S.-GERMAIN-DES-PRÉS
Voici une église dont la célébrité ne le cède à aucune autre de Paris. Elle est la mère vénérable du noble et religieux faubourg dont elle porte le nom, et à dater du vi' siècle, son passé se mêle, s'associe glorieusement à tout le passé de la grande cité. Plus heureuse que sa sœur cadette, Saint-Germain-l'Auxerrois, tous les historiens sont unanimes à en reconnaître Childebert, second roi chrétien ^ pour fondateur. Mais cet accord cesse quand il s'agit de fixer la véritable époque de la fondation. Et, chose singulière! c'est du texte même de l'acte authentique où elle est constatée, que l'on fait surgir des difficultés sur ce point. Aussi , croyons-nous devoir rappeler brièvement les circonstances sous l'influence desciuelles le fils de Clovis érigea la basilique , que l'on a depuis appelée du nom de Saint-Germain-des-Prés, afin que l'on puisse mieux apprécier les motifs qui nous ont déierminé à adopter telle opinion, plulôt (jue telle autre.
Après la fameuse bataille de Vouillé, où Alaric fut tué, en l'an 507, Clovis refoula les Visigolhs jusqu'aux Pyrénées; secourus ensuite par Théodoric, roi d'Italie, ils reconquirent une partie de l'Aquitaine, sur laquelle Anialaric régna pendant 5 ans, c'est-à-dire de 52G à 531. Ce jeune prince demanda et obtint la main de Clotilde, fille du vainqueur de son père; mais Childe-
berl, secrèteinenl informé par sa sœur des outrages Jonl clic était l'objel de la part de son époux, qui voulait la forcer d'embrasser l'hérésie arienne, marcha contre lui. Battu aux environs de ^'arbonne, Amalaric se sauve en Espagne, où Theudis gouvernait en son nom, et où il péril assassiné. C'est là, au cœur même de la puissance des Yisigoths , que Childeberl, accompagné de son frère Clotaire, roi de Soissons, va les attaquer do nouveau, en 542. Enhardi par les succès rapides qui signalent son entrée en campagne, il investit Sarragosse. Ici ses armes sont tenues en échec; cette place lui oppose une résistance vigoureuse, et prévoyant qu'il lui serait difllcile de s'en rendre maître, il consent à en lever le siège sous certaines conditions -• celle, entre autres, delà remise d'un fragment de la vraie croix, de l'étole ou tunique de saint Vincent, né à Sarragosse mcuie, diacre et martyr, en l'an 303^ sous le proconsulal de Dacien, el de quelques reliques des saints Etienne, George , Julien , Gervais, Protais, Ferréol^ Ferrulion, Nazaire el Celsc. Déjà il avait recueilli à Tolède plusieurs autres objets plus ou moins précieu\, parmi lesquels une grande croix d'or. Childeberl revint à Paris au commencement de l'an 543; ceci est de notoriété hislori(|ue. Maintenant est-il vraisemblable que la basilique, ayant été dédiée, le 23 décembre 558, sous le vocable de Sainte-Croix-Sainl- Vincenl, le lendemain ou le jour même de la mort de ce prince, ail pu être achevée, ainsi que les bàtimens du monastère, dans 1 espace de trois ou deux ans , si les travaux de construction n'ont commencé qu'en 555, selon Mabillon *, ou en 556, selon Dom Bouillard **, les auteurs de la Gallia Cliristiana ***, et ceux (|ui reproduisent la première assertion venue sans préalable examen ****? Mais, dil-on, le diplôme de fondation , en date du 0 décembre de l'année 558, précitée, énonce en termes exprès que ce fut sur l'exhortation du très-saint èvèque de Paris, Germain, qu'il construisit ce lemple: exhortatione sanctis-
■ Aim.bened., l. V, cap. XLII — Apud. U. Bouquet, Rcc. des Itisl. de France, l. I", p. G22.
■■ Uisl. de Suiiit-Germaiii-des-Pres, p. * cl 20 7.
••■ T vn, p. 4i«.
"" On lil dans un rccuvil périodique qui paraissail <ii IU3.1, snu3 le nom de DotinK. \i.i:, l. m, p. 212, que l'abbaj'C de Saiiile-CroIx et Suiiil-Vinceiit /ni /b/K/tr en ma, par Childcbni. Voilà un eicniplc rurieux sur h manière doni ccrlains écrivains modernes enlendcnl la rriliquc lii«<toriqnc.
SM.NT-GLP.MAIN IIKS PHÉS. t)9
si/»i Germa l'i parisiurum urbis pontlficis * . Or, ajoule-l-on, saint Germain n'a élé appelé à l'épiscopal qu'en 55i; donc ce ne peut-être qu'à celte cpo(|ue que l'on a dû commencer les travaux, tant de l'église que des bâtimens de l'abbaye. « Mais ce raisonnement est loin d'être décisif. Saint Germain, abbé de Saint-Symphorien d'Aulun, avait occasion de venir souvent à Paris et de voir Cliildeberl; il avait pu, par conséquent, l'engager, dès 543, à faire bâtir une église pour y exposer à la vénération (les fidèles les reliques qu'il avait apportées d'Espagne; il avait pu lui suggérer le dessein de la faire desservir par des religieux tirés du monastère d'Autun. Si Childobert, dans sa charte, donne à saint Germain la qualité d'évêque de Paris, c'est qu'alors il y avait environ quatre ans qu'il était revêtu de cette dignité; mais il ne suit pas de là qu'il n'ait donné ce conseil à Cliildeberl que depuis qu'il était évêque *'*'. « iNous partageons entièrement l'opinion de Jaillot, qui a aussi pour elle l'imposante autorité du savant Adrien de Valois***, plus celle de Baillet ****, et de Dom Toussaint Duplessis *****. Ainsi, même en admettant la simultanéité des travaux de l'église et des lieux destinés à recevoir les moines jusqu'à leur achèvement en 558, il reste encore à s'étonner qu'on ait pu les exécuter dans quinze années, espace do temps fort court relativement à leur importance. Cet étonnement redouble quand on considère tout ce qu'il a fallu de soins, de talent et de dépenses pour décorer la basili(|ue, avec la magnificence que suppose la description poétique de Forlunat, évêque de Poitiers, ami de saint Germain, ei qui avait eu occasion de la voir dans ses voyages à Paris.
« Le temple de Salomon, dit-il, rappelle jieut-êlre un art aussi merveilleux; la foi prêle à celte église un éclat plus beau, car tout ce (|ue le voile de la loi ancienne tenait caché, apparaît ici au grand jour. Le temple du fils de David brillait, il est vrai, par l'assemblage et la. variété des métaux; mais la basilique nouvelle, empreinte du sang du Clirisl, brille d'une splendeur
■ UiplOme dp Cliil.leberl, Apud D. Bouillart, pièces juslif., 1 el 2 ; — D. bouquet, 1. IV, p. G!!2.
■* Jaillol, Recft. hisioriq. sur Paris, l. XX ( Quan. Sl-Geriii.\ p. 23. ■■■ Disserlalio de Basilicis, p. I, cap. .\I.IV. — l'icj des ^ttiitls, 1. V, c.lil. in-8, p sne Aoiir. atiii. de Parh, p. iîl.
plus éclatante. L'un était incrusté d'or, de pierreries précieuses, et soutenu par des colonnes de cèdre ; la croix esl pour l'autre une parure plus vénérable; un métal périssable fit les frais du temple hébreu; le prix qui racheta le monde a élevé notre église; sa nef repose sur des colonnes de marbre, et sa simplicité ajoute à sa grâce; elle reçoit les rayons du jour à travers la transparence de ses vitraux; la main de l'ouvrier a, dans son intérieur, enfermé la lumière comme dans un sanctuaire; l'aurore incertaine jette sur ses débris ses premiers reflets, et éclaire seule le temple sans le secours du soleil. Dans son amour paternel, le roi a fait à son peuple un présent dont la durée sera éternelle. Childebert, quoique laïque, a accompli l'œuvre de la religion, au milieu des soins du gouvernement; du haut de son palais, il s'est montré la gloire et l'appui du clergé. Perdu pour nous, il vit ici par le souvenir de ses bienfaits*. »
Gislemar, moine de Saint-Germain , vers la fin du ix* siècle, dans la vie qu'il a écrite de saint Droctovée^ premier abbé du monastère, s'exprime dans le même sens que Forlunat. Il nous apprend que le plan de l'église bâtie par Childebert, remanpiable par son décor intérieur et extérieur, était disposé en forme de croix. « Les arceaux de chaque fenêtre de cette œuvre merveilleuse, poursuit-il, étaient supportés par des colonnes de très beau marbre, les lambris entièrement dorés , les murs ornés de peintures à fond d'or et le pavé composé de grands comparlimens de marbres de diverses couleurs. Les toits , couverts de lames de bronze également dorées, produisaient des éclats de lumière qui éblouissaient les yeux , lorsque les rayons du soleil venaient à les frapper ; et, ce sont toutes ces magnificences qui, longtemps, la firent désigner sous le nom vulgaire et métaphorique de palais de Saint-Germain le doré : y^t'r inetaplwrarn in aurati S. Ger n uni aida vocabalur vulgi ore **. »
Nous savons, par d'autres témoignages, (fue la basilique, dès son inauguration n'eut (|uc <|ualre autels consacrés, savoir : le principal au levant, à la sainte Croix et à saint Vincent, dont l'étole y fut renfermée avec les reliques de saint Etienne; le second au septentrion, aux martyrs Ferréol et Fenulion; le troisième au
' Lib. M, Carm. XI, Apud. f). Boiiquel, l. Il, p. I7!i. • Vie lie Sailli Drocioii'i; ib., i. lu, p. 4ô7.
SAIiNT-GERMAIN-DES-PRÉS. 101
midi , à saint Julien , de Brioude , et le qualrième au couclianl , aux saints Gervais, Prolais , George et Celse.
A la cérémonie de la dédicace succédèrent celles des funérailles de Childebert^ dans l'église qui était son ouvrage. La reine Ultrogothe, en y assistant, youlu donner à ses sujets celte preuve éclatante de l'affection qu'elle portait au défunt, en même temps qu'elle accomplissait un acte de haute convenance. Cet usage , dont Cliildebert lui-même avait offert un exemple par sa présence aux obsèques de sainte Clotilde, sa mère, n'était pas nouveau, il existait chez les Romains. Les empereurs et impératrices le suivaient à l'égard de leurs prédécesseurs , parens ou alliés. Nos rois, en général, s'y sont conformés jusqu'à la Un du quinzième siècle. Ultrogothe étant morte quelques années après son royal époux, fut enterrée à côté de lui, à peu de distance du troisième pilier méridional de l'abside ou rond-point, d'où ils furent transférés au milieu du chœur en 1644, époque à laquelle on reconstruisit presqu'entièrement l'église , qui déjà avait été rebâtie, par les soins de l'abbé Morand , à la fin du x" siècle. Enfin, en 1650, un même tombeau divisé en deux vases ou cercueils en plomb renferma leurs dépouilles mortelles, et on le plaça cette fois entre le grand autel et l'autrl malulinal*. On le couvrit d'une pierre de liais, où Childebert était représenté en bas-relief, tenant d'une main le modèle de l'église et le sceptre de l'autre. Celle pièce de sculpture, par son style, parut aux archéologues appartenir au xif ou xiii" siècle. Deux tables de marbre noir, avec inscriptions, dont l'une rapportée par Aimoin, historien du ix^ siècle, et la seconde, par un auteur anonyme de la viede sainle Balhilde, du siècle antérieur, furent appliquées à chacun des cùlés du monument. Celle qui concerne Childebert n'est autre que son ancienne épitaphe, conçue en ces termes: « Ici repose le roi des Francs, chef et conducteur très renommé » de ses propres armées... Il triompha des Allobroges, des Da- » ces, des Arvernes, du prince des Bretons, des Golhs et de » l'Espagne... Il londa le palais de Saint-Vincent, enrichit les » temples de Dieu , distribua de l'argent aux pauvres et ac- » cumula ainsi dans le ciel des trésors éternels. ** »
La légende mortuaire de la reine parait être une phrase dé-
• I). Kelibien, Hu(. <l(: Paris, l. I, p. 51. •• 1). lioiniui-l, l. U. p. Ti.
102 LES Ér.LISES DP. l'AUlS.
lacliée, où l'on avait résumé en peu de mois loul ce (|iie l'on savait de son caractère et de ses senlimens, la voici : « Ultrogollie, » épouse du roi très chrétien Cliildebert , fut de son \ivant In » mère tendre et charitable des orphelins , la consolatrice de " ceux qui souffraient, lo soutien des pauvres, la protectrice >> des moines et des lidèles serviteurs de Dieu. * » Conservé au musée des nionitmens français, pendant la révolution , ce double tombeau a été transporté à Saint-Denis en 1816.
Depuis Cliildebert jusqu'à Dagobert I*^^, les rois, ainsi que les membres de leur famille qui mouraient à Paris ou dans sa circonscription diocésaine, étaient ordinairement inhumés dans l'église abbatiale de Saint - Vincent ; et Montfaucon remarque qu'aucun exemple du contraire n'a eu lieu durant le cours de celte période de <|uatre-vingts ans **. Bouillart compte onze de ces sépultures royales: Cliildebert, Ultrogolhe, leurs filles Chradesinde et Chrotberge; — Chilpéric I""^, Frédegomle; — Clotaire II.Bertrude; — Chiideric II , Bélichildeel Dagobert leur fils, roi d'.\ustrasie en partie ***. Suivant Montfaucon , il faut joindre à celle liste Charibert ou Chereberl et Sigebert , le même (|ue le président Hénaull alïirnieavoirélé inhumé à Sainl-Médard de Soissonsdont il était roi. Les tombes de lousces personnages ont été découvertes à différentes époques, moins celles des filles de Cliildebert, et de Charibert (|ui sont restées inconnues.
Saint Grégoire, de Tours, a vivement reproché à Childebcrt l'acte de barbarie qu'il exerça sur ses neveux, en les immolant à son ambition. On ne peut que regretter de trouver sa mémoire entachée de ce fait sanglant. Mais il n'entre pas dans notre sujel de l'examiner. Nous nous bornons donc à en constater nn autre tout opposé et par lequel le |)i iiice semble avoir cherché .1 expier le premier. C'est qu'à une époque de décadence intellectuelle et morale; à une époque de ;;uerros sans trêves, de ruines sociales et de rénovation politi([ue, où l'avenir apparaissait enveloppé de nuages, jetant à la tète des peuples émus .son programme impitoyable, formulé parcelle seule parole -.Jorce brutale; à une telle épo(|iie, disons-nous, ériger des églises, fonder des monastères, c'était créer des foyers de lumières oui brillc-
■ 1). Itouqucl, loc. tu.
■■ Moiiiimeitli de la Moiinrcli. (runçaise, p. 1S8.
••• I). nmiilbrl. Histoire (le Saint-C-crm({iii , p. .117.
SAI.NT-GEBMAliN-DES-l'llÉS. lOli
raienl à travers les obscurilés du moyen-âge; c'élail préparera riiumanilé des défenseurs nombreux el zélés pour les jours mauvais; c'élail ouvrir ainsi de nouvelles et larges voies à la civilisalion dont le calliolicisMie élait appelé à être le moteur tout-puissant. Ce mérite^ nous allions presque ajouter cette espèce de prévision intuitive, n'a pas manqué à Cliildeberl. Nous avons vu qu'il avait fait bâtir une superbe basilique et y avait annexé des bàtiniens propres à loger des religieux. C'était très bien, el ce n'était pas tout ; il fallait pourvoir à la subsistance de la colonie claustrale. A cet elfet , il lui céda, avec le consentement de. s Francs ^ des JSeusti'iens et des évêqaes , à litre de don gratuit , la terre fiscale d'issy , fiscum Isiacenseni, ainsi que toutes ses dépendances.
C'était une terre considérable, elle avait son point de départ au Petil-Pont, cl longeont la rue de la Harpe, elle s'étendait au midi jusqu'à la place Saint-.Michel, appelée at.lrefois porte Cibart ; de là, elle trouvait sa ligne de démarcation à lancien enclos des Cliartreux^ aujourd'hui représenté par le jardin du Luxembourg; puis alteignanl le chemin de Vanvres, elle passait au-dessus de Meudon, et allait aboutira la Seine, en suivant la direction de la petite rivière de Sèvres. Le texte de la charte de donation la désigne par le mot dejïscuni, domaine de la couronne dont le produit entrait dans les caisses du fisc ou trésor royal, exempt de tout impôt. Ce privilège n'était attaché (|u'aiix terres û'\les saliques, parce que la possession en était réglée par la loi, ainsi nommée de Salogast, son principal rédacteur, sous Pharamond, à l'occasion du partage des terres échues aux rois francs par la conquête. Or, cette loi prive les femmes de leur participulion à l'hérédité des propriétés saliqucs. Clovis la renouvela après avoir soumis toutes les Gatdes:d'où notre principe de droit public (|ue la couronne de France ne peut pas tomber en quenouille. Ce sens, si naturel et si clairement établi par l'histoire, n'a pas empêché qu'on n'ait généralement confondu le mol Jiscum , avec celui dii /eudum, fief, (jui est relativement nouveau , puisqu'il est vrai que la constitution féodale n'a commencé à être en vigueur que vers la fin de la seconde dynastie *. Lorscjuc le régime de la conversion en fiefs des terres
■ .MoiilcS(|iiieu, KtjirU drs lois, liv. \\\, cliap. 21, a rail lui ainsi colle cniirnsion Mais il eu avail besoin (lour ôiavur son syslèinc sur l'origini- pcrinaniqne ii«* la fi-oiialitr.
(iscales et bénéficiaires eut acquis un caractère légal, il dut être appliqué à celles de l'abbaye, qui dès lors se trouva investie des droits de haute, moyenne et basse justice.
Saint Germain forma le noyau du nouveau monastère avec des religieux de SaintSymphorien d'Autun , dont il avait été abbé. Ils suivaient d'abord la règle de saint Basile; mais ils ne lardèrent pas à la remplacer par celle de saint Benoit. Il mil à leur tête le moine Authaire suivant les uns, ou Droclo\ée suivant lesautres, et il les affranchit de la juridiction épiscopale dans toute l'étendue du domaine d'Issy, par une charte de Tan 565 qui nous est parvenue *. Cette concession permettait aux moines d'élire leur abbé et d'avoir la libre disposition de leurs biens temporels, prérogatives qui, non seulement furent reconnues par tous lesévèquesde Paris, mais dix papes, en les confirmant, les augmentèrent de plusieurs autres. Ils accordérenl à l'abbé le droit de porter la crosse, la mîlre, l'anneau pastoral, la tunique et la dalmalique ; celui d'avoir un autel particulier et deux chapelains assistans ; de bénir les ornemensecclésiasliques; de donner la bénédiction solennelle au peuple^ tant à la célébralion du service divin, qu'aux processions; de conférer la tonsure et les quatre ordres mineurs à ses religieux et aux clercs du faubourg Saint-Germain ; d'absoudre d'irrégularité et d'excommunication, et de dispenser de l'observance des statuts, le cas échéant. L'abbé avait en outre : « puissance de bailler lettres de maislriseàchascun mesiier pro jocundo ach'entu, et ce de temps immémorial comme témoigne Guillaume Briçonnet, cardinal du titre de Sainte-Potentienne, arche\èque et duc de Reims et abbé de nostre Saint-Germain, aux lettres de maistrise qu'il octroya à Simon Havet : nous en ensuivant les privilèges de notre abbaye et à nostre nouvel advénement luy avons donné et donnons par ces présentes la maistrise de barbier, avec privilèges, proffits et esmolumens d'icellc, qu'il est accouslumé de faire; à tenir, à exercer tant en nostre ville de Saint-Germain, qu'es dépendances d'icelle **. »
Toutefois, (iuel(|u"inconleslables et légitimes que fussent les litres de l'abbaye à ne relever i\ue du Saint-Siège et à rester in-
■ n. Itouillnrt, Histoire de Saint-Cermain-des-Prei, pièces justif., p. ï. •■ Malingre, Àiiliq. de lii ville de Paris, p. 206.
SAINT-f,EUMAIN-DES-PHÉS. i05
dépendante de la juridiclion épiscopalo, les religieux ccnsentirenl néanmoins, pour le bien de la paix, disent les historiens, à y laisser soumettre toute la partie de leur territoire qui, sous Philippe Auguste, se trouva renfermée dans Paris, par la nouvelle enceinte dont ce roi fil environner la ville. Enfin, M. Hardouin de Péréfixe recouvra la juridiclion spirituelle sur l'autre partie, en 1668; mais en vertu d'une transaction intervenue l'année suivante , entre ce prélat et l'abbé , il fut stipulé que l'exemption et la juridiclion de ce dernier, qui s'étendaient sur les séculiers, seraient restreintes au cloître, sous quelques réserves et à condition (pie le Prieur régulier de\inl grand-vicairené de l'archevêque. Puis, en 1674, le Chàtelet fut investi de la juridiction temporelle, par Louis XIV, qui, cependant, déclara, en 1675, que l'abbaye conserverait l'exercice et les prérogatives de liaule-juslice dans tous les lieux occupés par les moines el leurs serviteurs, ainsi que dans le territoireappelé Venclos et la cour abbatiale.
A l'époque de la révolution de 89, en effet, l'abbé de Saint- Germain-des-Prés avait encore la collation de la cure de Saint- Sulpice, droit qui remontail à la fondation de celle paroisse, située sur les terres du domaine fiscal, puis féodal d'Issy , que sa maison tenait de la libéralité de Childebert. Jusqu'à la même époque aussi, la chapelle de Sainl-Syniphorien, dont il va être parlé , denieura particulièrement affectée au service paroissial des laïques qui habitaient l'enclos el les cours de l'abbaye. Le P. Dom Heulland est le dernier qui y ait exercé les fonctions curiales.
D'autre part, les artisans, établis dans ces lieux, en as- .sez grand nombre, n'y étaient point encore assujettis aux réglemens des maîtrises et jurandes. Ils devaient cet affranchissement à ranti(|ue privilège de l'abbé, dont un exemple a été plus haut rappelé.
On a vu pourquoi l'église monastique dont nous nous occupons , depuis 1802, paroisse dans le dixième arrondissement, fut dédiée sous le double vocable de Sainte Croix-Sainl-Vincent; et pourtant les anciens auteurs des vii'^ et viii" siècles la désignent presque toujours sous celui de Sainl-Germain le doré, ou simplement de Sainl-Germain. Saint Ouen, évèque de Rouen, mort en 683, ne l'appelle pas autrement dans la vie de saint Éloy (|u'il
nous a laissée*. Les riches dorures, (|ui ornaienl le lemplo bâli par Cliildebert, expliquent fort bien le sens qualificalil'du mot doré ,■ mais la raison pour laquelle le litre de Saint-Germain a été substitué dans l'usage écrit ou parlé, au vocable primitif^ n'en reste pas moins ignorée; nous allons la faire connaître.
Germain, avant de parvenir à l'épiscopat, gouvernail le monastère de Saint-Sympborien d'Autun , sa ville natale. 11 était souvent obligé de venirà Paris etd'y conféreravec Cliildebert, qui l'honora de son affection. Le siège étant venu à vaquer pendant le dernier voyage qu'il fit à la capitale, la voix publi(]ue et la volonté royale l'y appelèrent comme malgré lui. Cette dignité ne changea rien à ses habitudes de simplicité apostolique. Protecteur du faible et de l'opprimé, ami du pauvre et de l'orphelin , on pourrait, sous ce rapport , le comparer à suint Vincent de Paul, par son infatigable sollicitude à venir au secours des malheureux. L'ascendant que ses hautes vertus lui ac(]uirent sur l'esprit du prince se révèle dans le fait suivant; Un jour, Germain lui annonçait que sur les six mille sols d'or (jui lui avaient été envoyés de sa part une semaine auparavant, il en avait déjà distribué plus de la moitié. « Il n'importe, répondit le roi, donnez, donnez toujours , la Providence nous aidera à y pourvoir. » Au même instant, Childeberl donne immédiatement l'ordre de fondre sa vaisselle d'or et d'argent pour que la valeur numcri(|ue en soit appli(|uée aux œuvres du digne èvè(|ue.
Sous les règnes fort courts de Clotaire et de Chariberl, Germain redoubla d'efforts pour faire servir son influence à la cause des mœurs gravement altérées dans les hautes régions du pouvoir: Charibert n'avait pas encore entièrement dépouillé le cù// homme. Fougueux dans ses passions, quoique faible par caractère, il y cédait sans retenue; ce fut au point, qu'après avoir répudié ses deux premières femmes, Ingoberge et Méroflède, il eut la criminelle pensée d'épouser sa sœur Marcovèse, quoiqu'elle eût déjà pris le voile de religieuse. Les efforts de saint Germain pour empêcher l'accomplissement de cet acte sacrilège autant que scandaleux, ayant été impuissans, il eut le courage de fulminer lexcommunicalion des deux complices de cet alten-
' l.iv. I, l'iKip r.'i.
SAi.M-(;EUM\I>-UES-I'HliS. ^" '
lal aux lois divines cl humaines, l's moiirnienl peu après l un el l'aulre dans des senliniens de repentir, dil-on^ qui , s'ils étaient sincères, leur auront mérité la commisération du juge suprême, qui pèse dans la même balance les actions des rois el des sujets.
Saint Germain mourut lui-même, en 57f), âgé de quatrevingts ans. On l'inluima dans la chapelle de Sainl-Symphorien, contiguéà la basilii|uedeSainte-Croix-Sainl-Vincent. On rail sa tombe auprès de celles d'Eleulhère^ son père, et d'Eusébie, sa mère, (jui y avaient reçu leur sépulture. Les honneurs de la sainteté lui furent décernés , et il en était digne par ses vertus aussi bien que par les miracles qu'il opéra de son vivant el après sa mon. Delà, le nom de Saint-Germain, succédant au vocable de l'église, dont la noloriélé traditionnelle el historique le considérait comme le fondateur spirituel el moral.
Le tombeau, qui n'était qu'en pierre, demeura dans la chapelle ou oratoire de Sainl-Symphorien jnscpi'en l'an 754. C'est alors que Lanfroy, compté comme le quatorzième successeur de Droclovée, ayant fait percer le mur qui la séparait de l'église abbatiale, dont elle fui désormais une annexe ou appendice, voulut lever publi(iuement le corps du saint évêque, pour en transférer les reliques derrière le grand autel. La cérémonie eut lien le 25 juillet, en présence de Pépin-le-Bref, premier roi de la seconde dynastie, de ses deux fils, Carloman el Charlemagne, alors âgé de \1 ans, de toute sa cour, et d'un immense concours de peuple. Depuis ce temps, l'église qui, ainsi qu'il a été dit, avait reçu dans l'usage l'appellation de Saint-Germain, n'en eut presque plus d'autre, el celle de Sainl-Germain-des-Prés lui vint de sa situation dans des prairies voisines de la Seine. C'est à l'occasion de celle solennité que Pépin (il présenta l'abbaye de la belle terre de Palaiseau {P alal'iolum) qu'il possédait à 12 kiloiiièlressud-estde Versailles. Le village, aujourd'hui connu sous ce nom, lui doit son origine. Outre le diplôme que ce roi fit expédier comme litre de propriété, on en constata le fait par une inscription gravée sur une table de marbre qui existait encore le siècle dernier, scellée dans le mur de la chapelle de Sainl-Symphorien. Dom Bouquet l'a reproduite avec son orthographe originale : hic pauzante Scô Gerniano die (rfiii4(ilioniz (ledit ei Ue.r Pipinus fiscuin P(d(ili(di cTi (ij)pen'
ditiis zuis omnibus *. « Saint Germain reposant ici, le roi Pépin lui donna, le jour même de sa translation, le domaine fiscal de Palaiseau avec toutes ses dépendances. » On avait consigné dans les registres du temps les paroles dont se servit Pépin, en remettant lui-même à l'abbé le diplôme de donation : « Reçois, ô seigneur Germain, nolreterredomaniale de Palaiseau, afin que ce lieu, qui t'a été autrefois boslile, ainsi qu'aux liens, soit désormais à ion service, et procure des avantages à tous les serviteurs de Dieu**. » Charlemagne, Louis-le-Débonnaire, Charlesle-Gros, Charles-le-Chauve et divers autres princes et seigneurs cédèrent aussi des terres considérables à l'abbaye de Saint-Germain, en sorte, qu'au xik siècle, elle était peut-être la plus riche et la plus puissante de son ordre, malgré les ravages que les irruptions des INormands firent subir à ses propriétés; malgré les rançons (pi'ils en exigèrent à différentes reprises. Ces barbares pillèrent l'église en 845, 857, 858 ; ils l'incendièrent deux fois en 861 et en 886, après le fameux siège de cette année, où l'évèque Goziin, ou Gauzelin, précédemment abbé du monastère, se couvrit d'une immortelle gloire, comme prélat pieux et comme Français dévoué. Car s'il priait avec ferveur, s'il invoquait la mère de Dieu et les saints patrons de la Cité, il combattait aussi avec un courage béroïque***; il secondas! énergiquoment le comte Eudes, bisaïeul de Huges-Capet, que les Normands, désespérant de réduire Paris, se retirèrent , mais en laissant partout, ainsi que les lempêtes, des traces désastreuses de leur passage. Les églises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de Saint-Germain-des- Prés, alors non comprises dans les murs de la ville, éprouvèrent les (unestes effets de la fureur dans laquelle les mit la levée forcée du siège.
Heureusement les religieux, en se réfugiant dans l'intérieur de la Cilé, avaient eu soin d'emporter avec eux les reliques, les cbâsses cl tous les objets précieux qui composaient leur trésor. Ils les déposèrent dans la cliapellc de Sainl-Jean-Baplisle, bàlie par les soins de saint Germain, n'étant encore qu'abbé de Saint-Symphorien, la(|uelle , érigée ensuite en paroisse,
■ Itiim Uuhreu\, Th. des AiilK/. tic Paris , p. 2»9. — CotTOiel, Cliroiiiq . cl siinj. tle Pans, p. 2a.
•■ nec. des Uist. de France, l. il, p. 142. ■■■ .\bbon, doIJiïlli» l'arisiaca-iirbis, l'assim.