AUELEI^E. 'A
tous les hommes religieux s'applaudissaient de leur conquête , un grand nombre d'entre eux, fidèles et fervens admirateurs de nos basiliques du moyen-âge, gémissaient sur cette architecture païenne et cette distribution intérieure, élouffée, lourde, sans air et sans lumière, qui n'allait plus permeltre à la pensée de suivre la prière dans lescieux.
Tel est , depuis vingt ans , le terrain de la discussion.
« Vous venez d'élever sous nos yeux, disait, en 1837, un auteur anonyme, une sorte d'église, pour laquelle ni temps, ni matériaux, ni or, ni ouvriers ne vous ont manqué, vous en avez eu vingt millions dans vos coffres, quarante années devant vous, des ouvriers sans nombre sous vos ordres, la faveur du gouvernement et des récompenses flatteuses. Or, que posiezvous donc pour nous sur le sol, tandis qu'on plaçait pour vous des croix sur vos poitrines? — Vous nous avez donné un grand et long bâtiment, dont la /orme ridicule ne vous a même pas
coulé des frais d'invention C'est une église, dites-vous; mais
où donc est la nef? où est le chœur? où sont les bas-côtés et les chapelles? où est la sacristie? où placerez-vous les confessionnaux? où élèverez-vous la chaire? où est la cloche ? avec quoi annoncerez-vous les cérémonies? avec un tambour? est-ce que vous croyez qu'une église c'est le premier monument venu, un théâtre, un bazar, une caserne? est-ce que vous croyez que le christianisme s'accommodera de toutes les archileclures , comme vous vous accommodez de toutes les religions? est-ce que vous croyez que l'art catholique c'est une chose vague, flott^te et misérable comme vos idées et votre foi ? Oh ! non, non, détrompez-vous; l'art catlioli(iue, c'est une conception unitaire, grandiose et magnifique, qui reproduit une seule et même pensée par son ensemble et par ses détails. Essayez de faire un théâtre, ou un bazar, ou un musée, ou une caserne, d'une église du moyen-âge; il vous faudra abattre, abattre sans cesse, et encore restera-t-il toujours (|uelque indice qui trahira l'architecture chrétienne : ce sera quelqu'un de ces monstres symbolicjues (|ui se dressent et se hérissent comme pour défendre le monument; ce sera quchpic apôtre oublié sur sa niche, quelque dentelure suspendue autour des piliers. Avec votre église, au contraire, il n'y a aucune destination forcée; vous avez écrit au bas du Ironlon : a pilu très bon i:t thès craivi), sous i.'in-
VOCATION DE SAINTE MAUiE-MADELEiNE. Effaccz celtc inscription, et metlez-y r Théâtre national, on Musée de l'industrie, ou Corps-de-garde : liberté , ordre public ; ou Mairie du neuvième arrondissement. * n
Citons maintenant quelques lignes d'un article publié tout récemment par un journal religieux :
« Sans doute, on n^a point épargné les'dorures, ni les revêteniens de marbre. Incrustations rondes, carrées, ovales, exagones, octogones; marbre rouge^ vert, rose, bleu; marbre des tons les plus étrangers et les plus discordans; métopes, rosaces, patères, palmeltes, attributs profanes, sabliers ailés, faulx du temps, torches renversées; tout cela est prodigué, sans doute, tout cela brille de toutes parts et fatigue les yeux en mécontentant l'espril. Mais celte profusion d'ornemens , d'un goût médiocre et d'une déplorable uniformité, qui cache au fond une grande pauvreté de pensée, ne constitue point un ensemble convenable de décoration : ce n'est point là la richesse, ce n'est point le goût, c'est encore moins la beauté, et surtout cette beauté sévère, cette austère grandeur, le caractère religieux , en un mot , dont doit être empreinte la demeure du Dieu vivant. ** »
Avant de dire notre propre opinion sur le monument de la Madeleine, nous allons jeter un regard rapide sur les principaux événemens de son passé historique.
Vers la lin du quinzième siècle, s'élevait sur les ruines d'une ancienne chapelle, et par les soins du roi Charles vm, une nouvelle chapelle destinée à la confrérie de la Madeleine , qui venait d'être instituée. Celte petite église , dit Jaillot dans ses Recherches critiques sur Paris, lut érigée en paroisse en 1639, et reconstruite de nouveau, vingt ans après, par les soins de Marie-Louise d'Orléans de Montpensier, et de M. Sevin, coadjuleur de Sarlat, (pii en posèrent la première pierre le S juillet
Piganiol de la Force rapporte que cette érection on paroisse lut l'origine de vives discussions (|ui s'élevèrent entre le curé de la nouvelle église et celui de la fille Lei'esque, relativement aux limites des deux paroisses. Ces querelles ne furent terminées
• ha Dominicale. T. t". P. SH8.
' •• L'Union Catholique.
l.\ MADELEINE. 309
<iue treize ans après, à la suite d'un arrêt (Ui parlement, rendu en 1671.
Pendant un siècle entier , l'église fut assez grande pour recevoir les fidèles; mais, en 17G2, cette partie du faubourg Saint- Honoré ayant pris un accroissement assez sensible, on comprit la nécessité de donner plus d'étendue à l'édifice, et le projet d'une nouvelle église fut confié à Contant d'ivry, architecte du roi;, dont les plans avaient été présentés par le marquis de Marignj, frère de madame de Pompadour, et intendant des biens de Sa Majesté.
La première pierre du monument fut posée dans le mois de mars de l'année 1764. Nous voyons que les travaux étaient conduits très lentement, puisque, quinze ans après, à la mort de Contant dUry^, cest-à-dire en 1777, le monument ne s'élevait pas à plus de quinze pieds au-dessus du sol.
Cette partie de Paris, alors presque déserte, si nous la comparons au quartier que nous voyons aujourd'hui, n'était guère habitée que par les grands seigneurs et les gens fortunés. Le commerce et l'industrie, circonscrits dans d'étroites limites, n'avaient pas encore envahi ce point de la capitale, où quelques monumens remarquables et des maisons de plaisance, somptueuses et entourées de jardins magnifiques, s'élevaient de loin en loin. Les habitations de l'homme riche et de l'homme noble n'étaient pas, comme aujourd'hui, resserrées, perdues dans les habitations sales et souvent honteuses de toutes les industries. A tant de luxe, de noblesse et quehjuefois de hauteur , un voisinage si plein de misères, une atmosphère si lourde et si infecte, ne pouvaient convenir.
La place Louis xv et la Madeleine étaient donc entourées de maisons, dont les pins anciens hôtels du faubourg Saint-Germain, ces habitations princiéres, peuvent nous donner une idée. A coté de tant de richesses, on comprit la nécessité de donner à la nouvelle basilique des proportions et une splendeur que n'avaient pas eues les précédentes. « Celte basilique devait surpasser en éclat toutes les églises, ses sœurs. Conçue dans le style de Saint-Siilpice et de Sainte-Geneviève, le génie de l'architecte semblait s'être préoccupé surtout du chef-d'œuvre de Mansard. Dans des proportions plus vastes, avec plus de somptuosité peut-être , mais aussi moins de véritable élégance , les plans de
310 LES ÉGLISES I)K PAHIS.
Conlanl d'ivry rappelaient l'église des Invalides. Alors encore nous avions notre école d'Architecture, école française et naiionale dont les deu\ iMansard avaient marqué les glorieuses limites, à cette époque où d'autres génies, leurs contemporains, fondaient les véritables lois des sciences, des lettres et des arts; où les prosateurs Bossuel, Fénelon, Pascal, Labruyère, à leur tète; où les poètes, guidés par Corneille, Racine, Molière et Despréaux, arrêtaient les véritables principes de notre langue, lui creusaient son noble lit, et, dans leurs immortels ouvrages, la coulaient en bronze du jet facile et puissant dont les frères Keller fondaient les canons tleurdelysés du grand roi. Seule peut-être, entre tous les arts , l'arcliiteclure était restée iîdèle aux grands principes; la sculpture et la peinture, descendues dans le domaine de la fantaisie, humbles esclaves d'un luxe éhonté , ne jetaient plus (ju'un misérable et faux éclat. C'est à grand' peine si la coupole de la chapelle de la sainte Vierge, à Saint-Sulpice, et l'ensemble général decette décoration nous montrent encore qu'on n'avait pas oublié toutes les traditions , et qu'à défaut de la pureté du style subsistait une certaine grandeur et une allure pompeuse dont nous sommes loin aujourd'hui. Mais l'architecture était en pleine vigueur, et c'est , en vérité, grand dommage (|ue cette église de la Madeleine n'ait point été exécutée conin)e elle avait été primitivement conçue. Au centre d'une croix latine, car on se serait bien gardé d'oid)lier celle condition pre- Miièrecl symbolique de toute église chrétienne, s'élevait un vaste dùnie; à l'abside du monument , deux petites tourelles, dont on peut se faire une idée d'après celles qui surmontent l'église de Saint-Vincent de Paule, étaient destinées à servir de clochers; la façade, la partie la plus remarquable de l'édifice, était d'un grand et majestueux cITel, et rappelait, comme nous l'avons dit, la façade extérieure de l'église des Invalides. * »
A la mort de Contant d'ivry, la continuation des travaux fut accordée par le roi à M. Coulure. M. Couture avait lui-même partagé les travaux de son prédécesseur, cela ne l'empêcha pas de renverser tout ce (ju'avait fait Coulant d'ivry. Sur les ordres du nouvel architecte, la décoration intérieure de l'église fut entièrement changée; l'exlérieur du monument lui-même fut tol-
* L'Lnton Calliolnjut:.
LA MADELlilNE. 311
lemeiU déliguré que l'œuvre de Contant d'Ivry ne lut plus reconnaissable.
Les travaux en étaient là, c'est-à-dire que les colonnes s'élevaient à peine aux deux tiers de leur hauteur, quand la révolulion, qui grondait sourdement en France, éclata tout-à-coup, et enfanta, pour l'exécration des siècles, les hordes barbares et trop puissantes des démolisseurs. Notre-Dame, Saint-Germain- C Àuxenois, Saint-Sulpice, Saint- Jacques-la-Boucherie, toutes les églises, dont nous %enons de dérouler l'histoire devant les yeux des lecteurs, soulTrirent les mutilations les plus déplorables, les profanations les plus honteuses; beaucoup d entre elles perdirent dans la tempête leurs plus riches trésors, leurs plus précieuses merveilles; quelques-unes, bouleversées de fond en comble, ne nous montrent plus que des membres mutilés, dans lesquels toute vie s'est éteinte. Seule, l'église de la Madeleine traversa, toutes ces profanations sans en être souillée; et, qu'on nes'élonne pas de ce privilège, qu'on n'en ait pas dans l'ame moins de haine et de mépris pour les vandales : nous l'avons dit, l'église n'était pas encore terminée, la maison de Dieu n'était pas encore sanctifiée; la souillure était impossible; on ne la tenta pasi
Ce ne fut qu'en 1799, qu'on songea à la Madeleine. Ce porti- »|ue désert, ces colonnes inachevées, ces jeunes ruines envahies par les herbes, attirèrent enfin l'attention. Plusieurs plans nouveaux furent proposés; il fut même question de rétablir les anciens. M. de Gisors proposa de faire de la Madeleine une bibliotlièque nationale. Le projet fut rejeté. Enfin, quatre ans après, M. Vaiidoyer, membre de i'Inslilut et secrétaire du palais lies Beaux-Arts, proposa de faire de la Madeleine un monument dans le genre du Panthéon de Rome. Ce projet fut aussi froidement accueilli que celui de M. de Gisors.
Après le consulat, l'empire nous arrivait avec toutes ses j;loires et toutes ses misères. Tant de violentes secousses en si peu d'années avaient fait oublier la première destination du monument. Toutes les églises de Paris sentaient encore l'orgie i|ui les avait souillées : ce n'était guère le moment de consacrer un nouveau temple au Dieu des chrétiens. Le sabre régnait de par la force. Nos armées se promenaient victorieuses de capitale en capitale ; il fallait un temple à nos armées; Napoléon pensa à la Madeleine, el, en 1807, le projet fut proposé au concours.
342 LES Ér.MSES OE l'AKlS.
Le fronton du temple devait porter pour inscription :
NAPOLÉON AUX SOLDATS DE LA GRA.MlE ARMÉE.
Sur des tables d'or et d'argent devaient être gravés les noms des combattans d'Ulm, d'Austerlilz, d'Iéna ; ces tables rappelleraient également les noms de tous les contingens fournis à la grande armée par les départemens. Enfin, les statues des maréchaux, les bustes des généraux et des colonels, des trophées d'armes et de drapeaux enlevés à l'ennemi, devaient former la décoratipn intérieiire.
On était alors en 180". Cent vingt-sept concurrens présentèrent à la commission, composée de la quatrième classe de l'Institut, cent vingt-sept plans diflérens : l'Académie décerna le prix à M. de Beaumonl. Malheureusement le dieu du nouveau temple n'était pas à Paris, et, comme on le comprendra sans peine, sa décision était indispensable. Napoléon reçut à Tilsitt les projets des cent vingt-sept concurrens accompagnés du jugement de la commission. Le plan de Vignon attira l'attention de l'empereur, qui, — sans plus s'arrêter à l'opinion de l'Académie, — lui décerna le prix et lui confia les travaux.
\ ignon ne fut pas plus indulgent pour l'œuvre de Couture que celui-ci ne l'avait été pour celle do Contant d'Ivry : encore une fois, les travaux lurent détruits, ei, sur leurs débris commencèrent à s'élever les bases du Temple de la Gloire. Toutefois, le déplorable état de nos finances ne permit aux travaux qu'une marche lente et souvent interrompue; aussi, le monument étaitil encore bien loin d'être terminé, quand arrivèrent les désastres de 1814 et de 1815.
Le Dieu venait de tomber ; les travaux de son temple furent provisoirement suspendus, et, quand on les reprit, un an après, le Temple de la Gloire redevenait , |tar ordonnance royale en date dul4 février ^S\iS,\' Eglise royale de laMadeleine,i\e^\\néQ à renfermer les monumens expiatoires de Louis xvi, de Marie- Antoinette, de Louis xvii , de madame Elisabeth et du duc d'Enghien.
Pour expliquer toutes les critiques, et arrivera une opinion raisonnable, il n'est pas inutile de se le rappeler, l'œuvre de \ignon n'avait point été entreprise sous l'inspiration féconde do l'idée chrétienne. C'était un temple et non pas une église