ET AINSI FU IL
Bien des travaux restent à faire à Saint- Denis. Los vitraux, sauf ceux qui appartiennent à l'église de Suger et qui garnissent les chapelles absidalcs, sont modernes et
trime laideur désespérante. Exécutés d'ailleurs en verre mince et mal mis en plomb, ils tombent par lambeaux, ce qui n'est pas à regretter. La façade, privée de sa flèche et odieusement plaquée de sculptures ridicules, demanderait une reconstruction totale.
L'ancienne crypte centrale renferme les corps des Bourbons morts en France pendant la Restauration, les restes de Louis XVI, de Marie-Antoinette, et des deux tantes du roi mortes en exil.
Un caveau, dont l'entrée est placée au milieu du transsept, est destiné à la sépulture de la dynastie régnante.
Nous ne saurions terminer cette notice sans rendre hommage aux soins du savant collaborateur qui a bien voulu nous aider dans la restitution délicate des tombeaux ■déposés à Saint-Denis. M. le baron de Guilhermy, historiographe du monument, a consacré des années à débrouiller avec nous l'étrange assemblage de ces tombes accu-
mulées dans les cryptes, et dont beaucoup de fragments gisaient pêle-mêle dans les magasins. On peut recourir à la monographie que notre ingénieux et savant ami a publiée sur Saint-Denis, si l'on veut prendre une idée des richesses que renferme encore cette église.
^L y avait, en 450 , une bergère de J Nanterre qui prophétisait. A l'approche d'Attila, elle annonça que le Barbare ne toucherait pas à Paris. Les habitants, ne la voyant armée que de sa houlette, se crurent trahis et voulurent la lapider. Mais l'événement l'ayant confirmée, et la houlette s'étant trouvée plus forte que le marteau d'Attila, les Parisiens firent de la
bergère leur sainte et leur patronne. Cette première Jeanne Darc qui échappa au bûcher s'appelait Geneviève.
Voilà la légende que l'architecte Soutllot fut chargé de vêtir de pierre au milieu du XVIIP siècle. La première pierre fut posée par Louis XY, en 1764, peu de jours après la mort de madame de Pompadour. Mais quel rapport y avait-il entre le V* et le XVIIP siècle, entre Attila et Louis XV, entre sainte Geneviève et madame de Pompadour, entre les Parisiens de Ghilpéric et les Parisiens de VE7icyclopédie? Gomment les accorder dans une même pensée? Etait-ce bien le môme peuple, la même foi? Par quel prodige trouver dans l'Art une formule assez ample, une courbe assez vaste pour comprendre dans un seul édifice les extrémités opposées des Temps, la barbarie et la civilisation raffinée, les Huns et les encyclopédistes, la crédulité et le scepticisme, la légende et l;i philosophie? L'architecture est-elle capable
de donner à un peuple l'impression simultanée de son enfance et de sa virilité ?
Tel était le problème qui se présenta, lorsque l'esprit du XYIIP siècle mit au concours le plan d'une église à ériger sous l'invocation de la bergère des Mérovingiens. A la solution de cette énigme était attachée la grandeur originale dans la conception du monument. Mais le problème presque impossible en lui-même l'était plus encore vers la fin du règne de Louis XV.
L'architecte Soufilot ne se préoccupa en rien de ce passé lointain. Comme tous les hommes de son temps, il prit exclusivement son point d'appui dans le monde abstrait. Ce qu'il a le plus oublié, c'est la donnée historique de Tédifice ; ce qui se montre le moins dans son monument, c'est la patronne et la sainte à laquelle il est érigé. Voilà une des raisons pour lesquelles ce monument ne touche pas à la première vue ; il ne se lie à aucun passé ; la vieille France en est absente.
SoLilïlot n'a pas bâti son édifice sur la légende. Il a vécu, en pleine lumière, non avec les chartes et les chroniques du moyen âge, mais avec Montesquieu, Rousseau, Buffon, Voltaire, ces quatre colonnes du siècle de l'esprit. La pensée de ces hommes pénètre partout dans son édifice. N'y cherchez pas les ténèbres volontaires des arceaux gothiques. Vous ne pouvez échapper à la curiosité de la raison. Tout le monument est immergé dans la lumière du XVIIP siècle. Elle circule autour de la colonnade ; elle monte, elle scintille sous le dôme. Ce rayon obstiné de l'esprit vous accompagne jusque dans les tombeaux. Si le monument a un caractère c'est d'être bâti de lumière. Mais au milieu de cette clarté, où est l'autel du mystère f Je n'en vois pas la place.
L'architecte ne s'est pas préoccupé des convenances et des nécessités du culte, plus que de la tradition. Ce qu'il a voulu, c'est lutter non de foi avec les siècles passés, mais
d'audace avec les nouveaux. Aussi n'oubliez pas que c'est à Rome, en face du dôme de Michel-Ange, qu'il a conçu l'idée du dôme du Panthéon de Paris. Hé quoi ! lutter d'audace avec Michel-Ange? Oui. Porter aussi haut que lui la coupole du Panthéon romain pour y abriter la pensée de tout un siècle, c'était l'ambition de chaque architecte, depuis que le dôme de Saint-Pierre s'était levé à l'horizon. Le XX" siècle ne s'était-il pas abrité tout entier sous la coupole de Sainte-Mariedes-Fleurs de Florence, le XYP, sous celle de Saint-Pierre, et, plus tard, les trois îles d'Angleterre, sous le dôme de Saint- Paul de Londres ? Soufïlot a voulu donner une hospitaUté de ce genre à la pensée de son siècle. Il a même osé beaucoup plus. Car cette coupole hardie que Brunelleschi, Michel- Ange, Wren avaient assise sur de vastes massifs, Soufïlot, avec la témérité ou la légèreté de son temps, a voulu l'appuyer seulement sur quatre colonnes. Elles ont fléchi, dit-on ;
la force leur a manqué. IPa fallu leur porter secours, les raffermir par de lourds piliers. Pourtant l'édifice a résisté. Il est debout; et son second caractère est Taudace. Ajoutons : c'est une audace heureuse.
Si l'architecte se fût souvenu de sainte Geneviève, peut-être eùt-il gardé quelque chose de Thumihté des anciennes églises romanes. Peut-être]^eùt-on revu le porche d'une vieille basilique. De modestes dômes romans, retenus encore près de terre, s'essayant à monter, eussent précédé et annoncé la coupole maîtresse.
J'eusse aimé, pour ma part, à voir pour ornements, sur les murailles, la houlette et la quenouille de Geneviève mariées au marteau d'Attila. Mais non ! Dès les premiers pas, vous entrez dans les splendeurs corinthiennes.
Voyez ce péristyle. Est-ce bien ici le seuil d'une bergère? Que ferait-elle aux pieds de ces colonnes orgueilleuses? Si encore elle pouvait se réfugier dans leurs cannelures,
LE PANTHÉOiN 139
comme dans le tronc crevassé d'un vieil arbre ! Qu'a-t-elle besoin du luxe de ce portique pour filer ici les destinées de la France ? Où placer là en esprit sa bergerie et sa hutte ? Qu'a-t-elle besoin de cette colonnade dans la nue ? Ces voûtes sont-elles faites pour les cantiques d'une gardeuse de brebis? Elles semblent bien plutôt résonner des échos des derniers chants d'un Tyrtée ou, peut-être encore, d'une Marseillaise.
Non, ce n'est pas ici la maison d'une bergère. Qu'a donc fait l'architecte? A quel Dieu a-t-il élevé ces colonnes et ce dôme ? Est-ce un temple de la Nature, ou de la Science ou de l'Esprit? Personne ne répondit à cette question, tant que dura la France de l'ancien régime. Le monument de sainte Geneviève resta une énigme dont l'architecte lui-même ignora le secret. Personne ne put dire quel était le Dieu inconnu auquel avait été érigé le nouvel autel. Après avoir disputé quelques temps sur la témérité de
la coupole de Soufflot, on cessa d'en parier. Le XVll? siècle allait finir; et le monument le plus important qu'il ait élevé, ne s'adaptant à aucune des convenances du temps, resta étranger à la vieille France, qui acheva de passer à ses pieds sans le regarder ni le comprendre. Son nom n'est mêlé à aucun des actes de l'ancienne monarchie. Placé au-dessus de Paris, relégué au loin, dans un faubourg, près des murs, on eût dit d'un temple perdu dans le désert.
Qui donc révéla le sens de cette énigme de pierre ? Qui lui donna son vrai nom ? La Révolution française. Pour cela il fallut la mort de Mirabeau. Le 4 avril 1791, l'Assemblée constituante, en face de ce grand mort, eut une inspiration magnanime. Elle chercha autour d'elle où déposer les restes tièdes encore de son orateur. Elle leva les yeux vers la montagne de Geneviève; avec la sûreté de l'esprit héroïque, elle découvrit que cette église est un temple de la gloire.
LE PANTHÉON 14t
L'enthousiasme lui tint lieu du sentiment de l'art. Elle vit ce qui avait échappé à l'architecte lui-même, qu'il avait préparé d'avance une demeure aux morts illustres que devait évoquer une divinité jusque-là inconnue , la Liberté. Dans un transport civique, elle baptisa le monument, qui parut pour la première fois recevoir une âme et un sens. Elle l'appela le Panthéon,
Dès lors, tout s'expliqua, sitôt que l'éghse devint un temple de renommée. Voilà donc pourquoi cette vaste enceinte nue ressemblait à un forum. C'est la place où se réunira le peuple pour rendre son jugement sur les morts. Voilà pourquoi cette colonnade portait si haut ses splendeurs ; pourquoi la coupole se dressait comme une couronne sur la tête de Paris. Ne voyez- vous pas qu'il s'agit ici de l'apothéose, non d'une bergère, mais de la France, de la Patrie, sous la figure des grands hommes qui vont surgir au souffle du monde nouveau? Ce que l'on avait blâmé
comme un luxe superflu pour la prophétesse de Nanterre, ne devenait-il pas nécessaire pour glorifier les hommes de gloire ? Y avait-il des colonnes assez hautes, des chapiteaux assez fiers, des guirlandes assez riches pour célébrer ceux à qui la patrie terrestre devait des honneurs terrestres? Les défauts que l'on avait trouvés dans l'église devenaient autant de beautés dans le Panthéon.
Pour en prendre possession, on y porta Mirabeau. Il devait être le premier habitant de ce palais de la gloire humaine. Et qui n'eût cru, en effet, que cet homme puissant allait s'en emparer pour toujours? Qui jamais entrera, comme lui, tout vivant dans l'immortalité? Quelles acclamations sur son passage! Quel cortège d'une nation entière!
Mirabeau sera le premier hôte de ces sépulcres; il inaugurera le Panthéon. Qu'il y dorme en paix, confiant dans la liberté conquise et dans la postérité ! Tout un peuple veillera à jamais sur ses restes.
C'est ainsi que la France voyait alors l'avenir. Au moment où la Constituante jeta la dernière couronne sur Mirabeau, elle croyait voir s'avancer après lui une longue succession de grands citoyens encore inconnus, qui devaient, en leur temps, être apportés et rangés sous ces voûtes. Elle se figurait que la plus noble ambition des générations à venir serait d'avoir une place dans ces catacombes de la France nouvelle. Chacun se sentant disposé à mourir avec joie pour sa cause, ne trouvait rien de plus beau que de préparer à la mort un splendide édifice ; mort que chacun se représentait alors héroïque, sereine, chargée des guirlandes et des bénédictions du monde. C'est dans cet élan d'héroïsme vers l'avenir que la Constituante acheva de donner son esprit au Panthéon par ces mots :
Aux grands hommes^ la patrie reconnaissante.
Ilhision ! chimère ! rêve qui n'a duré qu'un
14i LES ÉGLISES DE PARIS
jour, je le sais; mais je n'en vois pas qui marque mieux Télévation des esprits, à cette première heure de la régénération de In France. Rien ne semblait plus simple que d'évoquer d'illustres descendants , qui ne pouvaient manquer de surgir de se disputer bientôt l'entrée de ces tombeaux. La flétrissure était alors si loin des cœurs! On se croyait si sûr de former une postérité héroïque. La plus belle récompense devait être une place choisie dans la mort. Les grandes époques croient facilement aux grands hommes; les petites ne croient volontiers qu'aux petites gens. Aux caveaux délaissés des rois de Saint-Denis, on opposait une nécropole de grands citoyens.
La principale beauté du Panthéon, c'est d'avoir Paris à ses pieds et d'être ainsi en spectacle permanent au peuple. Ceci n'avait pas échappé aux hommes de la Révolution. Consacrer un Panthéon, n'était pas à leurs yeux une œuvre de vanité politique. C'était
un monument pour l'éducation d'une nation par l'exemple de ses morts illustres. De tous les côtés de la ville, les yeux se tourneraient vers les tombes populaires qui renfermeraient l'âme éternellement vivante de la France. Les morts y trouveraient leur récompense et les vivants leur voie vers l'avenir. A l'entrée de la Révolution se dressait ce grand phare éclatant de la mort pour éclairer le chemin. La demeure des grands hommes serait pour le peuple fourmillant à leurs pieds un encouragement, un espoir, et, s'il le fallait aussi, un remords.
Mais qu'entendait la Constituante par ce mot : les grands hommes? Emportée vers l'avenir, elle eût admis dans son Panthéon bien peu des hommes de l'ancien régime. Au risque d'être injuste envers la vieille
France, elle n'eût admis, je crois, que quelques hommes de paix et de science :
L'Hospital, Descartes, Fénelon, pour ne pas renier ce passé jusque dans ceux qui ont les premiers travaillé à le détruire. Je doute qu'elle se fût inquiétée beaucoup de se trouver des ancêtres. Son temps lui eût suffi. Ce qu'elle voulait, c'était bien moins glorifier le passé qu'évoquer l'avenir.
Suivant l'esprit de 89, quels étaient les hommes envers qui la patrie devait être reconnaissante? J'essayerai de le dire.
Il est frappant que, dans notre siècle, on a classé les plantes, les animaux, suivant certains caractères généraux ; on a établi une échelle d'organisation, d'après laquelle on les range dans un ordre qui paraît être celui de la nature même. Mais les grands hommes? qui nous en donnera une classification exacte ? Où est le Linnée qui nous dira suivant quel ordre nous devons les placer, quels sont parmi eux les premiers et les derniers? Ne
consullez que les temps de décadence, le choix est bientôt fait. Pour ces temps-là, le plus fort est le meilleur. Toute gloire est bonne qui éblouit; tout homme est grand qui asservit les hommes.
Telle n'eût point été la réponse de 89. La Constituante, si on lui eût fait la question, eût classé les grands hommes d'après la justice qu'ils ont fait entrer dans le monde. Elle eût placé le plus haut celui qui a représenté le mieux l'idée du Droit, de la conscience universelle, celui qui l'a le mieux défendue par ses actes; après lui, les hommes de lumière, ceux qui ont découvert par la philosophie des vérités nouvelles, dans la société d'abord, puis dans la nature ; après eux, les hommes qui ont été l'ornement de leur siècle par l'art et par la poésie. La Constituante, toute à la politique, ne leur eût donné, je crois , à la manière de Platon, que le troisième rang. Quant aux hommes de bruit, aux hommes d'épée, sans caractère civil, elle avait
t48 LES EGLISES DE PARIS
si peu de goût pour eux ou plutôt tant d'aversion, que je crains bien qu'elle n'en eût admis qu'un petit nombre dans son monument, qui devait être avant tout le monument de la liberté et de l'humanité.
Yoilà aussi le seul point par où la Révolution, à son origine, eût pu s'entendre avec sainte Geneviève. C'est la houlette désarmée de la bergère qui a vaincu Attila. De même ici après treize siècles. Qui a repoussé le barbare avec une houlette, je veux dire avec une idée, avec une vérité nouvelle, avec une parole, avec une philosophie désarmée, celui-là a droit de bourgeoisie éternelle sous les voûtes du Panthéon de la Constituante.
Ainsi, elle en eût ouvert les portes toutes grandes à quiconque représente le bien, le vrai, le beau. Infailliblement, elle les eût fermées à qui s'est servi de sa gloire pour opprimer; elle les eût fermées à qui représente exclusivement la force triomphante , sachant bien que les peuples n'ont pas besoin
d'apprendre à l'adorer. Elle tenait que ceux qui ont usé de la force en ont presque toujours abusé, que d'ailleurs, avides et impatients de domination, ils ont eu leur récompense do leur vivant. En les excluant du Panthéon de la France nouvelle, elle eût voulu que les pierres portassent témoignage de l'esprit nouveau, dans lequel l'épée doit céder à la pensée. Dans l'opinion de ce temps-là, le dôme et le cloître militaire des Invalides appartenaient aux hommes de guerre. Qu'ils laissent aux hommes de paix le temple de la paix.
Dans les anciens monuments, un reste de barbarie est de donner la première place aux conquérants. Ici, l'originalité, la nouveauté eût été de les exclure pour ne laisser paraître que la gloire de ceux qui ont tout fait avec rien, c'est-à-dire avec l'esprit. Et quelle leçon pour un peuple toujours amoureux du plus fort, que ce dédain de la force et ce culte du bon droit dans le faible ! Par là, c'eût été le monument de l'ère moderne,
comme la comprenaient et l'appelaient les Français, à cette première aube de la Justice. Si cette défiance de la Constituante contre la force ouverte a été justifiée ou condamnée par les événements, la postérité le dira ; mais il faut louer le sculpteur David d'avoir compris dans son fronton Tintention première des fondateurs du Panthéon. Parmi les hommes illustres qu'il a choisis pour représenter le monde nouveau dans son bas-relief, presque tous sont désarmés et appartiennent à l'ordre civil. Je ne vois ici qu'une seule épée. S'il n'en eût mis aucune, la leçon eût été plus parlante.
Après Mirabeau, quels sont ceux auxquels la Constituante a décerné le Panthéon ? Entre tous les hommes de l'ancienne France qui a-t-elle choisi pour lui servir de compagnon?
LE PANTHEON loi
Par ce jugement, elle va achever de marquer le caractère qu elle veut donner à son édifice. Est-ce rautorité politique au prix de la justice et du sang? Est-ce la tyrannie du génie? Est-ce la toute-puissance des armes qu'elle veut introniser ici? Est-ce Richelieu? Est-ce Turenne? Est-ce Condé? Est-ce Gharlemagne? Non. C'est d'abord Voltaire, puis J.-J. Rousseau. Voilà le sceau de lumière qu'elle donne au Panthéon ; cette fois, l'empreinte est si bien marquée, qu'il sera désormais impossible de la lui enlever.
Le 10 juillet 1791, les restes de Voltaire, cachés jusque-là dans un cimetière de campagne, sont portés au Panthéon. N'était-ce pas l'esprit même du XVIIP siècle et de la civilisation moderne qui allait prendre possession de son temple? Ce char antique, sur ses roues de bronze, attelé des douze chevaux blancs du char de la lumière, ce cortège d'hommes vêtus à la romaine montraient un dernier effort pour se dérober aux passions-
présentes. Ce n'était plus la simplicité tragique du convoi de Mirabeau. Les esprits étaient remplis de la fuite du roi et du retour lamentable de Yarennes. La seconde fête de la fédération devait être célébrée dans trois jours. Entre ces tragédies, Paris se donna tout un long jour de sérénité radieuse en suivant rApothéose de Voltaire, parmi les masques scéniques. On lit faire à sa statue une première station sur les ruines de la Bastille. Toute la ville semblait dire : « Vois, comme nous t'avons vengé ! » Moment unique où la Révolution française, apaisée et confiante, s'éclaira subitement du sourire de Voltaire. Le bon sens, la raison, la justesse, la modération dans le triomphe, se communiquaient à tous. Le regard de A^oltaire dissipa pour un jour les incertitudes, les anxiétés, les colères, même les terreurs. On se sentait si sur de vaincre, ayant pour soi un tel otage de la vérité et de l'immortalité !
Tout autre fut le triomphe ajourné de Rousseau. Il n'arriva au Panthéon que le 11 octobre 1794. Mais dans l'intervalle tant de choses s'étaient passées! Cet espace de trois ans renfermait tout un siècle. Les restes de Marat (qui croirait que la réaction se couvrit un moment de cette apothéose?) s'étaient montrés sous ces voûtes ; ils en avaient chassé ceux de Mirabeau, pris en flagrant déht posthume de connivence avec la cour. Maintenant, J.-J. Rousseau apparaissait comme la purification après les profanations. Mais qu'il y avait loin de là à la foi des premiers temps ! On avait appris à douter des plus grands. On craignait que la mort ne conservât encore quelque secret terrihle qui déconcertât les apothéoses. Cependant, le moyen de douter de Voltaire et de Rousseau ! Après l'orage, ils restaient là, tous deux réconciliés, hôtes immortels de la Révolution dont ils gardaient l'enceinte. Ils étaient seuls, après le grand tumulte. Mais ils suf-
fisaient à remplir le Panthéon, Qui pourrait jamais les en arracher?
La Révolution était finie; du moins, on le croyait, et personne, pourtant, ne demandait pour aucun des chefs de la Révolution l'entrée de son monument. Encore moins eùt-on osé demander que les chefs de partis opposés fussent couchés les uns à côté des autres, sur le même lit de pierre. On eût craint que les morts ne se réveillassent et que la bataille ne recommençât entre eux. Soit modestie, soit haine, la Révolution, qui avait élevé un monument aux grands hommes, laissait à Tavenir le soin de le peupler. Il restait comme une pierre d'attente; il représentait l'espérance lointaine, le bonheur ajourné, ou plutôt la religion civile qui devait être le couronnement et la fin de la vie puljli({uo.
Monument de Janus, au double visage, l'un tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir, il change de nom suivant la différence des
temps! Regardez ! Église ou temple, Sainte- Geneviève ou Panthéon, il pourrait à lai seul dire si la Révolution est vaincue ou victorieuse.
L'Empire parut l'avoir oublié ; puis tout à coup Napoléon y fit entrer l'un de ses plus vaillants généraux, Lannes. Si la nation eût été consultée, elle lui eût donné pour compagnons de tente. Hoche, Kléber, Marceau, Joubert. Lannes resta seul à son tour et comme dépaysé dans ce séjour de la paix. D'ailleurs, que pouvaient devenir des honneurs funèbres qui ne dépendaient plus que de la faveur et de l'amitié du prince? En mêlant à Voltaire et à Rousseau des dignitaires obscurs, sans lendemain, on ôta bientôt au Panthéon son auréole. Le nom lui resta, la pensée en fut retirée. Ce ne fut plus ni Sainte-Geneviève ni le Panthéon, mais une chose sans âme, tombée en désuétude, sépulcre vide d'une révolution morte.
Gela ne suffit pas à la Restauration ; et ici,
comme ailleurs, la franchise de ses haines la trompa! C'est elle qui, en rendant au Panthéon le nom de l'ancien régime, lui rendit sa signification politique et civile. Le peuple, idolâtre des mots, recommença à s'attacher à ces pierres, dès qu'il vit comme elles lui étaient disputées. En ôtant l'inscription : « Aux grands hommes », la Restauration parutvouloirôter jusqu'à l'espérance. Quand elle eût pu si bien se couvrir de ces mots, elle aima mieux les tourner contre elle. Heureuse que l'on n'ait pas su alors jusqu'où elle poussait la fureur de se perdre.
Elle osa ouvrir les tombeaux de Voltaire et de Rousseau, en piller les restes, en remjilirdes sacs, les jeter au loin, je ne sais dans quel égout, près de la Seine. Représailles des sépultures royales et des spectres dispersés de Saint-Denis. Que serait-il arrivé si nous l'eussions surprise en flagrant délit, la main dans ces tombeaux? Mais, avec un reste de prudence que l'on n'aurait pas imaginée dans
ses témérités, elle avait choisi la nuit pour cette œuvre de nuit. Le secret de cette victoire clandestine sur des ossements fut si bien gardé, qu'il n'a été révélé que de nos jours et au milieu de l'indifférence à laquelle nous nous sommes accoutumés. Les tombeaux ont continué à être visités trente ans après qu'ils étaient vides. Ce secret, cette peur, ce silence, cette nuit, voilà notre excuse. Vous ne pouvez, du moins, nous accuser d'avoir laissé volontairement et sciemment jeter aux vents les cendres de nos grands hommes comme leurs idées.
Ainsi a fini le beau rêve de la Constituante, réducation morale d'un peuple dans la liberté [lar le souvenir consacré des meilleurs. La Constituante et la Convention ne voulaient
pas seulement des tombes cachées dans des souterrains ; elles voulaient des œuvres d'art, bas-reliefs, statues, fresques, tableaux, tout un ensemble de monuments décoratifs, qui eussent fait du Panthéon le Campo Santo, le Santa-Croce et le Westminster de la France. Et qui peut dire, par exemple, que le Serment du Jeu de Paume^ par David, n'eût pas acquis un nouveau sens sous cette coupole? J'eusse aimé à voir ici tant de serments jurés, solennels de tout un peuple. Taillés dans le marbre ou peints à la fresque sur les murailles, le vent ne les aurait pas emportés au premier souffle. Ils auraient duré plus d'un jour.
Cette manière sérieuse de concevoir la vie et deprendre la mort à témoin fut une des idées les plus grandes de la Révolution française. C'est aussi celle qui est le mieux anéantie, celle qui est le plus loin de nous, qui nous parle le moins, qui nous est le plus opposée, qui nous sépare le plus de 89, qui montre le mieux combien notre esprit est dilTcrent, et
de quelles hauteurs nous avons été précipités.
Faire crédit à un être idéal, la Patrie, au point d'accepter pour payement et loyer de nos services la reconnaissance idéale de générations avenir, qui voudrait aujourd'hui de ce contrat? Qui pourrait seulement le concevoir? L'homme qui le proposerait, on Taccuserait d'être un mystique.
La pensée de porter notre vue au delà du présent, de prendre notre levier dans le tombeau, de donner un aliment quelconque aux belles actions par l'appât d'une noble mort, de chercher une raison de vivre au delà de la vie, dans l'émulation des grandes choses et l'ambition du sépulcre, ces idées et toutes celles de ce genre sont extirpées de l'âme humaine, au moment où je parle. Il est même difficile de les rendre de manière à les faire sentir, tant elles nous sont devenues étrangères et hostiles ! Notre langue actuelle se refuse à les exprimer. Oui, ces idées-là sont
mortes, je le reconnais, je l'avoue. Mais êtes-vous bien sûrs qu'elles ne renaîtront jamais?
Quoi! vraiment? deux tombes spoliées et vides, des restes jetés à tous les vents ! Est-ce là tout ce que la France peut faire pour ses grands morts? La « Patrie reconnaissante », n'est-ce qu'une sépulcrale ironie? Pourquoi donc n'aurions-nous pas, à notre tour, notre Westminster et notre Gampo Santo? La France n'a pas comme les Pisans, rapporté sur ses vaisseaux de la terre du saint sépulcre. Cela est vrai. Mais, n'a-t-elle pas soulevé assez de noble poussière dans le monde pour enterrer dignement ses héros ?
Et qui donc se plaindrait de voir sainte Geneviève donner la main à Jeanne Darc, L'HospitalàTurgot, Descartes à Montesquieu, Voltaire à Rousseau, Hocheà Yauban, Buffon àLaplace, àCuvier, à Geoffroy Saint-Hilaire? Quelles processions de nouvelles panathénées ne serait-ce pas que les siècles et les temps
réconciliés entre eux sur ces murailles, par l'entremise des grandes figures qui, en dépit de nous, ne périront point? Il y aurait au moins une pierre, un nom, pour ceux qui, sans avoir obtenu la gloire, ont mérité un souvenir. Voyez comme l'indifférence entraîne et dégrade tout de nos jours, les hommes et les choses! Peut-être, à aucune époque du monde, pareille faculté d'oubher pour être oublié n'a été donnée aux générations.
Dira-t-on que notre passion de l'égalité est si grande, que nous sommes envieux des tombeaux, et que c'est la raison pour laquelle la conscience publique a si mal protégé ses hôtes du Panthéon? Vous ne pouvez le dire, puisque au contraire partout s'érigent obscurément, à des hommes obscurs, des statues, des bustes, encouragés bien souvent par la vanité ou la complaisance municipale. Mais ne serait-il pas à propos que les plus grands
au moins et les meilleurs fussent réunis et
rapprochés quelque part, comme dans la conscience publique? Il ne nous serait pas inutile, je crois, de les entendre ici converser entre eux du bord d'un siècle à Tautre. Pensez-vous que Galilée ne gagne rien à se trouver près de Dante, Machiavel près de Michel-Ange, dans Santa-Croce; et Fox près de Pitt, Shéridan près de lord Ghatham, dans Westminster? Ges amitiés dans le marbre et dans la mort ne disent-elles rien aux vivants? Pour moi je l'avoue, je serais prêt à user de clémence envers Mirabeau. Je croirais que ses restes ont été assez châtiés d'une proscription de soixante-treize ans dans l'égout de Clamart. Je consentirais à le rétabhr dans sa demeure funèbre. Seulement, je lui infligerais pour supplice d'avoir à perpétuité sous ses yeux la figure de la conscience et de l'intégrité dans son adversaire et son juge, La Fayette.
Il ne me déplairait pas de voir madame Roland à côté de madame de Staël. J'aimerais
à renconLrer Arago s'entretenant avec Gondorcet et Lavoisier, ou, de nouveau Chateaubriand entre ses deux amis de la dernière heure, Lamennais et Béranger. Je pousserais plus loin encore la tolérance envers ceux qui ont. servi la liberté, la dignité humaine et donner un exemple de ce que nous avons le plus oublié, le courage civil. Je souffrirais volontiers Malesherbes entre Yergniaud , Manuel et le général Foy. Je n'oublierais pas les écrivains qui ont honoré la presse dans le combat de chaque jour; car j'ai appris ce que devient une nation quand ils se taisent, et je graverais avec amitié le nom de Garrel à côté de celui de Paul-Louis Courier. Je me souviendrais aussi que lorsque nous portions à bras la bière de Benjamin Constant, j'entendis un long cri s'élever : « au Panthéon ! « Je ne lui refuserais pas la place qui a été donnée à Shéridan,
Quant à ceux qui ont versé à flots le saiig humain, même avec de justes colères, même
sans le vouloir, même sous le coup de la fatalité antique, qu'en ferez- vous? Ici, l'antiquité répond pour moi. Que ceux-là ne dépassent pas ce seuil. Ils ressemblent à Oreste. Ils sont destinés, comme lui, à errer autour des degrés du temple, sans pouvoir y entrer.
Jamais Tart n'aurait eu un plus noble but. Il s'agirait de ressusciter l'âme engourdie, enténébrée d'un peuple. Le ciseau et le pinceau feraient peut-être le miracle qui semble refusé à la plume et à la parole humaine. Un peintre (1), d'un talent sévère, avait consacré sa vie à un projet de ce genre. Il avait osé peindre la Bible tout humaine de ce Vatican renié de la liberté civile. Où sont ses tableaux? Où sont les scènes dans lesquelles revivaient, dit-on, les principales époques d'affranchissement de l'esprit moderne, comme une préparation au travail et
(n M. Chenavard.
au vœu de la Constituante? Est-ce une fatalité que ces murailles rejettent jusqu'aux offrandes de la liberté dans l'art?
Je sais qu'il faut que le temps ordonne lui-même ses Panthéons et que l'on ne peut improviser l'immortalité. Mais, Dieu merci! la France n'est pas d'hier. Elle a vécu assez pour pouvoir passer au crible les noms illustres, et discerner ceux qui lui ont été ou utiles ou funestes. Que risquerait-elle à commencer au moins ses justices par ceux qui nous dominent de loin et sont étrangers à nos temps? Qu*a-t-on fait de Descartes? Rapporté par grâce à Saint-Germain-des-Prés, il attend encore son éloge funèbre qui lui a été refusé. Où est le monument de Montesquieu? Où est celui de Buffon? On ne se commettrait pas trop à faire ici réparation à leurs mémoires.
A quoi bon, direz-vous? Ces gloires-là sont hors de notre horizon d'aujourd'hui. Elles se passent de nous, et le présent seul nous
intéresse. Il s'agit des hommes qui ont vécu depuis la Révolution française ou qui l'ont préparée. Voilà ceux qu'il s'agit de juger. Et qui en fera le discernement? Pour l'essayer, il faudrait que leur œuvre fût consommée. Car, tout morts qu'ils sont pour nous, ils sont encore dans la mêlée ; ils continuent de combattre et de haïr. Et puis, où ramasser leurs os? Ils ont ùl) si bien dispersés à tous les vents!
Allez, cherchez ceux de Mirabeau, de Gondorcet, de madame Roland. Essayez de retrouver ceux de Voltaire et de Rousseau. Qu'en a-t-on fait? Nous ne savons. D'ailleurs, qui nous assure qu'Agrippa d'Aubigné à Genève, Bayle en Hollande, Garnot à Magdebourg, madame de Staël à Coppet, ne préfèrent pas leurs tombes de proscrits à des justices funèbres qui se sont fait trop attendre? Peut-être nous diraient-ils : « Il est trop tard! » Et si nous do pouvons les apporter ici, où serait la sanction du monument? Où
serail le respect? Vain projet de diviniser l'humanité. Elle se rit de son culte. Qui donc commanderait ici le silence et la piété des morts, si les morts sont absents ? Craignez que l'on ne prenne, sans eux, leurs sépultures pour un musée.
Voilà l'objection principale. C'est au temps à venir d'y répondre. Pour moi, je la constate et je me tais. Car, tout ce que j'aurais à dire suppose un premier Panthéon, un édifice moral, celui de la conscience, de la patrie idéale, de la hberté politique dans le cœur et la maison de chaque homme. Les colonnes en seraient vivantes et n'auraient besoin ni de piliers ni de mains de fer pour se soutenir dans la nue. Tant que cet édifice n'existe pas dans l'intérieur de chaque Français, ne songeons pas à rouvrir la maison commune de la gloire civile et de l'immortalité. Aussi longtemps qu'il est de dogme, dans la conscience humaine, que le plus fort seul a raison, un Panthéon est impossible. Il est bien sur qu'il
resterait vide, même rempli jusqu'au faîte d'un peuple de marbre. Que serviraient, dites-moi, des hommes de pierre à des hommes de pierre ? Les morts sont patients ; qu'ils attendent.