SAINT-MÉDARD
L'église Saint-Médard esl fort ancienne : elle a été fondée par le Chapitre de Saint-Pierre et Saint-Paul, dit l'abbaye de Sainte- Geneviève.
On n'a point de date précise sur la première année de son existence. L'historien Sauvai la ferait remonter au-delà du x* siècle, et il cile^, à l'appui de son origine, les diplômes du roi Robert I", Henri I" et Philippe l*^ Ces diplômes n'en disent pas un mol. Le premier monument qui fasse mention de Saint-Médard comme église, est une bulle du 24 avril 1163, où elle est énoncée comme faisant partie des possessions de l'abbaye Sainte- Geneviève.
Elle était située, en effet, sur un territoire formant un bourg particulier nomm.é bourg Saint-Médard, lequel avait ses juges et sa police indépendante de celle de Paris; mais ce terrain et ce bourg, qui n'avaient été tout au commencement quedes clos, des bois, des jardins et un sol de labour, étaient placés dans la censive de la riche abbaye. On les trouve marqués dans un état des biens de ce chapitre, et cet état, rédigé il y a six cents ans, désigne le bourg Saint Médard comme étant, de ce côté-là, les limites de la juridiction de Sainte-Geneviève.
Nous croyons que cette église a commencé, de même que bien d'autres , par une simple chapelle. Jaillol est de notre avis.
Sriileinonl il prélerul, lui, que celle chapelle lui bâtie avanl le ix'^ siècle, par suile de l'éloigiiement où les habilans du village se Irouvaienl de l'église Sainle-Geneviève ; que celle chapelle l'ni (léliuiie par les Normands el reconslruileplus lard. — Nous pensons, nous, en l'absence de loute preuve conlraire chez les bisloriens des deux premières races, nous pensons qu'à celle époi|ue la paroisse était trop fliiblemenl peuplée pour avoir une église spéciale; mais qu'après tout vestige effacé de ces farouches el dévastateurs hommes du Nord, le village s'agrandit, et il fut besoin d'une succursale au grand chapitre.
C'est une page bien grande el bien mémorable dans notre histoire, que l'héroïsme avec lequel Gourlin, évoque de Paris, el l'abbé de Sainl-Germain-des-Prés défendirent, de concert avec Eudes, comte de Paris, noire intrépide capitale contre les quarante mille lances Netislriennes qui assiégeaient ses portes. La cilé garda ses armes hautes el loute la noblesse de son indépendance, elle força ses agresseurs à s'en retourner avec leur honte; mais auparavant, ils pillèrent et brûlèrent Notre-Dame, appelée alors l'Eglise de Paris, el les monastères de Sainl-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève. — Les chanoines de cette dernière abbaye s'étaient enfuis avec le corps de leur sainte patronne dans le Soissoniiais; ils en rap|)ortèrenl quelques reliques de Saint-Médard, el de là vient, sans nul doute, le nom donné à celle église.
En 1202, elle fut exemptée par Eudes de Sully, évoque de Paris, de lui payer le droit de procuration. Elle était alors desservie par un chanoine de Sainte-Geneviève, qui signa la transaction concédant ce privilège, et elle demeura toujours à la nomination de l'abbé.
Aux xiv^ el xv"" siècles, il y avait prés de ce temple, comme dans plusieurs autres de Paris, un recluso'ir, c'esl-à-dire une cellule où s'enfermait, pour le reste de ses jours, une femme recluse volontairement. Le nécrologe de Sainle-Geneviève, rédigé sous le régne de Charles VI, désigne au V^ mars l'anniversaire iX Hermensende, recluse île Sainl-Médard.
Avanl d'aller plus loin, nous devons relater ici une scène importante d'un grand drame religieux qui remua le xvi'' siècle, et dont le monument qui nous occupe fui le fatal et sanglant théâtre.
SAl.M-.MKliMlll. 'i4;j
Une MouCtelariJ el dans les environs de l'e^lise Sainl-Médard, s'ékvailun bàliiuenl appelé Maison du Patriarche parce (lu'il avait éle h Ui jadis par un patriarche de Jérnsaleni, le cardinal IJerlrand. Il avait passe ensuite pai' acte de donation au collégi! de (^lianae, puis à Simon de Crauiaull, cardinal el patriarche d Alexandrie, ipii fut, si Je ne me trompe, cliassé par les Bailiaies du temps de Charles VI. — Par vente ultérieure el forcée. Il avait ap|iarlenu à Thibaud Carrache, bourgeois de Paris; à l.tienne Canaye, conseiller au parlement ; el enliii, à l'heure où iioussouMues, Jean Canaye le possédait, mais il l'avait affernu' à AngedeCaule, marchand luctpiois.
Celui-ci le prêta ou donna à bail aux Calvinisles, (|ui le desiinèrent au lieu de leurs assemblées.
L'édit d'Amboise, de mars 1500, ayanl éteint les bûchers el ouvert les prisons aux |)rotcslans, Charles IX leur avait permis lie célébrer leurs exeicices de religion dans les faubourgs de Paris. Alors ils choisirent pour leurs réunions un jardin siUie hors la porte du temple et appelé la Ce/''->«iW;, puis au faubourg Saint-Marcel la Maison du Patriarche.
Le 27 décembre, jour de Saint-Jean-l'Evangélisle, un certain Jean Malo, ministre hérétique, ci-devant prêtre habitué de la paroisse de Sainl-André-des-Arts, faisait le prêche dans cet hùlel. Les assistans étaient au nombre de près de deux mille.
Le ministre, étourdi par le son des cloches de Sainl-Médard «pii appelait les fidèles aux vêpres, envoya dire au curé de faire cesser de sonner.
Soit que la remontrance fût présentée d'une façon peu révérencieu.se, soit par une simple conséquence de l'aigreur récipro- (jue des deux partis en lutte depuis longtemps, la demande fui mal accueillie : ce peu d'égard devint le signal des désordres les pins cruels et les plus scandaleux.
On assaillit et maltraita les deux envoyés. L'un d'eux parvint à s'échapper; l'autre, ayant tiré un couteau pour se défendre, exaspéra encore la violence des agressions, et succomba sous des coups île hallebardes.
Les paroissiens feiinèrcnt les portes de leur église, el se reprirent à sonner plus fort (pi'auparavani.
Alors Kougc-Oreille, lieulenanl du prévôt des maréchaux, nommé par le gouverneur di; Paris [luiii- in;>iul(!nir l'ordre au
244 LES EGLISES DE l'ARlS.
prêche des proteslans, envoya un de ses archers pour s'opposer à ce hruit.
Le nouveau député fut bien surpris de trouver portes closes, et d'entendre pleuvoir à ses oreilles une grêle de pierres que l'on jetait du haut du clocher.
Il eut beau crier qu'il était officier du roi, on ne l'écouta point, force lui fut de faire retraite.
Aussitôt les calvinistes sortent du prêche en furie, assiègent Saint-Médard, en brisent les portes, se ruent sur le prédicateur Barthélemi Hourdez qui sortait de chaire et sur ses paroissiens, font main-basse sur tout: hommes, femmes et enfans, images, prêtres et autels. Les vitres sont en lambeaux, la sacristie est au pillage, les saintes statues sont arrachées de leurs niches et lancées sur les fronts, les saintes hosties roulent sous les pieds.
Ce fut un scandale hideux, ce fut un sacrilège horrible; ce fut le réveil subit et furieux d'une vieille menace volcanique, le fanatisme aux prises avec l'attentat, la rancune et la rage; ce fut, dans toute sa détestable épouvante, l'abomination de la désolation
Gabaston, chevalier du guet, entra dans l'église, à cheval; et au lieu de faire cesser le tumulte, il y donna les mains.
Ceux des catholi(|ues de Saint-Médard qui s'étaient retirés au clocher, redoublaient d'ardeur à sonner. Les religionnaires, irrités d'entendre toujours au-dessus d'eux celte sorte de tocsin, menacèrent de mettre le feu au clocher.
Le sonnerie s'arrêta.
Cinquante défenseurs de l'église furent grièvement blessés, quatorze faits prisonniers. Les huguenots organisèrent une espèce d'entrée triomphale dans la ville, et hrent conduire solennellement leurs prisonniers au Chàteletpar Gabaston et Rouge- Oreille suivis de trois cents archers, à la vue de tout Paris.
Cette lâcheté excita une indignation générale, chez ceux-là même qui favorisaient la cause delà réforme.
Le lendemain matin, les proteslans relournèront armés dans leur temple, y tinrent leur assemblée; puis se retirèrent sans bruit.
Mais dans l'aprés-dlnée, le juste rossentimenl de la majoiité |iopulaire finit par éclater. La maison protestante lut envahio,
SAliNT MliUAlîD. 'iAo
les bancs rompus, la chaire mise en pièces, el l'édilice livré aux llamraes.
Le magistrat y accourut avec main -forte : le calme se rélablil.
Gilles Bourdin, procureur-général du parlement, partit surle-champ pour Saint-Germain-en-Laye, où il porta au roi la nouvelle de ces événeniens désastreux.
Le conseil ôla la connaissance de cette affaire aux deux iieutenans du prévôt des maréchaux, et la renvoya au parlement qui élut pour les informations Louis Gavant et Antoine Fumée.
Ces deux commissaires élaienl de sentimens opposés : l'un favorable aux catholiques, et l'autre aux protestans. Ordre leur fut donné d'entendre les témoins séparément. Ceux qui chargeaient la paroisse de Saint-iMédard s'adressaient à Fumée; ceux qui chargeaient les huguenots s'adressaient à Gayant.
Sur quoi intervint un arrêt du parlement, qui déclara les témoins entendus par Fumée auteurs de la sédition; et comme tels, ils furent jetés dans les cachots.
Grande rumeur s'ensuivit dans le parti protestant. Des placards injurieux contre le président et les conseillers au parlement furent affichés au coin des rues; plus de trois cents personnes armées se répandirent parla ville, et tentèrent de soulever la population. Mais ce mouvement n'ayant pas été secondé, les manifestations coupables durent s'en tenir là, et la justice prendre son cours.
Dans les grandes émotions publiques, le premier crime est aux hommes qui, ayant l'autorité en main^, s'en servent pour attiser le feu de la dissension. Aussi le chevalier du guet Gabaslon ; Pierre Creon dit le Champenois^ archer du lieutenant du prévôt des maréchaux; un autre archer, du nom de Caget-le- Nez-d'Argent, furent condamnés à être pendus.
Faute de preuves sulllsantes, Gabaslon avait échappé déjà une l'ois aux rigueurs de la justice ; mais par suite de cette nouvelle accusation, le commissaire de Sens avait reçu ordre do bouleverser la maison du chevalier, où la rumeur publi(pie assurait qu'il y avait eu des corps moris enfouis. On découvrit, entre antres choses, un pot de fer contenant cinq cent dix écus d'oi soleil, il en fut donné cent aux marguilliers de Saint-Médard ; le reste, conlisipié au |)rolit du roi.
La potence fut dressée iJev.uil l'eglisi; mèuic, et le peuple
LtS tliLISES UE PAHIS.
;ijoula encore an supplice infamant. Il saisit dos mains Ju bourreau les cadavres livides, les Iraina ignomineusemcnl par les mes, et les jela dans la rivière.
Jean Canapé, propriétaire de la Maison du Patriarche, n'en était pas moins innocent des désordres qui y avaient pris leur nrigine. Toutefois, il chargea son (rére Jac(]ues Canaye, avocat, (le déclarer au parlement (pie, désireux de voir éteindre à jamais la mémoire de ce lieu réprouvé, il l'abandonnait avec ses dépendances aux pauvres et aux œuvres de piété qui seraient ordonnées par la cour.
Puis, le 2/i avril 1562, le Connétable Anne de Montmorency lit détruire l'Hôtel des Patriarches; et deux jours après, le Connétable, à la tète d'une force armée, marcha vers le temple de Popincourl, dernier lieu de refuge des Calvinistes, et le réduisit en un monceau de ruines.
La réparation civile était accomplie, une réparation présentée à Dieu devait avoir son tour. Le 14 juin 1562, une procession solennelle se flt, de l'église de Paris à Sainte-Geneviève, et de Sainle-Geneviéve à Saint-Médard.
Messieurs du parlement allérenlà chevaljuscpi'à l'église Sainte- Geneviève ; les prévôts des marchands et échevins de la ville placèrent un homme bien armé, bien équipé devant chatjue maison située sur le chemin du cortège; toutes les rues furent ornées • le tentures et de magniliqnes tapisseries.
En tèle, s'avançaient les quatre ordres mendians; neuf évè- <|uesen rochet marchaient devant le poêle, porté par les gens d'église, et entouré des six plus anciens conseillers de la cour.
Venaient ensuite les quatre cardinaux de Bourbon et d'Armagnac, de Lorraine et de Guise, coiffés de leurs grands chapeaux.
Après eux , a cheval , M. de Brissac maréchal de France et lieutenant-général du roi en la ville de Paris.
A droite, les Cours souveraines.
A gauche, les plus anciens conseillers , les prévôts des marchands, échevins et corps de la ville, suivisde :
131 capitaines élus pour la garde et défense de Paiis, Los bourgeois, les marchands, Kt la foule immense.
s VI.NI -MEI>MU». '24 i
La sainte lioslie élail aux mains de révèi|np d'Avranches, <|iii célébra l'ofTice divin à l'église Saint-Médard.
Pendant celte messe, frère Le Hongre, religieux de l'ordre de Saint-Dominique et docteur en théologie, fit une prédication sur les décombres de la Maison du patriarche, où les liéréti(|ii('s faisaient leurs prêches autrefois.
Il ne resta plus sur la terre vestige de la profanation ; si ce n'est pourtant aux vitres d'une chapelle de Saint-Médard, où on lisait encore il y a un siècle et demi :
'< Uan de grâce 1561, le samedi '■2V j our de décembre, ceste présente église fiitproiihanée des séditieux, faux séducteurs et malins hérétiques, pour les liomicides et meurtres en icelle i)ar eux commis ; et par iceux furent toutes les images brisées, et les verrières rompues et cassées : laquelle par les aumosnes des gens de bien a été réparée, ensemble des deniers provenus des adjudications faites par arrest de la Cour, qui ont été prises sur les biens d'aulcnns d iceux séditieux exécutés. Et en ladite année, le il de mars avant Pasques, fut ladite église réconciliée et rebéniste par révérend père en Dieu messire Antoine de Harlay. évéq-te de Chaalons sur la Saône : pour lors était prieur et curé d" icelle église frère Antoine Despoigny, religieux de Saincte-Geiieviefve. »
El de là-haut peut-être, Dieu laissa tomber alors un rayon de clémence, de miséricorde sur les sacrilèges, et sa béné(b'clion sur les pieux expialeurs.
— Les amendes pécuniaires imposées aux coupables furent consacrées à l'agrandissement de l'église Saint-Médard. Elle fut augmentée de la longueur du chœur et des chapelles latérales, et au-dessus de la porte de la sacristie se voyait celte inscription :
« L'an 1586, /c jeudi 18 septembre, messire Baptiste de Tierselin, évéque de Luçon, bénit le mailre-autelet les autels de toutes les chapelles. Alors était prieur et curé de cette église frère Jean de la Rivière, religieux dr Sainte- (^eneiùève. »
A la même époque, on voulut construire le rond-point: des fondemens furent commencés derrière le chœur et dépassorenl le sol de deux ou trois assises de pierres de taille., mais la pauvreté des paroissiens ne permit alors d'en exécuter qu'une partie.
248 I-ES K(;l.lStS DE PAHIS.
Plus lard, au dix-seplième siècle, s'accomplirenl d'imporlanles réparations.
En 1615 , la chapelle de la communion fui rélablie à neul.
El cinquanle ans après, le chœur fut agrandi, embelli considérablement; des soins lurent donnés à plusieurs chapelles situées au côté droit de l'église , et l'on bâtit un maître-autel d'une forme plus gracieuse, dominant quelques marches et enrichi d'un tabernacle de bois doré, d'assez belle invention.
Enfip en 1784, on reconstruisit de nouveau cet autel et la chapelle qui termine le rond-poini . Les dessins avaicMit été donnés par M. Pclit-Radel , savant architecte de la ville.
L'église Sainl-Médard peut se glorifier d'avoir servi de suprême «lemeure à plus d'un personnage illustre :
La plus ancienne épitaphe qui y ait été découverte est celle de rierroChofdeville, qui passa de vie à trépas le 2 octobre 1753.
Puis, au commencement du quinzième siècle, Clément de Reilhac, avocat du roi au Parlement , avait construit dans l'ancienne église une chapelle où fut enseveli son frère Pierre de Reilhac, conseiller au même parlement. Perrenelle de Magnac, veuve de ce dernier, y fonda en 1411 un chapelain séculier, sous les titres de Noire-Dame-Saint-Nicolas, Sainte-Catherine et Sainl- Thomas-d'Aquin. Elle obtint même de François, abbé de Sainle- Geneviève, la faculté de s'en réserver la présentation, à elle el à sa famille. Celte chapelle existait encore sous le nom de Chapelle de Reilhac à la fin du seizième siècle-
Vient ensuite la sépulture de Patru l'avocat, qui mourut le IG janvier 1681, après avoir été l'une des plus grandes célébrités de son temps. On peut dire de l'éloquence de Patru qu'elle brille plus écrite que parlée. On y trouve quelque politesse et correction de langage ; mais n'allez point y chercher, pas plus <|ue dans toutes les facondes du l>arreau (|ui ont précédé ledixliuitième siècle, n'allez point y chercher les grands élans, les puissances de l'entraînement, la véritable éloqucMice : elle s'était toute réfugiée dans la chaire, elle n'en sortit cpic pour venir remuer les tribunes nationales, briser un trône, bouleverser la France et fouler aux pieds un passé de quatorze cents ans , au nom d'un seul homme, de Mirabeau.
Dans sa dernière maladie, l'avocat fut visité par le roi des orateurs, par Rossuel. M. des Réavix, un des amis du mourant, a
SAIiNT-MÉDARO 249
consacré à sa mémoire celle épitaphe, un pen trop louangeuse peul-êlre :
Le célèbre Palru sous ce marbre repose Toujours comme un oracle il s'est vu cousuKer
Soil sur les vers, soil sur la prose.
Il sul jeunes et vieux au travail exciter :
C'est à lui qu'ils devront la oloire De voir leurs noms gravés au temple de mémoire.
Tel espril qui brille aujourd'hui N'eût eu sans ses avis que lumières confuses, El l'on n'aurail besoin d'Apollon ni des muses Si Ion avait toujours des hommes comme lui.
Hélas I Palru était morl dans les bras de la plus triste indigence Il est bien peu de suaires au monde qui n'ensevelissent
avec nous les plus intimes, les plus ardentes sympathies; bien peu decœurs qui daignent se souvenir de nous, une fois que notre poitrine a jeté son dernier battement : l'épitaphe de Patru n'a point été gravée; faute de quelques écus, le couvercle tumulaire est demeuré vide et muel, le pied insoucieux du passant aura plus d'une fois insulté aux cendres nobles et mystérieuses.
Une autre tombe illustre et sans inscription eut sa place dans Saint-Médard :je veux parler d'un profond dialeclicien qui eut le grand tort de ne pas naître assez loin de Pascal et de la Rochefoucaud. Frappé d'apoplexie, Pierre Nicole vit assiéger sa retraite par une afïluence incroyable de visiteurs désolés. Un homme, empreint de la plus vive et la plus touchante émotion, se délacha de ta foule, s'approcha du lit de douleur , donna au malade quelques gouttes d'Angleterre; le moribond avala en souriant, et s'en trouva si bien, qu'on eût dit une complète résurrection
Le docteur improvisé, venu en tonte hâte de Versailles, n'était autre chose qu'un ami ; seulement cet ami s'appelait Racine.
Par malheur, l'effet salutaire ne se maintint pas, la résurrection ne fut pas môme une convalescence: deux jours plus tard, c'est à-dire le 16 novembre 1695, le moraliste s'étendait dans son dernier sommeil.
A côté de Nicole, son ancien camarade, s'est également couché un prêtre de Saint-Médard, Jacques-Joseph du Guet, né à Monibrison-en-Forêts, connu par un grand nombre d'ouvrages
250 i-E!> EiJLisr.s bt; paius.
pieux, moi'l siibileiueiii y l'âge de 84 ans, le 25 octobre 1733, el enseveli le 27 Jans son église paroissiale.
Mais la sépullure qui lient la place la plus iniporlanle dans les annales de S;iint-Médard , est celle du fameux diacre Paris au petit cimetière de I église. Nul n'ignore à combien de scènes fanatiques et ridicules celle tombe a donné naissance; nul n'ignore que Sainl-Médard a servi longtemps, el de loin en loin sert encore aujourd'hui, de rendez-vous aux jansénistes. Paris ne s'attendait guère, et n'avait poinllravaillé durant son existence à la réputation qui lui fui infligée par ses survivans: Paris était un fdsaîné de conseiller au parlement ; il avait renoncé à ses droits en faveur île son frère, el il était entré dans les ordres. Lors(pie la bulle Unigenitus avait donné le signal des dernières el rudes guerres ihéologiques, il s'était jeté avec ardeur dans le cauq) de Jansénius, el s'était vu par suite fermer la carrière sacerdotale. Alors, se vouant à la relraile, il visita plusieurs monastères, revint à Paris, senfcrma dans une petite maison dont on montre encore l'entrée au faubourg Saint-Marcel, et il n'en sortit plus que pour secourir la misère, ne consentanl à subsister lui-même qned'uit travail manuel, des produits d'un métier à bas. La sanlé de Paris suc( omba sous les jeûnes et les veilles ; il reçut son Dieu des mains du curé de Sainl-Médard, el en 172", à l'âge de 36 ans, mourut comme il avait vécu, comme un homme ordinaire; si ce n'est qu'il avait passé faisant le bien.
Voilà tout.
Seulement l'effervescence des esprits religieux était alors à son comble; les opposans à la bulle prirent occasion de la mon du diacre pour le traiter de bienheureux et lui accarder le pouvoir des miracles. Ils savaient bien donner ainsi une sorte de force galvanique, un réveil toul au moins factice et illusoire à une cause perdue: aussi les obsèques furent célébrées par «ne immense foule de magistrats, de prêtres, de grandes dames; puis chaque jour, les restes du bieidieureux furent visités par d'interminables |)élerinages. La poussière du lieu était h>ti.;;ucc d'agenouillemens el de baisers ; on en prenait des parcelles qu'du emporlailcommedes préservatifs, commeil infaillibles moyensdc salut. De la vénération extrême à la superstition, il n'y a qu'un pas; de la superstition à l'extravagance, il y a moins loin encore. Los grimaces el les arlequiriades prirent leur tour: des eslro-
SAIM-MÉDUÎD. 251"
pics sorlirenl au galop, jouaiil avec leurs bécpiilles, et les lançant au loin comme du superflu; des paralytiques s'abandonnèrent aux plus incroyables entre-chats : c'était ravissant! il no inanipiait plus à tout cela... «jne la vérilé..., |tiiis un lombean de marbre en l'honneur du saint diacre; il l'avait bien gagné, j'espère! L'érectioti en fut autorisée parle cardinal de ^ioaillos, aiclievècpie de Paris ; (!t de ce moment eurent beau jeu les secrèus subtilités, les |)rètenJus prodiges, les extases, les transports, les exaltations prophétiques, les convulsions; enfin, ces mille et une douleurs sans une douleur.
Toutes ces jongleries néanmoins ayant fini par tourner ù l'influence sérieuse , tant le merveilleux a d'attrait pour les niasses! le gouvernement fit clore le cimetière, et sur la porte un plaisant écrivit ce distique :
De par le Roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
L'enthousiasme s'évanouit , et l'on ne parla plus des convulsionnaires que dans les chansons de carrefours, et comme on parlerait d'excellens faiseurs de tours de force.
Quant au jansénisme, qui s'est porté lui-môme son coup de grâce en abandonnant pour de si chétives manœuvres les armes (les Pascal et des Arnaud, il lui reste aujourd'hui encore quelques bien faibles débris de partisans. La plupart se sont établis dans la paroisse deSainl-Médard. Ils se rassemblent de tous les quartiers dans cette église à deux époques de l'année, le jour de la fête de saint Paris et le jour anniversaire de sa mort, (jui est le 1" mai. Ils viennent prier en toute décence, et il faut du reste être assez habitué à ces réunions périodiques pour s'en apercevoir. Lescroyans de cette secte peuvent être un peu reconnus néanmoins, encequeles femmes portent une coiffure très aplatie sur les tempes et lesjoues, et cachant presipie complètement des cheveux tressés en bandeaux. L'extérieur des hommes est empreint d'un |)uissanl caractère de rigidité , leur regard se tient incessamment baissé vers la terre. Au sein de leur intérieur, ils affectent une extrême régularité de vie, une austérité qu'il faut comparer à celle des quakers.
Nous avions oublié de dire ipie, lors de la construction de la chapcllo située au rond-point , un riche propriélaire de la pa-
'252 LES ÉGLISES Uli PARIS.
roisse avait offert de payer tous les travaux , si l'on consentait à les pousser plus avant. La chapelle ayant forme angulaire, on lui proposa d'élargir parallèlement ; ce (|ui était bien plus conforme aux règles de l'art. Il se refusa toujours à cette objection et préféra se désister de ses offres de bienfaisance. Après quelques informations, l'on apprit (|ue son dessein était de fijire entrer et installer dans l'enceinte de l'église les restes du diacre Paris, qui se trouvent immédiatement au dehors des parois de la chapelle
Il y a quelques mois seulement , une dame élégamment vêtue se présente à la sacristie et demande au curé actuel de Saint-Médard l'autorisation de pénétrer dans l'enclos de l'ancien cimetière :
— Pourquoi ce désir, madame?
— Pour aller m'incliner sur les cendres du bienheureux diacre Paris.
— il faut le laisser là madame, rien ne vous oblige impérieusement d'ailleursà...
— Pardon, monsieur, je suis desa famille.
— Alors vous ilaignerez , madame, recevoir tous mes regrets; mais je ne puis malheureusement vous être agréable. Priez pour lui à cet autel. Dieu vous entendra tout aussi bien.
Cecimelière, toujours fermé, est situé derrière l'église, un peu à droite. Le lombeaii de Paris était une table de marbre noir, élevée de terred'environ trente centimètres, soutenue parquatre socles de pierre et ornée d'une épitaphe en lettres d'or. Granit, marbre et or, tout a disparu.
A l'intérieur de l'église, on ne retrouve plus nulle trace des tombes (|ue nous avons signalées ; mais nous en avons vu quatre autres (|ui ne sont pas mentionnées chez les historiens. Toutes les quatre appartiennent à d'anciens desservaus de la paroisse. Il y en a trois de front au milieu du chœur. La première est celle d'un curé natif d'Argentan et décédé les jour et fête anniversaires de la dédicace de sonéglise, le A septembre 1740, dans la 48" année de son âge et la li" de son administration sacerdotale.
f^e nom de cette première tombe est illisible.
La seconde l'est à peu près complètement.
La troisième est d'Antoine-Nicolas Collet nu(|uesnay, mort le i nuii 17-it2, après <i'2 ans de vicol 4."> de profession.
s\iNï->iÉ(i\nD. 253
La qiialrième est placée dans une chapelle à gauche du chœur el protège les restes de Pierre Hardy deLevaré, curé de cette paroisse, et mort en décembre 1779, à l'âge de 41 ans.
Ainsi (|u'on a pu en juger parles diverses restaurations dont nous avons suivi la chaîne , l'église Saint-Médard présente des échantillons de plusieurs styles d'architecture. Toutefois il n'existe plus rien de ses constructions primitives, et ce que nous avons remarqué de plus ancien dans le bâtiment ne nous semble pas devoir remontera plus decpiatre siècles.
L'extérieur est d'une simplicité extrême, le portail bâti dans l'ordre ioni(|ue ; aucun monument de Paris ne possède à un tel degré la (igure humble et tranquille de nos églises de campagne.
L'enceinte était fort petite autrefois, plus petite d'un tiers; car le maître-autel s'élevait à la place où est le crucifix qui domine la principale porte du chœur.
Le grand-autel d'à présent est disposé à la romaine , et construit en marbre dans la foime d'un V ouvert.
Le sanctuaire est entouréde colonnes cannelées el sans bases, cjui supportent des arcades à plein cintre. Ces colonnes et ces arcades sont d'un genre tout différent de celui du reste de l'édilice ; mais pour dérober en partie le contraste des deux styles, on a eu soin de masquer avec delà boiserie les piliers de la nef <|ui sont d'une architecture sarrazine.
La chaire porte sculptés trois sujets en bois : le Bon Pasteur, la sainte Vierge, saint Médard, et à la suite encore les armes de l'évêque de Noyon.
En face , vous distinguez à la hauteur de sept mètres quatre portraits des Evangélistes. Ces tableaux sont d'une trop basse dimension pour l'emplacement qu'ils occupent : entre la fenêtre el leur sommet, se trouve un vide, une fraction de mur, d'un effet disgracieux. Ce sont d'ailleurs des toiles fort remar(|uribles de l'école moderne: elles ont été apposées au mois d'avril 1842.
Si nous redescendons vt;rs la porte d'entrée, nous apercevons au-dessus de l'orgue un Christ, sctdplé passablement , el deux anges à ses pieds.
En bas , les fonts baptismaux, ornés d'une peinture représentant deux prêtres en prières devant un autel. Sur les côtés de la croisée, un saint Joseph, une sainte Marie : au plalond, saint Jean-Baptisle versant l'eau régénératrice.
Au plafond de l'église, un travail fort intéressant et d'un ar-
'25-4 Lts KiiLisES i>i-: pxiiis.
rangement tel que nous n'en avons jamais rencontré de semblahlo ailleurs : ce sont quatre rayons de granit parlant du iiaut des piliers et convergeant à la voûte. L'aboutissant est surmonlc d'une guirlande, surmontée elle-même de sculptures en pierre faites avec une délicatese qu'il est difficile de s'imaginer. Ces charmantes œuvres d'art se renouvellent qualrefois dans l'iniervallede l'orgue au chœur, et s'arréient là. Nous avons reconnu dans le premier groupe Adam et Eve devant iarbre du jardin terrestre; de la seconde couronne s'abaisse un Saint-Esprit.
Douze chapelles sillonnent les côtés de l'édifice :
Dans la première chapelle à droite se trouve une Descente de croix fort ancienne , peinte sur bois avec un fond autrefois doré.
Dans la chapelle Saint-Charles, des grisailles imitant le relief représentent Borromée et plusieurs figures de vertus.
La chapelle Saint-Denis possède une page fort précieuse retraçant un Clirist au cah'aire.
Mais la chapelle la plus reniarc|uable de toutes est celle de la Vierge, ajoutée postérieurement. Elle est située au rond-poini et offre une imitation des jours célestes (|u'on admire à Sainl- Sulpice et à Saint-Roch. Au fond , est une niche ajoutée à la construction : celle niche assez vaste enferme la Vierge tenant l'enfant Jésus , et ce groupe est éclairé par un jour d'en haut dont on voit l'effet , sans distinguer l'ouverlure par laquelle il pénètre.
Cette chapelle est d'un bon style et soigneusement décoréi-. Un lustre se trouve au milieu; à gauche en entrant, se dresse dans une petite cavité une statue de sainte Philomène, donnée par la ville de Paris en 1837; adroite, une statue de saint Joseph donnée par la ville de Paris en 1^28.
Après la sainte Philomène, une belle toile de M. Caminade : Le Mariage de la f'iei-ge, donné encore par la ville do Paris en (824.
Après le saint Joseph, une belle et grande page de M. Dupré, (|ue nous avions remar(|uéc à l'exposition du Louvre on 1837, et qui représente le premier couronnement de la Rosière. Saint Médard avait été, comme on sait, le créateur de celte touchante institution : c'est lui qui devait ce jour-là présider au couronne- (uenl, et il se trouva (|ue ce jour-là aussi la reine, la r isière
SAlNT-MÉDAlit). 255
s'appelail... la sœur même du prélat. C'était un prix pour tous les deux.
Si nous venons maintenant à vous dire queSaint-Médard a été succursale de Saint-Elienne-du-Mont jusqu'en 1830, qu'elle est depuis 1830 cure titulaire de seconde classe; que son clergé se compose aujourd'hui d'un curé, deux vicaires et trois prêtres administrateurs ; que cette église peu fréquentée, il est vrai, ne l'est du moins que par des auies tout expansivement sincères et fervemment dévouées; si nous disons enfin que, jetée à travers la région de Paris la plus indigente, elle semble une ancre de salut modeste et consolatrice dans une mer immense d'amertumes... nous aurons accompli notre humble lâche ; il ne nous restera plus qu'à implorer des miséricordes infinies, et pour les tristes délabremens de cette pauvre maison sainte, et pour les innombrables douleurs qui gisent alentour.
C'est que Paris est un concert d'où s'échappent bien des éclats douloureux, bien des notes plaintives et brisées ; mais nulle pan l'écho ne vous arrive plus sombre, plus funèbre que de celle fraction fatale du grand orchestre qu'on nomme quartier Sainl- Marcel. Paris a ses gémoniesde la misèrequi sont ses faubourgs; Paris est un océan de mélancolies incroyables, rejetant sur toutes ses berges populeuses des immolés et des martyrs. Mais nulle part dans ce gouffre immense et bruyant, la clameur ne retentit plus aiguë, le fiot ne se déroule plus amer et plus secoué, le supplice de la vie ne se dresse plus hideux que dans ce ramas d'indigences qui embrasse les pieds de celle pauvre église, leur mère commune et vénérée.
Ne détournez donc pas un regard terne et froid vers ces lointains et modestes sanctuaires ; si l'or et le marbre ne les habitent pas, la grâce du ciel y réside, et cjuand Dieu vint sur i;i terre, il ne voulut point d'un palais pour abri ; si les cloches n'y sonnent point pour lèlcr les grands de la terre, elles y sonnent au moins pour les grands du [laradis; car les pauvres no sont-ils pas les biens-aimés du Sei;^neur?
Lors(|ue vous dirigerez voire marche vers celle merveille de notre industrie qui avoisine Saint-Médard ; lorsque vous plongerez de loin votre regard dans celle superbe et vraiment royale manufacture des Gobelins, ah! s'il vous arrive à celte heure de sentir soire poitrine battre d'orgueil et d'amour pour une patrie
si riche en illustrations, n'oubliez pas aussi les mains amaigries et calleuses (|ui font cliaciue jour épancher do l'urne nationale ces mille trésors de l'art ; priez en passant, priez pour les sueurs (]ui brisent, priez pour les veilles qui tuent. Derrière le luxe qu'elle vous a fait si beau, cherchez et soulagez l'indigence laborieuse.
Aimez avant d'admirer; avant d'être fiers, soyez compaiissans.
Vous qui avez le manteau, plaignez les haillons; vous qui avez les spendides rayonnemens, pleurez, priez et donnez pour ceux-là que n'enveloppent ni la richesse — soleil de la vie, — ni le bonheur — soleil de l'ame.
Edouard GOUIN.
S.-LOUISDES INVALIDES.
Chaque église porte son caractère comme son nom. Elle a son patron spécial ; elle a aussi une destination particulière qui se continue à travers son histoire, qui la distingue, qui marque son existence. C'est là ce qui fait en quelque sorte sa personnalité, cequi lui donne autant d'intérétque les événemensplusou moins importans dont elle a été le théâtre. Tantôt ce cachet s'est imprimé successivement sur elle sous la main du temps ; d'autiefois, au contraire, ellea reçu dès le premier jour l'empreinte qui ne sest point eflacée ; beaucoup moins fréquemment, elle a tout-à-fait changé de nature. Il est excessivement rare de voir un temple chrétien subir une véritable transformation, même extérieure : c'est que , quand l'homme consacre son génie à la religion, les monumens qu'il crée participent moins à la faiblesse de leur auteur et davantage à l'immuabilité de Dieu.
Quand on arrive du côlé du Nord, c'est-à-dire de la Seine, à l'hùtel royal des Invalides ; quand on a en face de soi cette vaste esplanade si largement, si régulièrement taillée ; quand on aperçoit ces fossés de parade et de défense, ces canons conquis dont les uns semblent dormir à terre, tandis que les autres, montés sur leurs affûts, n'attendent tjue le signal pour envoyer dans les airs leurs éclatantes volées ; quand , au-delà de la grande cour centrale, le regard s'arrête sur ce dùme, l'une des élévations les plus considérables de la capitale; alors on se reconnaît sous
'iJS LES ÉGLlStS Dli PAUIS.
I impression d'un senlimeiU à la fois grave el respectueux; on a vu le doigt du grand siècle. Parloulse présenlenl des images do combats et de victoires. Sur les pavillons qui dél'endenl les deux cùics de la grille apparaissent des boulets et des armes encliainés; ailleurs sont des statues de rois captifs; les bâtimens, qui ressemblentà d'immenses casernes, sont revêtus de trophées el d'armures; enlin le dôme est couvert de pareils ornemens et de tous les attributs de la guerre. Mais le signe sacré de la rédemption surmonte cet appareil militaire. Nouveau Labarum , il domine tout l'ensemble au milieu duquel règne d'ailleurs cet ordre, cette tranquillité, ce calme et cette grandeur qui excluent l'idée delà violence pour ne laisser subsister que celle de la force. On sent là <|ue le génie du dix-septième siècle a voulu montrer à la postérité comment il entendait le repos de la gloire sous la protection de la croix !
L'église est pour ainsi dire le centre de l'édilice ; elle en est l'arête, comme le dôme en est la tête. L'église a précédé les autres constructions , elle est le premier fruit de la pensée de charité chrétienne d'où est sorti ce magnifique asyle. Aussi, ne saurait elle en être détachée; elle a été faite par lui , pour lui : elle n'existerait pas sans lui. Elle n'a pas d'autre population que les habitans (|u'il renferme. Elle est une paroisse , mais une paroisse exclusivement militaire entre les quatre murs de cette jjaisible citadelle.
Les invalides doivent chérir ce temple (|ui est leur église, qui leur a[iparlient , qui n'a|)partient qu'à eux. Ils ont seuls droit de cité sous ces voûtes. Elle les reçoii avec bonheur (|uand ils apportent sur ses bancs leurs infirmités et leurs cicatrices ; elle adoucit leurs souffrances ; et plus tard , elle les couvre de son ombre dans leur dernier refuge , dans ce quartier général de la mort où les empereurs arrivent comme les simples soldats, après avoir fait sur la terre un peu plus oti un peu moins de bruit. Heureux quand , en se préparant pour celte redoulahle étape , ils peuvent eux-n)êmes taire placer sur leur tombe , an dessous de leur épée et de la liste de leurs batailles , celte simple el noble inscri((lion cpie nous avons lue sur celle d'un maréchal de France : Gloire à Dieu !
L'église comme l'hôtel des Invalides vient d'une grande et généreuse pensée. L'Etal doit un asyle à ces fidèles ser-
SAI^T LOUIS DF.S IWAlIDr.S !250
vileiirs (ino la mitraille a mulilés et <|iii n'oiil pu gagner pendaiil leur vie (pi'urte moisson d'Iionncnr [loiir leur vieillesse. On a bien fait de rassembler dans une demeure hospitalière, avec un gouvernement militaire , sous un régime qui leur rappelle lous leurs souvenirs, et dans une dernière confraternité de discipline et de repos, ces vieux compagnons d'armes qui seraient la proiede la niisère, de l'oisiveté et de l'isolement. C'est là une récompense, et une récompense bien choisie; c'est lout- :i fait nue bonne action.
Avant le roi Louis XIV, aucune institution de ce genre n'avait pris naissance ou n'avait pu subsister. L'anti(|uilé n'a prescpie rien connu d'analogue ; l'Irlande fait seule exception. .Non loin du célèbre palais d'Emania , résidence des princes de rijlsler , se trouvait le siège d'une sorte d'aristocratie héréditaire, d'un ordre de chevalerie (Croïbbe-Ruad) qui , comme son nom l'indique , portail pour insigne le Rameau rouge. Antérieurement au christianisme, cet ordre avait institué, en faveur <le ses membres vieillis, un hôtel des affligés. Chose remarquable , c'est au temps où la chevalerie chrétienne sera le plus en vigueur, c'est le roi chevalier et chrétien par excellence (jui , le premier dans l'ère chrétienne et dans ce beau et géiiéreu.x royaume de France , reproduira de pareils essais ; c'est le siècle des croisades qui préparera le siècle de Louis XIV, c'est saint Louis (]ui fournira le premier modèle de l'établissemenl «ju'un autre Louis doit placer sous l'invocation de son saint et grand aïeul!
Il y avait dans l'ame du pieux monarque des trésors inépuisables de compassion et de bonté. Au retour de son expédition en Egypte et en Palestine, lauguste croisé fut pris de pitié pour ceux de ses braves compagnons dont le soleil et la poussière avaient brûlé la vue, et il ouvrit un hospice pour trois cents des plus misérables d'entre ces pauvres chevaliers. C'est l'hospice des Quinze-Vingt. Plus tard, on cessa d'aller en Palestine, mais l'hospice subsista tout en changeant d hôtes.
Il faut maintenant arriver à Henri IV. Ce n'est pas , sans doute , que d'autres princes ne se soient préoccupés du son des soldats malheureux; même avant saint Louis, Philippe Augusit> avait eu la pensée d'établii- pour eux un hôpital général, de le pape Innocent III consentit à encourager ce dessein par des
'260 'ES ÉGLISES DV. p\nis.
concessions. Par malheur, le roi ne pul y Jonner siiile ; on s'en linlà (les mesures qui , pour parer au mal, raggravèrent peulêlre.
On trouvait alors dans les communautés religieuses des oblats de diverses sortes ; quelques uns restaient laï(|ues et s'appelaient également moines lais. De ceux-là, les uns avaient donné leurs revenus ou leurs biens aux communautés pour s'y assurer une retraite temporaire ou à vie. D'autres^ de condition plus basse, se rendaient volontairement serfs et mainmortables d'une église ou d'un couvent ; ils lui appartenaient ainsi et jouissaient de ses privilèges et immunités. Ils lui rendaient en retour tous les services dont les religieux avaient besoin. L'aulorité royale ne voyait pas sans jalousie ces heureux serfs qui trouvaient la paix et de douces habitudes hors de la société civile, et elle regardait leur bonheur exceptionnel comme un abus. Elle pensa donc aies remplacer par les soldats vieux et invalides, et à charger le clergé régulier de payer les dettes de la patrie.
L'idée paraissait ingénieuse; des inconvéniens graves loulel'ois ne tardèrent pas à se révéler. Les plaintes vinrent des deux parts ; il y avait incompatibilité de caractère, d'humeur, d'habitudes entre les maîtres et les serviteurs. Les pauvres soldais ne se faisaient pas à la vie monastique . ils étouffaient sous la règle du cloître; l'air, le soleil, la liberté leur manquaient. D'ailleurs, cette gêne et cet ennui ne les disposaient pas, sans doute, à l'obéissance et au respect. De là, l'insoumission, l'infidélité , le désordre. Les bas offices dont ils étaient chargés étaient négligés ; les mœurs des oblats militaires étaient des occasions de chute , des exemples pernicieux , des sujets de scandale. Tout cela était inévitable. Le mal alla pourtant encore en empirant ; par exemple , les oblats trafi(|uèrent à bas prix des places qui leur ré|)ugnaient et leurs remplaçans ne furent pas pour les communautés des liùles plus commodes ni moins dangereux, tandis (jue les vrais titulaires continuèrent à (uoiirir de faim ou à vivre en demandant misèrahlemenl l'aumùne.
Henri IV conçut la pensée de porter remède à lanld'abus : il ulfecia à ses vétérans un hospice fondé dans le faubourg Saint- Marceau, la Charité chrétienne. Celte maison, (pii date de l.'STG, fut concédée par un édit de 1597 aux soldats caducs et estropiés. CiCux-ci , en entrant en possession dans le courant de l'anuée
S\lM-LOlJlS DES IWM.inKS. '261
Ifi03 , formèrent comme un ordre de chevaliers ; ils porlaieiil sur leurs manteaux une croix de salin blanc bordé de bleu , au milieu de laquelle se trouvait dans un écusson d'azur une fleur de lys de satin orangé. Mais il l'ut plus facile de régler les costumes et l'ordonnance de la maison que de la soutenir; cest là que le roi échoua.
On trouve plus lanl les traces d'une tentative que Richelieu lit pour loger les invalides à Bicêlre, sous le nom de Comnianderie de Saint-Louis. La Gazette de France rapporte à l'année l63i ce (|ui suit : « Le 7 août on commença la clôture de la commandorie de Saint-Louis pour le logement et nourriture des capitaines et soldais estropiés, vieux et caducs, au lieu où était le château de Bicêtre, des deniers de quelques particuliers accusés d'avoir judaïse, dont Sa Majesté avait fait présent à son Eniinence. »
Celte fondation avait fait grand bruit en France et au delà ; on en parlait dans toute l'Eurojie. Soudain , loul disparut de nouveau.
Vint enfin Louis XIV. Dès les premières années de son régne, il commença à adoucir le sort des vieux soldats. Bientôt il développa son plan. Par ordonnance «lu 24 février 1670, Sa Majesté déclare que désormais la moitié des fonds provenant des pensions des religieux lais sera employée à l'entrelenement des soldais invalides dans l'hôtel qu'elle a résolu de taire construire incessamment. De plus, comme ces fonds n'auraient pas siifïi, et (|u'il élait juste (|ue l'armée active concourût à doter ses anciens, le roi ordonna (|ue, pendant les années 1671, 4672, 1673, 1674 et les six premiers mois de 1675, on retiendrait deux deniers pour livre sur tous les paiemens (|ui seraient faits par le trésorier de l'ordinaire et de l'extraordinaire des guerres. Du reste, Louis XIV ne voulut pas que d autres dons (|ue ceux des rois de France pussent jamais contribuer à la dotation de l'hôtel royal. L'armée est un pauvre qui ne peut recevoir convenablement l'aumône que du monarque , parce que cette aumône est la dette du sang.
Divers autres privilèges furent encore concédés par lédil d'aviil 1674. L'établissement ne dépendit d'aucune juridiction ordinaire au spiriluel ni au temporel.
Il (lui être administré graliiilement par le seciélaire d'Elat
ICtl I.KS Ér.LlSES DE PARIS.
;iu dépariement de la guerre, assisté d officiers généraux assemblés en conseils. Il y eut des concessions spéciales pour les r:liirurgiens, médecins, aides, etc. ; les invalides purent choisir oi pralif^uer le métier qu'ils voulurent en deliorsde leurs devoirs militaires, on leur assura la préférence sur tous autres artisans pour Ic'sbesoinsde leurcommunauté; leurdemeure futdéciiargée lie toute charge, impôts et hypolhè(pies ; enfin, ils jouireni d une exemption des droit de gabelle pour trente minois de sel, et des droits d'octroi et d'accise pour trois cents muids de vin.
Telle fut l'organisation administrative deceroyalétablissement (pii, pendant ce t'mps, s'élevait sur les plans des Bruant et des Mansarl, et voyait les Coypel, les Jouvenel, les Girardmi, les Coustou, apporter à son ornemenlation le tribut de leur génie.
Paris, surtout de ce côté de son enceinte, n'était pas encore ce (|u'ilest devenu depuis. L'emplacement où est situé aujourd'hui Ihùiel royal était une plaine inhabitée, une sorte de désert aride et brûlé. Le roi Louis XIV, en animant cette solitude, plaça une noble sentinelle à la porte de la ville-reine.
Nous n'avons point à nous occuper des aulres bîUimens tels qu'ils furent construits sous le grand roi, et augmentés sous Louis XV; ils ne sont (|ue les parties secondaires de l'œuvre, les membres utiles plus que gracieux de l'édifice. L'église en fait toute la beauté.
Elle se divise en dt.ix parties qui forment véritablement deux églises: au fond, l'église du Nord, l'église des soldats, qui est leur chapelle particulière et comme le chœur de l'autre église; cl I église du Midi, l'église du Dôme qui, autrefois, était seule ouverte au public, et (lu'on appelait l'église Uoyale. (".es deux églises ont été bâties, l'une par Bruant, l'autre par Mansart; elles se trouvent plutôt réunies (pie fondues en une seule; mais elles sont également dédiées à la Très-Sainle-Trinilé , sous l'invocation de la Sainte Vierge et le patronage de saint Louis.
L'église du Nord a précédé l'autre ; le portail est de deux ordres, ionique et couiposile, quisyaiétrisent avec les deux rangs d'arcades et galeries de la cour Royale sur la<pielle il donne. Du reste, celleégliso n'a rien en soi de bien frappant. La nef, ornée de deux bas-côtés, est percée d'arcades à plein cintre, entre lesquelles sont des pilastres d'ordre coiin'.bien; le jour vient par
SAINT- LOUlN UtS l.NVALlUtS. 263
cinciiianle-qualie croisées. Enlin, au-dessous, on a prali(|ué un caveau destiné à la si'pulture des prêtres et des principaux supérieurs de riiôtel. La vraie décoration de ce temple consiste dans ses souvenirs et dans ces drapeaux enlevés à nos rivaux européens et à nos ennemis barbares : précieux trophées qui pendent le long des murs , et rendent hommage à l'empire souverain du Dieu des armées.
N'oublions pas une charnianle chapelle de la Sainte Vierge qui est située au milieu du bas-côté , à gauche.
Le chueur^ au haut duquel se trouve l'autel , laisse apercevoir, à travers une grande arcade, l'église Royale. Cet autel est double, et composé de deux tables adossées, dont la plus haute regarde le dôme. On circule autour de l'autel au moyen de deux rampes de marbre qui se réunissent aux autres degrés également de marbre.
La place occupée par l'autel, sous un baldaquin, n'est autre chose que l'avanl-dôme qui relie l'ancienne église à la nouvelle. Ici, la distinction dos deux églises est très sensible, car on n'a pas même pris la |)eine de Hiire accorder les dispositions de leur architecture et de régulariser leur alignement.
L'église Royale est un carré parfait qui forme unecroix grecque entourée de quatre chapelles. Au centre est le grand dôme, soutenu par (|uatre piliers qu'on a percés pour établir dans les diagonales les quatre chapelles rontles dédiées à saint Grégoire, .1 saint Jérôme, à saint Augustin et à saint Ambroise. ChaciMu^ a sur ses faces six tableaux , et se termine par une voûte peinte dont la plus grande élévation est d'environ soixante-quatorze pieds et le diamètre de Lrente-six.
Dans la longueur de la croix, on voit d'une part l'autel erl face de la porte; dans la largeur, il y avait autrefois deux chapelles, l'une de la Sainte Vierge , l'autre de Sainte Thérèse. Autrefois aussi, des deux côtés et sur le devant de l'autel, s'élevaient six colonnes torses d'ordre composite, enveloppées de pampres de vigne, d'épis de blé et de feuillage. Leurs chapiteaux de feuilles d'acanthe portaient au-dessus de leur entablement, orné de fleurs de lys et de palmes, un riche balda(|uin qu'environnaient des anges et des chérubins, al dont l'un élevait un globe surmonté d'une croix. Prescjue toutes ces sculptures étaient de la main «le (^-oustou le jeune : (piand ont-elles disparu ? Nous le dirons
2H4 l-tS ÊGLISliS I>K l'MllS.
plus lard. Ajoiilons seulement qu'à la même époque eureiil lieu rl'aulres dévastations dans celte église dont il est curieux de connaître l'ancienne description. On la comparera avec l'état présent. Nous nous reportons au temps de Louis XiV.
Toute la voûte du grand sanctuaire est peinte et dorée. Ceito voûte elle-même est couverte d'un tableau de Noël Coypel qui représente la Très Sainte Trinité ; au-dessus, le même peintre a placé une Assomption de la Vierge.
Les \oùtesdes quatre parties de la nef du dôme Ibrmentqua- Ire arcades dont les pendentifs portent les images îles quatre Lvaugélisles. Au-dessus est une atti(|ue en mosaïque avec les médaillons de douze rois : Clovis, Dagohert, Cliildebert 11, Cliarlemagne, Louis-le-Débonnaire , Charles-le-Chauve, Philippe-Auguste, saint Louis, Louis XII, Henri IV, Louis Xlll et Louis XIV- C'est pour ainsi dire la ceinture intérieure du dôme. De là partent vingt-quatre pilastres entre lesquels s'ouvrent douze croisées an-dessus desquelles sont douze tableaux, les douze apùlres peints par Jouvenet.
Au milieu, on aperçoit la seconde voûte par une ouverture circulaire. Là est le grand tableau (|ui couronne toute l'œuvre : Charles de la Fosse y a représenté saint Louis qui, revêtu des ornemens royaux, présente au divin Rédempteur l'épée avec laipielle il a combattu jusque sur les rivages de l'Asie et de l'Afrique les ennemis du nom chrétien.
Tandis que le triomphe du pieux roi domine lédifice tout entier, à la base, le long des murailles, des bas-reliefs racontent les principaux traits de la vie du héros; belle idée d'avoir rassemblé tous ces titres et toutes ces vertus, touchans degrés par les(|uels le religieux monar(|ue est monté à la gloire!
F^a chapelle du pape saint Grégoire estsiluéeà droite du sanctuaire. Les trois statues qu'elle renferme sont celles de saint Grégoire , de sainte Sylvie , sa mère , et de sainte Kmiliane, sa tante. Deux médaillons ligurent le mariage de saint Louis etsaint Louis prenant la croix. Voici les sujets des tableaux : 1° Saint Grégoire distribuant son bien aux pauvres; 2<» Eutychès converti par saint Grégoire ; 3° Apparition de N.-S à saint Grégoire ; A° Procession dans Home pour la cessation de la peste; 5" Apparition d'un Ange; 0° Translation du corps de ce saint pape. Sur la voûte, on aperçoit saint Grégoire porté au ciel par les Anges.
SAINT-I.OUIS DES INVALIDES. '2(i5
La chapelle <!e saint Jéiùmc se trouve du même coté près de la porte. Elle renfermait trois statues : celle de saint Jérôme, celle de sainte Paide et colle de sainte Enstocliie, lillc de sainte Panlc; deux mc(l:iilions, Saint Louis pansant les blessés et Saint Louis ensevelissant les morts ; six tableaux, Saint .léiùnie visitant les tombeaux dos martyrs dans les environs de Rome ; le Oaptême de saint Jérôme àr«ome; son Onlination; la néjirimande qu'il raconte avoir reçue de N.-S. pour son trop grand attachement aux lettres profanes; Saint Jcrômc dans le dfsert; Saint Jérôme au lit de la mort. La voùie représente son entrée dans la béatitude.
La chapelle de saint Ambroise, à gauche près du sanctuaire, contenait les statues du saint, de saint Saiyrc, son frère, et de sainte Marcelline, sa sœur; des médaillons montrent Saint Louis aux pieds d'un pauvre et la Vision de saint Louis devant l'Eucharistie; pour tableaux, l'Élection de saint Ambroise à l'évêché de Milan, la Pénitence de Tliéodose, la Conversion d'un arien, Saint Ambroise découvrant le corps de saint Nazaire , martyr, Guérison d'un possédé. Mort de saint Ambroise. A la voûte, on voit saint Ambroise élevé au ciel.
Enlin, la chapelle Saint-Augustin présente la statue du saint, celle de sainte Moni<|ue, celle de sainte Alype ; les sujets des médaillons sont : Saint Louis honorant la vraie cioix et saint Louis rendant la justice; les sujets des tableaux : Conversion de saint Augustin , son r»aplémc , sa Prédication à Ilippone, son Sacre, sa Controverse contre les Donalibtes, Guérison d'un malade au lit de mort du saint ; enfin, tandis i|ue dans cette peinture il est dépouillé de tout ornement, il reparaît à la voûte resplendissant de tous ses insignes épiscopaux et de la lumière des bienheureux.
A l'extérieur même magnificence. Nous n'avons pas encore vu la véritable façade de l'hôtel royal; si l'on veut la regarder, il faut entrer du côlé du midi. C'est par là que Louis XIY arrivait de iMeudon ; là est cette porte qui fait face à l'hôlel et qui ne s'ouvrait que pour lui; d'j là apparaît tout entier le dôme lui-même.
Le milieu de la façade est composé de deux ordres différens, l'ordre dori(pie en bas et l'ordre corinthien au-dessus. Une simple atlique, ornée de pilaslres,est élevée sur l'ordre dorique;
2G6 J es ÉCMJSKS DE l'AniS.
des (Jeux cùlés et s'étend aux autres faces. On arrive par un grand perron de quinze marches sous le portique orné de six colonnes doriques et d'autant de pilastres. Quatre autres colonnes accompagnent deux niches où l'on voit, à l'occident, sajul Louis en habit de guerre avec la croix sur son manteau, s'appuyant d'une main sur son bouclier, de l'autre portant la couronne d'épines et foulant aux pieds le truban ; à l'orient, Charlemagne revêtu de la cuirasse, la couronne sur la tête, une épée nue dans la main droite, la main gauche sur un globe. Le fronton qui portait les armes de France, quand la France avait des armes, soutient une croix, accompagnée de deux ligures représentant la Foi et la Charité.
Des deux côtés du fronton, et un peu au-dessous de tout le pourtour de l'église, règne une baltistrade de pierre; dans les (|ualre angles, au-dessus de l'entablement des corniches du second ordre, furent placés quatre groupes chacun de deux personnages, (|ualre pères de l'église grec(|ueel quatre de l'église latine. Nous n'énumérons pas toutes les autres statues (|ui ornaient l'édifice et (jui n'y sont plus; c'est tout un inonde disparu. Nous voici enlin aux assises du dôme. Sur un soubassement se groupent quarante colonnes composites au milieu des(|uelles douze fenêtres. Plus haut, un atliipiect douze autres croisées. Sur la corniche, des socles pour porterdes candélabres, et enfin, derrière ces candélabres, s'élève, en forme de coupe renversée, le cintre même du dôme, (pii porte entre ses larges côtes des trophées dont les casques s'ouvrent pour laisser passer le jour. La grande calotte inlérieurc de ce dôme est toute en pierre de taille, que couvre une admirable charponle revêtue elle-mèmo de plomb doré; le sommet se termine par une plate-forme circulaire sur laquelle repose une lanterne à jour; au-dessus de la lanterne on voit un obélisque , puis un globe, enfin la croix.
Il y a plus de trois cents pieds depuis le bas de l'église jus- (|u'au sommet de cette croix, la plus élevée maintenant de toutes celles (jui dominent Paris, depuis rju'on a abattu celle de Sainte- Geneviève , depuis que la pitronne de Paris a été chassée de son temple et que cette belle basili<|ue chrétienne est devenue une énigme et un non-sens comme son nom nouveau le Pant Iléon '•
SAliNT-I.OLlS DES INVAl.intS. 267
Louis XIV vit ce clief-d'œuvre s'élever pour ainsi dire pierre :i pierre. Il avait une affection pateruolle pour ses vieux invalides; il les avait provisoiretiient logés dans une vaste maison (le la rue du Cherche-Midi, et il lui tardait de les voir en possession de leur hôtel royal et de cette chapelle plus belle que celle des palais. Un jour, en 1699, il avait dîné à Meudon; il ne fit avertir personne et il arriva incognito. On s'ailendait si peu à sa visite qu'il n'y avait à l'hùtel ni gouverneur, ni lieutenant du roi, ni aucun officier de l'état-naajor. Il ne fut remarqué que par quchpies soldats qui, ne voyant ni suite ni cortège, crurent qu'ils se trompaient. Louis resla près d'une heure sous le dùme , et il était déjà remonté dans son carrosse ijuand un détachement de gardes-du-corps, parti à sa poursuite, le trouva enfin et l'accompagna au retour.
Peu après il revint avec les princes et les princesses de la cour. Cette fois, c'était olficiellemenl ; mais il n'en pénétra pas moins dans tous les hàtimens, et inspecta tous les services. Il (il môme une réforme dans la boulangerie. Un invalide ayant présenté aux princesses un morceau du pain qui se distribuait aux soldats, elles lui trouvèrent un goût désagréable, et on en changea la qualité.
Pierre I" se fit remarquer aussi parmi les innombrables visiteurs de l'établissement; il y vint en 1717. Après avoir tout observé avec ce regard scrutateur qui ne laissait rien échapper, il trouva dans un réfectoire des soldats qui faisaient leur repas; prenant un demi-setier sur une table, il but militairement a même à leur santé. Ces braves gens se trouvèrent d'autant plus honorés, qu'en ce temps-là on ne voyait pas les princes boire à la bouteille avec la populace.
Nous avons dit la pensée qui éleva l'église des Invalides et son exécution; l'histoire devrait finir là. Quels événemens considérables pouvaient se succéder dans cette noble et paisible retraite? Nous aurions dit seulement qu'à des intervalles plus ou moins éloignés la voûte se tendait de noir, la messe des morts se célébrait avec une pompe inaccoutumée devant un catafalque élevé; puis le caveau, un instant ouvert, se refermait sur le corps d'un vieux capitaine, et un nouveau gouverneur prenait le commandement de la place. Dynastie guerrière qui porte bien aussi sa grandeur, el qui a pour légitimité la vieillesse du courage!
'2(t8 LES Élu.isics m: i'aius.
Cello dynastie a cependant subi une interruption violente; la révolution ne s'arrêta pas entre Versailles et Paris devant l'asvle et l'aiitel de l'armée. La discipline et la religion en souffrirent ensemble.
Les invalides perdirent leurs chefs, et l'esprit d'anarchie avait tellement pénétré partout , que peut-être se réjouirent-ils delà ruine de leurs bienfaiteurs sous le toit même qu'ils en avaientreçu. Cependant, quel que fût lengouemenl général pour les formes électives, les clubs et les comités directeurs, il est permis de croire que plus d'un vieux soldat rei^rella l'ancien régime monarclii(|ue et militaire, quand il vit l'hôtel royal arrache au département de la guerre, et tombant comme les autres hospices sous la tiépendancede commissaires civilsel dereprésenlans du peuple. Quant à la masse, elle se consola facilement de celte humiliation par le désordre. Les défenseurs de la patrie en devinrent la honte; ils rappelaient tous les vices des camps, moins la jeunesse (jui les e\plit|ue et la valeur qui les cache, La paroisse des Invalides n'était pins une maison d'hospilalilé généreuse, mais d'ignoble prostitution.
La paroisse ! avons-nous besoin de dire qu'il n'y en avait plus. Les prêtres avaient été chassés ; ils souffraient dans l'exil, peut-être avaient-ils gagné le martyre sur l'échafaud ! L'église file-même n'échappa que par grâce à la ruine; encore porla-ttlle la trace de la fureur dévastatrice (|ui rasait les monumens parle marteau, comme les haules têtes par la hache. Les statues tombèrent du haut du dôme; les niches de l'église, vides, accusent encore, par l'absence des statues qu'elles protégeaient, le vandalisme des démolisseurs; les colonnes qui environnaient l'autel furent brisées; les cbapelles de sainte Thérèse et de la sainte Vierge s'écroulèrent; le dôme, enlin, ne fut conservé que parce qu'on en fit un magasin de paille d'abord, puis de vin. La paille couvrit ce beau pavé de marbre et ces fleurs de lys <|u'oo voit encore; mais les colonnes qui servirent à rouler les tonneaux ne se sont pas relevées, ni les tabernacles consacrés de sainte Thérèse et de sainte Marie non plus. C'est par ces meurtrissures que la républicpie a marcpié son passage dans l'église elle-même qu'elle dédia plus lard au dieu Mars! A l'extérieur, elle avait écrit celte double inscription , d'une part sur la façade : tinilé, indivisibilité de la npubii(iue; de l'autre : égalité,
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rralornité oii la mort! La monarchie n'a pas complètement réparé l'intérieur de l'édifice; elle n'a couvert que d'un mauvais badigeon la hideuse devise, et aujourd'hui on peut la relire sur ces murs où les armes de France ne sont plus *!
Napoléon rétablit l'ordre dansThôtel; il choisit dans ce dessein un homme dont il connaissait l'énergie, et longtemps encore M. de Berruyer ne put survoilier la maison el y maintenir les règlemens qu'en en parcourant lui-même les corridors pendant la nuileil'épée nue. L'autorité l'emporta enfin, quoique non sans peine. Elle rouvrit aussi l'église ; seulement, à la place des deux chapelles détruites, on se contenta de placer le tombeau Ton laid qui porte le nom de Vauban, et le beau tombeau où reposent les restes de Turenne. Le corps de ce grand capitaine, (|ui avait à Saint-Denis partagé les honneurs et la profanation de la sépulture des rois de France, avait été exposé, comme chose curieuse, d'abord au Cabinol d'histoire naturelle, puis au Musée des nionumens. L'Empereur lui donna enfin un asyle plus convenable, et les vétérans de nos victoires peuvent apprendre do lui ([u'un grand nom brille d'un double éclat quand la gloire de la religion vient se mêler à la gloire des armes.
Naguère Bonaparte lui-même, revenant de l'exil après sa mort , s'est arrêté sous ce dôme , consacré au saint roi qui l'a précédé de huit siècles sur la terre d'Egypte, et où il avait envoyé , pour préparer la place , un maréchal de France du temps de Louis XIV. Certes, ce n'est pas nous qui disputerons un dernier honneur aux cendres d'un des hommes les plus illustres qui aient paru dans l'histoire. Il est de ces génies extraordinaires qu'il est difficile de juger; ses contemporains, ceux qui l'ont approché , ont été fascinés par sa grandeur ; d'autres, au contraire, n'ont participé à ses triomphes qu'en payant sans cesse limpôt du sang; ils ont porté douloureusement ce joug de fer que la France ne tolérait que parce (|u'elle rétendait sur l'Europe; ceux-là sont disposés peut-être aussi à méconnaître, devant les crimes et les malheurs de la fin de sa carrière, les services signalés qui en ont marqué le commencement. La postérité sera- 1 -elle plus impartiale?
■ .Notre iravail a l'U'^ facilité par l'abligeancc ilr plusieurs des habitans de l'hOlel. Nous devons specialotiieiii des remerclinens à l'un de M.M. le^ auiiionters el à l'un des plus respectables hôtes de ce royal ('tablissement, M. le i omie de Grand-Pré.
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Quand son eniliousiasrae fait des héros, rarement elle se rappelle assez par quel bout ces hommes tenaient à la terre. Il est aisé, à la distance des temps, de ne voir que le restaurateur de l'ordre, le contpiérant des nations, le demi-dieu enlin, et d'oublier l'oppresseur des peuples et des rois, le meurtrier du duc d'Enghien, le persécuteur de l'église. Mais, on perd ainsi cette grande leçon que Dieu nous a donnée en nous montrant ce fils de la révolution qui tue sa mère, qui reçoit le sceptre pour faire expier à la France ses crimes, qui lui prend ses enfans pour les mener en pompe^ à travers toutes les capitales de l'Occident, au grand sacrifice de Moscou, tandis qu'il expie luimême l'origine et les excès de cette puissance sur le rocher de Sainte-Hélène.
Mais i|ue disons-nous? Hélas ! peut-être il aurait mieux valu pour lui qu'il restât perdu au milieu dcl'Océan : c'était un tombeau [)lus digne de lui, digne de sa |)hénoménale puissance. On diraitqu'on n'a voulu nous montrerde près cette gloire que pour en éteindre l'éclat. On ne savait pas même où déposer ce grand et étrangecapitaine.Au fait, pour lui comme pour eux, ce monarque exceptionnel ne pouvait pas dormir à Saint-Denis, avec les héritiers réguliers de l'ancienne monarchie. Un monument triomphal, l'arc de l'Etoile ou la colonne Vendôme, n'étailpas mieux approprié à une sépulture catholique. Nous aimons donc celte pensée (|ui fait <|ue Louis XIV donne l'hospitalité à ^apoléon Bonaparte eu lui laissant ses vieux guerriers pour sa garde. Mais si l'Empereur est bien placé sous le cUmuc, il ne doit pas l'occuper tout entier. C'est la maison de Dieu ; qu'il y soit reçu, mais qu'il n'usurpe point ce (|ui ne lui appartient pas; César ne doit pas s'élever au-dessus de l'autel et dominer la croix. Ah ! ne lui donnez pas ce dont sa mémoire n'a nul besoin, cessez plutôt de lui refuser les honneurs et le respect qu'on doit à la mort!
Hommes du pouvoir, vous avez réuni toutes les splendeurs de l'Etat pour l'amener dans celle église, c'est bien. Le char de deuil a déposé son fardeau, la solennité ol'ficiellea duré quel(|ucsheures; cette foule de grands dignitaires, d'officiers et de serviteurs de l'empire (|ui était venue là, s'esl écoulée; quehpies-uns môme, assistant à la cérémonie du 15 décembre comme à un spectacle, n'eu ont pas attendu la fin pour se couvrir la tête devant Napoléon et devant Dieu! Mais est-ce là tout? Quoi ! il y a là , au
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milieu de la chapelle de Sainl- Jérôme tendue de drap violet, un cercueil exposé sans honneur, avec une petite épée et un chapeau sous un verre. Là, pas une lampe funéraire ne brille, pas une fois depuis deux ans le saint-sacrifice n'a été célébré; rien ne rappelle le respect, le recueillement de la mon! El voilà votre piété pour l'Empereur! Ingralsquc vous êtes! vous (|ui avez grandi sous son soleil, vous |)arlez d'apothéose pour votre bienfaiteur, et vous ne lui accordez pas oc que nous réclamons pour lui, parce (jue les inimitiés se taisent devant un cadavre, et (|ue votre maître a voulu terminer ses jours en chrétien : des prières et une tond)e.
Ce mépris actuel de la religion suggère de tristes remarques. Il y a plus de rapport qu'on ne croit entre l'esprit militaire et l'esprit religieux, et encore aujourd'hui la masse des vieux soldais de I hôtel est meilleure au fond qu'elle ne le paraît. Quelques-uns remplissent leur devoir avec un véritable liéroïsme ; pour améliorer l'étal moral des autres il faudrait peutêtre très peu de chose ; mais il faudrait au moins l'exemple des chefs: il faudrait que lezèle apostoli(|ue ne rencontrât pas d'obstacle contre nature. Aujourd'hui il y a trois prêtres attachés à la paroisse des Invalides; avant 1830 il y en avait cinq , avant la révolution il y en avait douze. Les bonnes habitudes ont décliné dans la même proportion.
Tout l'ordre de la maison avait été institué de telle façon que l'ame ne fût pas plus oubliée que le corps. A leur entrée les invalides recevaient des instructions particulières. Indépendamment des offices ordinaires , les missionnaires de Saint- Lazare, chargés des fonctions spirituelles, célébraient un salut tous les jeudis. Tous les jours, à cinq heures un quart du malin, la prière; puisdes messes d'heure en heure jusqu'à dix heures du matin ; trois messes étaient dites aux infirmeries, où cha. cun des prêtres couchait un mois durant pour être au service des malades. Des conférences, catéchismes et retraites avaient lieu aussi dans quelques pièces chauffées ; une bibliothè(|ue de bons livres était à la disposition de tout le monde. Enfin, on faisait un service pour chaque officier, et on disait une messe basse pour chaciue soldat qui mourait. Tant de sollicitude n'était pas perdue, et la piété n'était pas moins traditionnelle (|ue la vertu militaire aux invalides, et un écrivain du siècle dernier assure
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qu'il y avait entre eux et les prêtres comme une émulation sainte : « On voit, ajoutait-il, dans la plus grande partie de ces soldats, une modestie, un recueillement, une dévotion, dont les spectateurs sont souvent alfectés jusqu'à l'attendrissement. »
Nous n'en sommes plus là. Les invalides actuels , onHins de l'empire, devraient pourtant se rappeler tpie le christianisme n'est }>as seulement la religion des anciens temps, et que si saint Louis, Turenne, Catinat, liayard et tant d'autres ont su la pratiquer toute leur vie, leur Empereur lui a rendu à sa mort un solennel hommage.
Bons et bravos paroissiens de l'église militaire de saint Louis, pauvres et vieux invalides, milice d'élite envoyée à ce poste d'honneur par tous nos champs de bataille, vétérans recrutés parmi les privilégies de la fusillade et des boulets, témoins vivans, débris res|iectablesde ces graniles armées qui ont visité l'Europe , vous avez pu nous raconter vos efforts de géansqui enorgueillissaient vos frères jus(|ue dans les rangs opposés. Vous qui avez suivi au pas de course la fortune de la France, vous avez pu nous redire ces victoires, ces conquêtes et ces revers plus grands que des succès qui ont maintenu, même dans ce triste siècle , la réputation de nos armes. Vous qui laviez aux frontières par votre sang celui dont nos bourreaux souillaient le sein de la patrie, vous (jui n'avez pas fait la révolution, mais à qui la révolution a dû sa seule grandeur 1 allez , nous rendrons justice à vos services. Quelipie drapeau (ju'elleait porté, la France pour nous fut toujours la France; et quoique vos prodiges aient assuré longtemps le pouvoir de nos ennemis intérieurs, nous vous saurons gré éternellement d'avoir à la pointe de votre glaive défendu le nom et l'intégrité de la patrie. Guerriers de la république et de l'empire, nous nous inclinons devant vous; mais vous ne nous rappelez pas seulement votre gloire, nous nous souvenons en vous voyant que vous aussi vous avez eu des maîtres, (pie ceux-ci vous avaient forinésù leur école. Non ! ce n'est pas dans cet hôtel qui vous reçoit qu'on peut oublier (|ue la France ne date passeulementde la findudernicr siècle, et (jue longtemps avant cette épo(|iie l'antitiue monarchie avait su faire des héros, leur donner le monde pour carrière, et, après leur fatigue, leur offrir une hospitalité à latpielle on n'a rien ajouté et dont leurs petilsneveux joui.ssent encore.
CHARLKS UE RIANCEV.