèse de Rouen, attribué h Eudes Rigaud. Selon Duplessis, cette église paroissiale f\it donnée, en 1257, Il l'abbaye de Valmuul, par Raoul, seigneur de Routes. Ce qui est certaiu, c'est que depuis le milieu du xiii" siècle, le monastère des Estoutteville possède le patronage de Routes, bans le vieux pouillé que nous avons déjà cité, on trouve qu'au Icmps de s&int Louis, maître Haout, curé de cette paroisse, iT&it été présenté par l'abbé de Valmont k ce bénéfice qui Comptait 60 paroissiens et valait 17 livres de revenu.
De ce vieux monument féodal et monastique, il ne reste plus une pierre. L'église actuelle, placée sous l'invocation rie saint Martin et de sainle Barbe, a été entièrement renouvelée de- |mis un siècle à peu près. On raconte dans le pays qu'il y a
environ 80 uns le cloclier et lit uni' tutiibèreul d'une cliAt« commune. Relevés avec du silex et de la brique, ils ntifsteiit en- • cote aujourd'hui le génie du xviii" siîicle, excepté k base de U 1 I Jour qui pourrait bien dater de la jeunesse de Louis XIV. Le J Liîticeui- fut renouvelé aver. lu reste de l'église, et en ISH oaJ Rajouta au côté nord une chapelle de la Sain te- Vierge. Le cliccur^ l«t la chapelle sont ornés de verriî'res en grisailles, faites euV |4Si3l, par M. Bernard, verrier de Rouen, et données pas l'U. Belot, principal propriétaire du lieu.
Au milieu du chœur sont deux pierres tombales dont lee [ inscriptions sont k peu près effacées. L'une d'elles recouvre lea 1 I restes de « haute et puissante dame Françoise de BatiHstre, I dume et patronne d'Atmesnil et autres lieux, et épouse de feu [ tuessire Louis de Baiiastre, seigneur d'Hareanville et autres 1 terres, décédée Jt l'âge de 78 ans, le 18 septembre 1736. i
Routes comptait 53 feux sous Louis XV, Aujourd'hui c'est [ une succursale de 500 âmes. Vendant la Révolution, M . l'abbé [ Grenier, le curé de Routes, qui avait refusé le serment, reata Ltong-temps caché dans sa paroisse. Lorsqu'il craignait d'étru f-;|Hns, il se retirait dans une cachette, creusée dans une terre ^pelée la Fondation. On nomme ainsi une fermv de 18 acres de terre, donnée autrefois il l'église par les sires de l'Ësleiidard, seigneurs du lieu. Du reste, les biens de cette fabrique étaient si considérables, qu'en 1793 le district de Cany vendit pour j plus de 40,000 fr. de terres. Toutes ces propnétés avaient été 1 donué<!S k Dieu et f) ses saints par les pieux seigneurs de cetta 1 terre, les Banastre, les Manneville, les l'Ëstandart et les Col^ J , bert rfe Maulévrier.
Dans le cimetière est la tombe du vertueux curé, M . Grenier J
' décédé en I8i9. entouré de l'affection de tous ses paroiasicnaJ
La famille Belot y possi'de aussi, k titre perpétuel, un Urmim
entouré de grilles de fer, ipii proviennent de l'ahbaye deSainb^
Aniand de Rouen.
CARVIIiLE-I.E-rOT-DE-FER.
L'ancien nom ile ce village était CarevUlr, et plus tard ce tatl Carville-sur-Iléricourt. Sur les registres officiels, ce vieux s nom a duré jusqu'en 1760. Cependant Duplessis avait a4o\ te nouveuu dans sa Dpitrripli'm, imprimée en 1740, et VabU Saas l'avait écrit dans le PniiilU du dioct^se, publié en 1738. J
Toutcrois il est vrai de dire qu'il n'y a gui'rrs plus de conl aiis quece liniui^au l'st siirnomiiK^ /e /'uf-(tn-Ftr. On prélnid dans le pays «luc ce sobriiiuet modnriii? lui vieul d'uiir anciciiutr forge située au milieu du village. On serait plutAt teuté de. croire qu'il provient d'une enseigne d'auberge. Quoi qu'il en soit, Carville est appelé par Eudes Rigaud Carevllle. et par le fondateur de l'abbaye de Valniont : Arrilla.
Nicolas d'Ëloutleville dunna à son mcmnslèrc le patronage et les dîmes de Saint-IIilaire de CaniUe, donation que confinnalepape Luce III, en 1181. L'église, concédée par le vieux chevalier, est encore îi peu près la mt^me. La nef, le chceur et surtout le clocher, ont conserxé leur antique physionomie romane, leur vieux cintre, leur tuf porreux et leur silex appareillé en feuillets de fougère.
Cette église dut posséder deux poitos, celle des hommes et celle des femmes. CelU- des femmes était au bas de la nef, au côte (lu midi, elle a été remplacée vers 1750 par une porte en brique placée au pignon . Celle des hommes était dans le chœur même. Elle est en tuf et a été rebouchée il y a 1 50 ans.
Le clocher, entre le chœur et la nef, est un corps-carré en silex, avec contre-forts en tuf et fenêtres circulaires avec cliapiteaus du xii' siècle. Des modillons grossiers supportent l'ombre d'une flèche. Les murs de cette tovir sont très-épuis et les voûtes intérieures fort anciennes.
Lf& seuls ornements que nous avons remarqués dans cette
église, sont une vieille statue de saint Ililaire, avec la inître et la planète antique, et un tableau de la Résurreciimi, peint par Pileur, en 1729. Il fut sans doute commandé par maître Philippe d'Herbouville, curé de Carville cette année-là, le même qui nous a laissé écrit sur un registre de 1613, que les deux cloches de Carmlle-sur-HéHcourt, ont esté fondues en Vannée 1579, par Jean Julien, curé de Carville,
La possession perpétuelle de cette église, par les Bénédictins de Yalmont, a fait dire dans le pays que c'était une ancienne abbaye. Il est probable, en effet, qu'elle aura été bâtie par les moines qui la desservirent dans les premiers temps. Le peuple croit voir les restes d'un couvent dans la cour qui avoisine Ter glise, et dans les vieux murs qui surmontent une motte féodale.
Carville comptait 60 paroissiens en 1260, 43 feux en 1738, et aujourd'hui c'est une chapelle communale de 474 habitants. La réunion spirituelle du hameau d'Atmesnil déterminerait peut-être son érection en succursale.
Au dépôt des archives départementales de la Seine-Inférieure, l'église de Carville peut revendiquer une liasse de contrats de rente, de baux et de reçus des deux derniers siècles. On y trouve également plusieurs registres de comptes et de délibérations de fabrique, allant de 1692 à 1723, de 1736 à 1760 et de 1760 à la Révolution. Nous y avons vu qu'en 1700 un prédicateur prêcha à Carville VAdvent et le Caresme. Les fabriques sont loin d'être assez prospères, pour procurer aux fidèles ces précieux avantages spirituels. Enfin un vieux registre renferme les comptes et les statuts de la confrérie de Saint- Hilaire, de Saint-Biaise et de Saint-Sébastien, approuvés le 3 juillet 1638, par Claude d'Ailly, chanoine, archidiacre et vicaire-général de Rouen.
En partant, saluons dans le cimetière le vieux pied d'une croix de pierre faite « l'an m. v^ xxii. »
ÀTMESNIL.
Peu d'orthographes ont autant varié que celle de ce hameau. Duplessis en donne plusieurs avec des étymologies différentes. Lui, il écrit Adménil, admettant toutefois la dénomination d'Atménil, la seule qu'il conserve aujourd'hui. De ces noms différents il induit des origines diverses, ainsi il fait venir Atmenîl de « Attonis mensionile, » et Admenil de « Adse mensio-
nik', » suuà s'iiiliirniersi Ailain uu Atluii imt existe. Le pouilli' d'Eudes Higaud i^cril Anleiiiesnil ; celui de M. de HuHay Adernesnil.culutdeM. Culbert, AdmesiiiletceluideM. deTrossan, Adménil. ËiiJiti la carte du diucëse de Rouen, par Prémont, revue par DBzauche, en 47SS, écrit Aunesnil, nous nous arrêtons k cette dernière orthographe, devenue officielle.
Pour celui qui a visité Atmesnil, i\ est vraisemblable que le nom de ce village a été tiré de sa situation élevée, et qu'il vient de • Altum mensionile. » De lii, en cU'et, le point de vue est immense et l'on domine sur toutes les plaines du Petit-Caux.
La pauvre église d'Atmesnd, dédiée k la Sainte-Trinité, est bien délaissée aujourd'hui. Placée suc un petit tertre, entouré d'nrbres, elle montre encore dans ses murs négligés, du tuf et d'étroites fenêtres romanes. Le chœur est entièrement du ii" siècle. La nef jinmitive appartenait aussi h l'époque cintrée, mais elle a été en grande partie refaite au xviii* siècle.
Très-anciennement l'abbaye de Fécamp était patronne de cette église qui, au xm' siècle, n'avait encore que le titre de chapelle, < capella de Ardemesml. » Le fief et le patronage appartenaient k l'office claustral de l'iioslelier du monastère ; cependant au ïvi" et au xvii* siècle, l'abbé lui-même présentait Jt la cure, c'est l'opinion du p<JuiUé de 4648. Mais en 1738 la jurisprudence est changée, et c'est le seigneur qui est déclaré patron. Duplessis dit que ce fut en vertu d'un contrat passé le 3 mai 1660, entre l'bostelier de Fécamp et Guillaume Leseigneur, sieur de La Heuze et d'Atmesnil. Après lui ce furent les sires de fianastre et de Manne^'ille, dont les armes brillent encore sur les murs de l'église.
Atracsnil comptait 20 feux en 1738 et 473 habitants en 4823, quand U fut réuni à la succursale de Carville-le-Pot-dtvFer, dont il n'est plus qu'une section communale. L'administration ecclésiastique n'ayant pas sanctionné ce partage, les 240 liabi- Unts d'Atmesnil, réunis d'abord k la succursale de Roules, sonl maintenant desservis par le curé de Vauville-Lcsquelles. Cet état de choses ne peut être que provisoire, car la situation géographique et le vœu des habitants demandent la réunion k
me.
THlOCVlLLE-LA-REIirARn.
hplessis appelle 'niionville-en-Canx , celte paroisse, que raes habitants de la contrée et que l'orthographe, tant
ancienne que nioilerne , nomment Thiouville- la- Renard. Saint Waast d'Ârras, l'un des apôtres des Francs, est patron de cette église, située sur la plaine. Chose singulière, presque toutes les églises dédiées à saint Waast sont sur les plaines, tandis que celles qui sont dédiées à saint Valéry sont dans les vallées. Je suis très-porté à croire que le saint pontife aura fait une mission dans ce pays, et qu'il aura évangélisé de préférence les Saxons, les Francs et tous ces hommes du Nord dont il savait la langue et pour qui il avait une affection particulière. C'est sans doute à cause de sa qualité d'exterminateur de Tidolâtrie, qu'on le représente tenant sous ses pieds un animal fabuleux.
Thiouville, vieux domaine du chapitre de Rouen, ne possède pas d'église antique. Le monument actuel a été rebâti depuis trois siècles, comme il est facile de le démontrer. Les archives y sont plus anciennes que les pierres, car quelques parchemins remontent jusqu'à Charles VIII, tandis que l'architecture do chœur ne saurait être reculée au-delà de François P'. L'architecture du xvi® siècle est très-reconnaissable aux fenêtres ogivales, dont le remplissage imite parfois la fleur-de-lys. Une de ces fleurs, emblème religieux et politique tout à la fois, a été replâtrée à la Révolution, et n'a point été débouchée depuis.
Les trois fenêtres du chevet étaient encore garnies de verrières, à une époque peu reculée. Il ne reste plus aujourd'hui que le baptême de saint Jean. Au bout de l'autel, au côté de l'Épître, est une piscine avec crédence de l'époque de la Renaissance. Au temps de Louis XIV, on a placé, au-dessus de l'autel, une belle contre-table en bois, donnée peut-être par le seigneur du lieu, dont la chapelle se voit au côté nord du chœur. Ce sont sans doute des tombes seigneuriales ou sacerdotales, que ces deux pierres effacées qui restent maintenant au milieu du sanctuaire.
A l'entrée du chœur sont deux autels ou plutôt deux chapelles, dont les sculptures sont d'un style assez heureux. Aux archives départementales, nous avons retrouvé les comptes de la construction et de la décoration des chapelles de la Sainte- Vierge et de Sainte-Barbe, érigées en l'année 1690. Ce sont •bien les mêmes qui existent encore aujourd'hui.
La nef et le clocher qui lui sert de portail, ont été construits en 4785, avec de la brique et du silex, matériaux ordinaires de
ce leinps-là. Le baplistèrti, de la Renaissance, compte six sujets sculptés à ses pieils: le Baptâme de Notre Seigneur, Sainte- Barbe, la Sainte-Vierge, Saiiit-Waast, avec un animal sous siis pieds, Sainte-Marguerite, etc.
Pour entrer dans l'église de Thiouville, il faut fouler aux pieds une dalle vénérable, qui n'est autre qu'un autel de pierre,' long-temps le tràiie de Dieu sur la terre, aujourd'hui le marchepied de l'homme.
Au dépAt des archives départementales on trouve, au nom de Thiouville, une liasse considérable de papiers et de parchemins remis au District h l'époque de la Révolution. Ce sont des titres de rentes, des baux, des reçus, des quittances et toul4» les pièces de comptabilité du trésor de cette paroisse. Plusieurs de ces pièces remontent au xyi" et au ivii' siècle; □ousen avons vu des années 1634, 1619 et 1481.
Thiouville, de l'ancien doyenné de Fauville, fut toujours k la présentation du chapitre de Rouen. On y comptait 90 feux en 1738, Aujourd'hui c'est une succursale de 767 habitants.
n nous reste maintenant k raconter la mort, ou plutôt la passion d'un homme de bien. Ce sont les actes d'un martyr que nous allons rédiger, car le sot de cette paroisse a été arrosé du sang d'un confesseur, aux jours néfastes de la porsécutiou voltairicnne et du schisme constitutionnel. Cette histoire a déjà été racontée bien des lois > ; pour l'écrire de nouveau, nous Dous sommes entouré de tous les documents qui pouvaient éclairer notre amour de la vérité historique el religieuse.
Le 23 avril 1793, un bruit vague et une sourde rumeur s'étaient répandus dans les campagnes, ordinairement si paisibles do pays de Caux. Presque au même moment toutes les cloches des villages furent mises en branle et sonnèrent ce tocsin de la ^erre el de la mort qu'elles n'avaient pas fait entendre, les unes depuis les Anglais, les autres depuis lep calvinistes. On répétait de toutes parts qu'une contre-révolution allait éclater, et que 'pour l'appuyer les Anglais étaient débarqués sur la côte, entre Dieppe et Fécamp. Les gardes nationales, récemment armées «l organisées, étaient encore dans une complète indiscipline. Aussi elles prirent îi la hâte les armes qu'elles trouvèrent sous
' Toju la GascUe de Normandu. du 28 octobre 1833, Fcuiltuton par 21. A.d'AulTai. — Euoi hûtarique tar Twiol. |j>rM. FroiDCDlin, p. tti - DcKT^f. fuit., elc, par Gnilmeth, I
leur main- Oti vit sùilir ilus cliaumiëres, et presque de desson* terre, des nuées d'hommes, de femmes et d'enfants, armés dff tîisils, de piques, de sabres, de fourches, de couteaux, de fléana et de cailloux. Tous ces gens allaient et venaient sans raison et sans but, ne sachant trop le motif de ce soulèvement général.
Les meneurs, qui avaient mis en mouvement le flot poptHi laire, profllèrcnt de ce moment de trouble et de confusion/ pour diriger l'émeute contre un ennemi qu'ils haïssaient depuis long-temps. A Thiouvitle! à Thioumlle! s'écrièrent de loos^ côtés ceux qui avaient te mot d'ordre, et cette multitude éga-^ rée et en délire se rua sur ce village et pénétra dans la cour du nommé Bucaille, honnôtu labovireur, connu par sa foi catholique et sa lidélité royale également inébranlables.
Cet homme et plusieurs autres de la paroisse, parmi lesquels on cite Nicolas Petit, Jean Lemarchand, Jean Riard et Jeatt Bréard, n'avaient jamais voulu fléchir le genou devant Baal, c'est-k-dire qu'ils avaient constamment refusé d'aller à la mes» du curé constitutionnel, de là la haine des Jacobins et des r^ volutionnaires.
Cette hÛDC qui, comme celle des Juifs, couvait depuis \oa^ temps, ne cherchait qu'une occasion pour éclater. Plusieurs fois le maire de Thiouvîlle avait dénoncé Bucaille et ses complices, comme recevant des prêtres cachés qui cUsalentla messe la nuit. Souvent aussi on avait essayé de violer son domicilo et de ravager sa propriété. Se voyant ainsi menacé, il était aSié plusieurs fois à Cany réclamer la protection du District, pour lui et les siens ; toujours on lui avait promis une main-forta qui n'arrivait jamais. Le 20 avril, un de ces liommes dévoué» et suapecig, avait été traduit dnvant le juge de paix, qui remit l'affaire ji huitaine. Le peuple, croyant qu'on voulait lui enlever sa proie, s'était écrié, en sortant de l'audience ; c Faisonsnous justice nous-mêmes, >
Les choses en étaient là h. Tliiouville, quand l'émeute, groftsie, comme un torrent, de toutes les populations d'alentour, déborda, pour les inonder, dans les fermes de Bucaille et do Bréard. Ce dernier avait pourtant eu le malheur de se laisser, la veille, traîner ft la messe du curé patriote. Mais rien n'avsii pu ébranler la fermeté de Bucaille. Sous prétexte de chercher chez eux des prêtres suspects, on se mit h bouleverser les deux maisons, k démolir les toits, fi déchirer le linge, à briser les'
— us —
meubles, h défoncer les tunneaux et h lUirc une oi-gie. A hi vue de ce spectacle d'horreur, la femme de BucaiUe s'était enfuie avec ses enfants en bas-âge, et lui, comme un autre Job, était resté seul sur son fumier. Ajoutons, pourtant, qu'on ne put arracher d'auprès de lui sa fille, &gée de 20 ans, embarras plutôt que défense.
Vers la fin du jour l'orage s'étant calmé, Bucaille, qui le prévoyait plus fort pour le lendemain, partit pour Cany, afin d'y demander du secours. Cette fols le District envoya une faillie escorte, qui ne protégea ripu et qui resta l'arme au bras spectatrice des désordres du lendemain.
La nuit au lieu de porter avis chez les âmes égaritcs do nos pauvre» Cauchois, n'avait fait qu'y rallumer une fureur mal éteinte. I.e 23 aiTÎl.k l'heure où la cloclie sonnait la messe du curé patriote, une nouvelle émeute éclatait dans la contrée. De toutes parts on entendit retentir ces cris forcenés : t A La fMssa, à la messe du curé patriote. » < Je n'irai jamais, répondait tranquillement Bucaille, vous ne pourrez que m'y traîner. > A la vue de l'immobilité du vieillard la colère de la populace ne connut plus de bornes, on recommença la scène de la veille. On cassa les fenêtres, on brisa les meubles, on d(^pouilla la maison et l'on jeta le mobilier dans le grand puits «pii est encore devant la porte. La brutalité de la populace fut ■elle, qu'après révènoment on compta sur une seule armoire jufiqu'k quatorze coups de pique. Chose pénible k dire! c'est 4|ue lu malheureux curé constitutionnel, cause de tout le mal, asst6tatt k cet affreuK spectacle, et, comme une autre Alhalie,
■ An carna){R animaii ses barbares soldats, u -Armé d'un fusil il poussa l'impudence jusqu'à en placer le «anon menaçant sous la gorge de la fille de Bucaille, qui s'était jetée sur son père et le tenait embrassé.
Pendant ces heures d'agonie, Bucaille, comme un chrétien digne des premiers temps, soutenait les injures et les imprécations de la foule avec le courage d'un descendant des martjTS. tin moment entraîné par sa fille il avait tenté de se sauver en escaladant le fossé de sa ferme, mais ramené devant sa maison, comme sur un autre calvaire, il y était resté impassible comme un héros, répétant sans cesse ces mots que l'on a retsaas : t Vous ferez re que vous pourrez, mais seulement ce a voudra, u
Vers midi. è.[iHhi: de latîgue et presque défailUiit, il demBoda chaise pour se soutenir. Il s'assit prés du puits, sous un pommier que l'on montra long-temps et qui n'existe plus. Ce fut sous cet arbre de mort, que, comme un nouvel Adam, il consomma son sacrJiïce. Une dernière fois, les émeuliers, ivres de leurs propres exploits, vinrent lui r«ïpéter plus fuFteraeat : ( La jjiesse ou ta mort--- » « Plutât la mort, s'écria-t-tl. > Alors les piques se croisèrent devant ses yeux, les fusils le couchèrent en joue, on arracha sa fille «rentre ses bras; mais comme pour faire durer son supplice, les mousquets mal conduits, mal chargés, firent plusieurs fois long-feu. Ce fut un meunier de la vallée de la Uurdent qui eut le triste bonueur de tirer le coup mortel; et, comme la pauvre \ictime remuait encore, \l lui enfonça sa baïonnette dans le ventre.
Un cadavre est partout chose sacrée, et la mort est toujours le terme des colères humaines. Ici ce fut le signal et le commencement de mille horreurs. Toute cette populace, aussi tâche que cruelle, couvrit de pierres le chrétien expirant pour sa foi, et le lapida comme le premier des martyrs. Un moment il disparut sous un monceau de cailloux . Uu assassin posthume lui tira encore un dernier coup de fusil. Puis on se mit à dépecer son corps comme celui d'un animal. Ses membres dispersés par la rage furent semés comme des reliques dans tout le pays de Caux.
Un écoucheur de Uattenville lui coupa le cou avec une plane de sabotier. Son chapeau, déchiré et teint de sang, fut apporté au bout d'une pique jusqu'à Yèbleron et attaché h la guérite du corps-de-garde. Ses bras et ses jambes furent détachés avec un couteau à pressoir. Les sans-culottes d'Yvctot, complices de ce forfait, enlevèrent une de ses mains et l'emportèrent au bout d'une pique. « A CliponviUe le chef delà bande fil ouvrir les portes du château devant ce sanglant trophée. On fut obligé de servir a boire à ces brigands dans la salle k manger, et lu main de Bucaillc, déposée sur la table au milieu du cercle des buveurs, fut remplie de sel, et chacun tour-ii-tour, entre mille rires et mille propos d'orgie, y venait assaisonner ce qu'il dévorait, b
La tête, siège d'une âme noble et courageuse, fut mise au bout d'un sabre et portée jusqu'il Saint-Denis-d'IIéricourt, par un nommé Delamurre, qui la jeta dans le cimetière. Après ua
siiuulacri; il'iiiliumution \e,» assassins tli-tirciil dans la fusse plusieum coups de fusil comme pour insulter k leur victime. Le cimetière d'Héricourt était un lieu bien choisi pour recevoir la tète tranchée du dernier des martjTs cauchois. Cette terre sanctifiée par la sueur et la poussière de Saiut-MelloD, qui avait reçu un moment le corps de notre premier apûtre, fut à coup sûr très-heureuse de recevoir le chef du dernier de nos coiifessi'urs. C'est lii que plus tard la propre fille de Bucaîlle, celle-h'i mCme qui, comme Marie, avait été témoin de sa passion, venait de temps k autre prier sur la tombe de son père, et c'est encore dans ce village que vivent les derniers descen-
IDls de ce héros chrétien.
Quant au corps, quoiqu'il fût réduit Ji l'état d'un tronc hi- I deux, il ne put cependant satisfaire la rage des bourreaux.
I Pour dernière f^te, ils s'assirent autour de lui et firent un
festin de cannibales. Ils burent le cidre de leur victime, dans des tessons de pots cassés, et en offrirent aux passants. Puis après ce banquet d'antropophagcs, ils allumèrent, sur le corps, un feu de joie avec des surplis, des chapes, des chasubles et d'autres ornements d'église, trouvés dans la maison de ce confesseur de la foi.
Ce tronc de martyr, que les premiers chrétiens eussent emporté comme un trésor, fut inhumé pendant la nuit par le ewri patriote, entre le cimetière et les propriétés voisines. On dit que le fossoyeur l'a reconnu en 18i9. Voici, du reste, l'acte de décès tel que nous l'avons extrait des registres de Thiouville : iguntre-vingl-lrei»-, l'un ileui de la république It <lu mnii <l'ivH1. nr>u!, !Vici>U«-Ljiui«'Aimiblr
Vinceni, carê e( officier public île la vommune de Thiouville, cidIdd d'OurrlIle, Dictrict de Canj, déparlem^nt dg la SBine-InKrieure, lur l'ivlt qai nous a été donna pat le cltojcn Louis-Français-Bazillc Duchemln, juge de paii elolGclerde police de ce canlon, demeuranl en t:ette commune de TbiouTlIle. et par les cllorens Jean AnqQptil cl Louis Habille, offlcien mu n Ici pam de celle commune île Thiouville, que Jean Bucaille, laboureur, domicilié an celle commune, âgé de cinquante-BEpl ans, né à Thiétreville, vcur eo preraiËrea noces do Marie- Anne-Angélique Sainl-Iteqnîer, el époui en lecontles noces do Léon a rde-Bonne-Angéli que-Marthe Aubrée, a été lue le jour précédcnl, environ l'heure de midi, dans une émeute qui a eu Heu le mime jour, dam la cour dudit Bacaitle. D'après cette déclarsiion J'ai rédigé le présent acte, et oni signé avec moi lesdlis Duchemio, Anqneiil et Mabllle, ci-dessus menlloonés. Fait en la maisou commune, l'an el jour susdits. Signé Duchemin, Habille, Anquetll el Vincent, officier public, ■
En 1850, lorsque, préparant ce li\Te, nous faisions de fréijueitts pèlerinages dans l'arrondissement d'Yvetot, nous avons voulu voir la maison de Bucaille, et vénérer cette terre arrosée du sang d'un martyr. Tout le monde nous a indiqué la demeure avec empressement. Elle est située au hameau du Bout-de-la-Ville. La cour, comme toutes celles du pays de Caux, est entourée de fosses plantés de cliânes et de hêtres. La maison, belle pour le temps, est en brique rouge construite sous Louis XVI. C'est bien la même qu'hahita le chrétien Adèle dont nous célébrons la mémoire. Bucaille, qui la lit bâtir, ne se doutait pas qu'il préparait son tombeau. Devant la maison est encore le grand puits qui joua un si triste ràle dans le drame sanglant du 33 avril 1 793. Pour nous, cette maison, c'est un sanctuaire, et nous nous estimons aussi heureux d'avoir visité ce temple de l'honneur el de la foi, que tl'avoir étudié les belles églises et les vieilles abbayes.