SAINT-YINGENT-DE-PAUL
Une seconde église s'éleva bientôt après Notre-Dame-de-Lorette sur le type des basiliiiues latines. Admirablement située, l'église Saint- Vincent-de-Paul présente extérieurement un mélange de styles assez divers.
Derrière un portique ionique dans le goût grec, s'élève un grand mur surmonté de deux tours carrées dont la silhouette un peu froide et les larges baies garnies de treillis rappellent plutôt les constructions industrielles que la forme prêtée aux clochers. Si l'on entre dans l'église, on se .trouve transporté dans une basilique latine, laissant apercevoir des réminiscences des arts pseudo-normands de Sicile. Les gens curieux et qui veulent se rendre compte de
tout ne comprennent pas trop comment ces cliarpentes apparentes à l'intérieur s'arrangent avec la forme des toits visible à l'extérieur; mais ce sont là des détails sur lesquels il faut se garder de s'appesantir aujourd'hui. Flandrin a couvert les murs de cette basilique, au-dessus des latéraux, de deux immenses compositions en forme de frise qui sont certainement ce que cet artiste éminent a laissé de plus parfait. Ces belles pages, qui à elles seules immorlaliseraient leur auteur, gagneraient beaucoup si l'architecte ou l'artiste chargé de la décoration de la basilique n'avait pas abusé des tons jaune-abricot. Ce malencontreux fond jaune, que l'on retrouve partout, a l'inconvénient, même pour ceux qui aiment cette couleur, de ne s'harmoniser avec aucune autre. Flandrin, qui ne peut passer pour un coloriste, a fait, on le reconnaît, des efforts considérables pour combattre cette influence du jaune, mais n'a pu la vaincre entièrement.
SllNTE-GLOTILDE
Cependant et quels que fussent les mérites de ces deux dernières églises, on renonça bientôt à la basilique latine. L'édilité parisienne, poussée par un courant des esprits qui inclinait alors vers les monuments du moyen âge, voulut construire une église gothique. On se mit à l'œuvre, et Sainte- Clo tilde sortit de terre. Élevée après force tâtonnements et sans tenir compte de ce qui donne aux monuments du moyen âge une physionomie originale, le mode de structure, cette tentative ne fournit qu'un pastiche pâle des édifices religieux imités de notre architecture de l'Ile-de-France, de Champagne et de Picardie. On trouva ingénieux d'aller chercher des modèles dans les
édifices gothiques du Rhin, plutôt que de recourir à nos égUses de Paris, de Chartres, d'Amiens ou de Reims. Nul n'est prophète en son pays, pas même les monuments.
Nous en avons la preuve à Paris, du moins pour ce qui touche aux églises modernes. La tentative vers le gothique avortée, l'anarchie fut maîtresse en fait de monuments religieux; aussi n'essayerons-nous pas de décrire tous ceux qui s'élevèrent en ces derniers temps, et qui sont à peine terminés. Byzantin , roman , renaissance , romain , voûtes, plafonds, systèmes en fer, construction de pierre et de hrique, flèches aiguës, coupoles, comhles et terrasses, etc., tout se rencontre dans ces œuvres, tout, si ce n'est certainement l'unité de pensée. Tous les goûts peuvent y trouver leur compte. Il n'est pas douteux que ces églises, élevées avec luxe d'ailleurs, remplissent exactement le programme et qu'elles satisfont pleinement aux exigences compliquées du culte
actuel. Nous aurions tort d'en demander davantage, et nous devons laisser à la postérité le soin de décider si elles représentent exactement une époque brillante de l'art, un état transitoire, une renaissance ou une décadence.
L'ancienne abbatiale de Saint-Denis a subi les contre-coups des événements politiques de notre histoire. Fondée après le martyre de saint Denis et de ses compagnons, tour à tour ruinée, reconstruite, dévastée, agrandie, centre de richesses considérables amassées
(1) Afin de ne pas scinder le remarquable travail de M. Viollet-le-Duc, on a placé à la suite des églises de Paris la notice sur l'antique église abbatiale de la ville de Saint-Denis qui est devenue aujourd'hui presque un faubourg de Paris.
par la piété des rois, pillée, refaite entièrement à plusieurs reprises, assiégée, restaurée, mise à sac, mutilée, rassemblant ses débris épars, elle nous laisse voir encore les traces de sa splendeur passée et une réunion de monuments incomparables.
On sait que sainte Geneviève s'occupa de reconstruire la chapelle élevée sur le lieu où. les corps des saints martyrs avaient été ensevelis irar Catulle, pieuse femme qui, dit la légende, assista saint Denis dans sa prison et recueillit son corps. Vers l'an 630, Dagobert voulut donner à ce temple une splendeur nouvelle. A la place de l'église de Sainte-Geneviève, il éleva une basilique assez vaste dont nous avons retrouvé les parties inférieures vers l'entrée actuelle du sanctuaire. Le roi Pépin, au YIII" siècle, réédifia cette basilique qui tombait en ruines. De ces deux dernières églises, il ne reste que quelques tronçons de colonnes et des chapiteaux en marbre replacés dans les
cryptes au XIP siècle; une quatrième reconstruction fut entreprise pendant le XP siècle, ainsi que le prouvent les restes de la crypte centrale sous le sanctuaire, qui appartiennent à cette époque. L'abbé Suger, en 1137, s'occupa de rebâtir en totalité l'église de son abbaye, devenue trop petite pour le nombre des fidèles qui s'y rendaient de fort loin. 11 commença par la façade occidentale, mit la main à l'œuvre absidale et entreprit la nef que peut-être il n'eut pas le temps d'achever. Des monuments antérieurs, l'illustre abbé ne conserva, comme nous venons de le dire, qu'une partie de la crypte centrale et quelques fragments de marbre, colonnes et chapiteaux carlovingiens. D'ailleurs, il mit les plus grands soins à décorer le nouveau monument de verrières splendides, d'autels, de clôtures de bronze et d'ivoire, de pavés en mosaïque et d'objets mobiliers d'une grande valeur. De ces richesses, il ne nous reste que quatre verrières, d'une incomparable
beauté (1), des débris de pavages et quelques pièces du trésor, déposées aujourd'hui au Musée du Louvre.
Malheureusement, Suger ne surveilla pas les fondations de son édifice avec toute l'attention qu'exige ce genre de travaux; ce qui est plus vraisemblable, pressé de jouir et ne voulant pas enfouir des sommes considérables dans ces oeuvres inférieures, il les fit faire précipitamment et avec parcimonie.
En 1219, la foudre mit le feu à la flèche en charpente (jui couronnait la tour septentrionale de la i'arade. Le dégât paraît s'être étendu au-dessus du narthex de Téglise de Suger; et, en 1230, la nef et le transsept, qui comptaient moins d'un siècle d'existence, menaçaient ruine, probablement à cause de la mauvaise qualité des fondations. L'ab])é
(1) Les verrières, dues à Suger, sont placées dans les fenêtres des cliapelles absidales. Deux sont entières et n'ont besoin que de restaurations partielles, les deux autres ne sont que des fragments complétés en ces derniers temps.
Eudes Clément remplaça la charpente détruite de la tour septentrionale par une flèche en pierre, il reconstruisit la partie interne du sanctuaire, en conservant les collatéraux et chapelles absidales de l'église de Suger, il éleva le transsept et une partie de la nef actuelle, qui ne fut achevée, en raccordement avec le narthex du XIP siècle, que par son successeur, Mathieu de Vendôme.
Pendant les premières années du XIV* siècle, on ajouta des chapelles aux bas-côtés nord de la nef, entre les contreforts du XIIP siècle, et après le mort de Charles V une chapelle fut élevés du côté du midi, le long du mur oriental du transsept. L'église ne fut plus modifiée jusqu'à la Révolution de
Depuis Dagohert, les rois français étaient ensevelis dans l'éoiise abbatiale fl). On com-
(1) Des sarcophages mérovingiens et carlovingiens ont été trouvés en assez grand nombi'e au dessous du pavé de la basilicxue de Dagobert.
prend que ces cluuigements successifs avaient dû dégrader et peut-être détruire entièrement la plupart des monuments élevés sur les sépultures royales, en admettant que ces sépultures fussent surmontées de tombeaux. Quoi qu'il en fût, saint Louis voulut donner aux sépultures de ses prédécesseurs un aspect monumental. Il fit donc élever d'abord, à la gauche du maître-autel, au bas du sanctuaire, un mausolée au roi Dagobert, sous lequel furent placés les restes de ce prince, ainsi que les ossements de la reine Nauthilde, sa femme, et de son fils Sigebert. Puis, des deux côtés du chœur des religieux, c'est-à-dire dans le Iranssept, en prolongement des piliers de la nef, Louis IX éleva des tombeaux, avec effigies, aux princes et princesses dont voici les noms : Pépin et Bertlie, sa femme, Louis et Carloman, Clovis II et Charles Martel, Eudes et Hugues Capet, Robert le Pieux et Constance d'Arles, Henri P' et Louis VI, Constance de Castille, seconde femme de
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Louis VII, et Philippe, fils aîné de Louis YI, Carloman, roi d'Austrasie, et Hermintrude, première femme de Charles le Chauve. Quant au tombeau de ce prince, qui datait des premières années du XIIP siècle, il était en bronze et placé au milieu du chœur des religieux. Depuis lors, tous les rois, jusqu'à Henri II, eurent leur monument à Saint-Denis. La reine Catherine, sa femme, avait fait commencer une belle rotonde, d'après les projets de Philibert de l'Orme, dans le terrain voisin du croisillon nord de l'église ab batiale, pour y placer le magnifique mauso lée élevé pour son époux et pour elle (1) Mais la reine Catherine, qui commençait beau coup d'entreprises sans en achever aucune laissa la construction à moitié de sa hauteur. Toutefois, le mausolée y fut déposé; c'est
(1) Ce monument fut démoli par ordre du régent au commencement du dernier siècle. Les colonnes qui entourent la pièce d'eau dans le parc de Monceaux en proviennent.
celui (fue l'on voit aujourcriiui dans la chapelle nord du transsept, et dont les statues admirables sont dues à Germain Pilon. Il est à croire qu'en vieillissant, Catherine de Médicis eut des scrupules à propos des statues nues en marbre, dues au ciseau de Germain Pilon, car elle en fit sculpter deux autres, revêtues d'habits de parade, qui, déposées seulement sur des matelas de bronze, ne furent jamais substituées, heureusement, aux chefs-d'œuvre de notre statuaire français. Ainsi possédaiL-on à Saint-Denis les efiBgies en double de Henri II et de la reine sa femme. La statue vêtue de Catherine la représente vieille, tandis que celle qui est couchée nue sous le cénotaphe, nous la montre avec toutes les grâces de la jeunesse. L'art italien de la Renaissance n'égale pas la noble beauté de ces deux statues do Germain Pilon, qui seraient bien autrement vantées et connues si elles étaient placées dans quelque église outre-monts.
Pendant la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, l'abbaye eut fort à souffrir des deux partis, qui, tour à tour maîtres de la ville, ne se firent pas faute de rançonner les religieux et de disposer des trésors de la reine Isabeau de. Bavière qu'ils avaient en garde. Toutefois, l'église et son trésor sacré furent respectés. En 1590, les huguenots, et surtout les ligueurs, enlevèrent de l'abbaye tout ce qu'ils purent trouver ayant de la valeur ; mais assez à temps le trésor avait été déposé à Paris, dans l'église Sainte-Groix-de-la-Bretonnerie.
Depuis l'entrée de Henri IV à Paris et le couronnement de Marie de Médicis jusqu'à la fin du dernier siècle, l'abbaye jouit d'une paix profonde. Les abbés en profitèrent pour démolir les anciens bâtiments des moines et pour élever les gros logis affectés aujourd'hui à la Légion d'honneur; en prétendant restaurer l'église, ils firent disparaître de la vieille basilique quantité de monuments pré-
cieiix, entre autres les [-ortes de bronze données par Dagoberl;, des mosaïques de l'époque de Suger, les stalles du XIIP siècle, le jubé du XII% conservé lors des reconstructions sous saint Louis, et l'autel des reliques, qui datait de la même époque. Ce premier acte de vandalisme fut suivi d'une véritable dévastation, en 1793.
Ce fut le 12 octobre de cette année (21 vendémiaire an II) que, par suite d'un décret de la Convention, l'on commença la profanation des tombeaux. Depuis Henri IV, aucun monument n'avait été élevé dans l'église. Les dépouilles des princes de la maison royale étaient déposées dans la crypte centrale, et ce caveau était si bien rempli, que le cercueil de Louis X.V était sur les marches mêmes de la descente. Les violateurs, pour ne pas se donner la peine de remonter ces bières de plomb, firent un trou à Textrémité de la crypte donnant dans le collatéral souterrain, et le premier cercueil qu'ils ouvrirent fut
celui de Henri IV. Le corps du roi était si bien conservé, que les ouvriers employés à cette besogne hésitèrent à le jeter dans la fosse commune et le laissèrent exposé jusqu'au 14 après-midi, où chacun put le voir. L'ordre étant arrivé de ne faire aucune exception, les restes du roi Henri furent jetés avec les autres. Un procès-verbal, très détaillé de ces violations, a été dressé par D. Poirier, archiviste de l'abbaye. Cette pièce, écrite simplement, sans commentaires, est une des lectures les plus émouvantes qu'on puisse faire. Elle a été imprimée tout au longdans l'excellente Monographie de Saint-Denis^ par M. le baron de Guilhermy. Les violateurs ne s'attachèrent pas seulement aux dépouilles des princes; les autels furent renversés, les verrières brisées.
En 1795, les plombs qui recouvraient les combles furent enlevés; mais, en septembre de la même année, de la tuile et des ardoises furent apportées de Paris pour préserver les
voûtes. Alors, dans le croisillon nord, on avait élevé une sorte de montagne toute composée des débris ramassés dans Tégiise. Nous possédons un curieux croquis de Percier, fait sur place, en 1797, et qui montre cet amas étrange de monuments empilés confusément.
Cependant, dès l'année 1795, Alexandre Lenoir avait réclamé, au nom de la Commission des arts, pour le Musée des monuments français dont la formation avait été arrêtée par le gouvernement, tous les débris de Saint-Denis. Les statues qui existaient encore, des fragments d'autels, de pavages, de mosaïques, les monuments entiers de Dagobert, de Louis XII, de François P' et de Henri II furent donc transportés morceaux par morceaux au Musée des Petits-Augustins(l), dans des fourgons d'artillerie. Alexandre Lenoir, secondé par quelques artistes et
(l) Actuellement École des beaux-art«.
ÉGLISE DE SAINT-DENIS 1 ir,
entre autres par Percier, poursuivit la tâche qu'il s'était imposée, parfois au péril de sa vie, avec une persévérance et un zèle des plus louables. Et si le classement qu'il fit au Musée des monuments français prêtait fort à la critique, s'il fut cause de nombreuses erreurs dont les conséquences ont été quelquefois jusqu'au ridicule, il ne faut pas moins attacher à son nom un sentiment de reconnaissance éternelle pour avoir sauvé tant de chefs-d'œuvre d'une entière destruction.
Malheureusement, les tombeaux en bronze avaient été envoyés au creuset. Ces tombeaux sont ceux de Charles le Chauve, de Marguerite de Provence, du dauphin Charles, fils de Charles YI, de Bureau de la Piivière, du sire de Barbazan, de Louis de Pontoise, du roi Charles YIII, qui était tout couvert d'émaux, et du marquis de Saint-Maigrin. Les seules œuvres de métal conservées sont les six statues du tombeau de Henri II. L'influence de l'église de Saint-Denis sur
lie LES EGLISES DE PARIS
les aris français est singulière. Le monument de Suger est le premier qui ait été élevé d'après le système de structure dite gothique, et l'on sait quelle importance prit dans l'Ilede-France et bientôt dans tout le domaine royal cet art, dont les principes, entièrement nouveaux alors, devaient s'étendre sur tout l'Occident. Saint-Denis, pendant la période du moyen âge depuis le XIIP siècle et jusqu'à la Renaissance, fut, pour nos écoles de statuaires, comme un lieu d'exposition permanente où l'on rassemblait leurs œuvres les plus remarquables. Il y avait, dans cette église, des échantillons de toutes nos anciennes industries d'art : bronzes merveilleux, grilles en fer forgé d'un travail précieux, mosaïques en pâtes de verre et en terre cuite, vitraux incomparables, ouvrages d'orfèvrerie qui sont les plus belles pièces du Musée du Louvre, cuirs gaufrés, émaux, boiseries sculptées, pavages incrustés, applications de verres dorés, etc.. Ces objets
remplissaient la vaste église à ce point que, malgré tant de dévastations, beaucoup ont pu reprendre leur place, et nous en possédons une quantité prodigieuse en magasins. Les objets sauvés de la ruine en 1795 formèrent le fond du Musée des monuments français. A son tour, et grâce à cet appoint, ce musée fut la cause première d'une réaction dans l'esprit du public.
Pendant que les artistes ne juraient que par le faux grec et le faux romain de l'école davidique, le public fréquentait assidûment le nouveau musée et prenait goût à ces objets d'art qu'il n'avait jamais songé à regarder, quand ils encombraient les églises et les châteaux. Déjà, en 1797, on pouvait prévoir le mouvement romantique qui se développa vingt-cinq ans plus tard. Sous le Consulat et pendant les quelques mois de paix qui permirent aux étrangers de visiter la France, le musée des Petits-Augustins attira particulièrement l'attention des touristes et, du musée.
ceux-ci s'emjDi'essèrent d'aller voir les monuments abandonnés d'où ces trésors étaient tirés. L'abbatiale de Saint-Denis devint le pèlerinage pour les amateurs, et l'un d'eux, Kotzebue (1), nous a laissé ses impressions. (( C'est, dit-il, en parlant du Musée des monuments français, une^des curiosités les plus remarquables de Paris. » Puis, visitant l'église abbatiale en compagnie de M""' Récamier, il se livre, dans'ses lettres, à des mouvements romantiques fort nouveaux alors et dont, depuis, on a trop abusé. « Eu entrant, écrit-il, ce vide immense, ce désert riche en décombres, habité seulement par des oiseaux de proie, et dans lequel on a placé des sacs de farine!... Nous trouvâmes là un vieux suisse... Il erre au miheu de ces ruines comme un fantôme... Il croyait revoir encore, à la place qu'ils avaient occupée, d'anciens monuments dont le souvenir a laissé
(1) Soiivcniis de Paris en 16'04, par A. Kotzebue. An. XIII (1805).
dans son âme une profonde impression...
Nous le suivîmes en descendant quelques marches, et il nous conduisit dans un souterrain obscur... etc.. « On voit, naître dans cette lettre de KotzeLue le jargon du premier romantisme troubadour et brumeux si fort en vogue au commencement de la Restauration.
La pauvre église do Saint-Denis, dépossédée de ses vitraux, laissant voir de tous côtés des tombes bouleversées, à peine couverte, noire et moussue, se prêtait à ces descriptions sentimentales. On allait méditer sous iQSsombi'es arceaux^ soupirer dans les cryptes dévastées... Mais le premier consul, devenu empereur, et dont l'esprit, comme on sait, n'avait point de tendances au romanesque, prétendit rendre à la basilique son ancienne splendeur. L'empereur voulait consacrer cette église aux dynasties qui s'étaient succédé sur le trône de France et en faire la sépulture impériale.
Nous possédons le programme dressé en vue de l'exécution de ce projet; il est intéressant à plus d'un titre. Napoléon ne pensait pas à rendre à Saint-Denis tous les monuments transportés au Musée des monuments français, auquel d'ailleurs il portait un intérêt très vif, mais il eût voulu signaler le passage de tant de princes dans la vieille église par une série de statues, d'épitnplies; et sous cette inspiration, des travaux furent commencés. Malheureusement, ils ne répondirent pas à l'attente de l'empereur, qui, visitant au commencement de 1813 les ouvrages déjà faits, manifesta son mécontentement avec vivacité, au point que, dit-on, l'architecte en mourut de chagrin.
Un des premiers actes de la Restauration fut de détruire le musée des Petits-Augustins. Le gouvernement prétendit restituer à toutes les églises et châteaux dépouillés les restes recueillis par Alexandre Lcnoir. Cette restitution fut un véritahle pillage, comme on
peut le croire, puisque la plupart de ces églises et châteaux n'existaient plus. Toutefois Saint-Denis reçut non-seulement ses tombeaux authentiques, mais un grand nombre d'autres monuments provenant des abbayes de Royaumont, de Maubuisson, des Jacobins, des Gélestins de Paris, etc. De cette réunion on composa, dans les cryptes, le plus singulier mélange. Voulant présenter une suite non interrompue de rois et princes du sang par ordre chronologique, des statues furent baptisées à nouveau; d'un tombeau on en fit deux ou trois. D'un Charles V et d'une Jeanne de Bourbon qu'on possédait en double, on fît un saint Louis et une Marguerite de Provence, ce qui fut pour nos peintres d'histoire l'occasion de singulières méprises. Quelques personnages changèrent de tête, et l'on vit, par suite, chez tous les mouleurs de Paris, une certaine reine Nanthilde, femme de Dagobert, à laquelle on avait adapté la tête d'un jeune prince. S'il man-
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quait un tombeau à la collection, on en composait un avec des fragments pris à des retables, à des autels, puis on posait làdessus une statue inconnue, que l'on baptisait suivant le besoin. Cette méthode avait été déjà suivie (il faut le reconnaître) par Alexandre Lenoir dans son musée. C'est de cette façon qu'il composa le célèbre tombeau d'Héloïse et d'Abailard, aujourd'hui transféré au cimetière du Père-Lachaise. Ce tombeau, qui vit verser tant de larmes et pousser tant de soupirs, est fait avec des morceaux d'une arcature de l'église de Saint- Denis, des bas-rehefs provenant des monuments de Philippe et de Louis, frère et iils de saint Louis, des rosaces appartenant à la chapelle démolie de Saint-Germain-des-Prés, et deux statues, du XI V siècle, de personnages inconnus. Aucun des malheureux monuments rendus à Saint-Denis ne reprit sa place. D'ailleurs le sol de l'église avait été exhaussé sans aucun motif raisonnable, et^
de 1816 à 1846, 7,300,000 francs furent employés à mutiler la vieille église, à jeter le désordre dans tous les tombeaux , à la couvrir intérieurement de décorations en style gothique d'opéra-comique, et, en fin de compte, à la mettre à deux doigts de sa ruine complète. La flèche du XIIP siècle s'écroulait; il fallut la démohr à la hâte pour éviter une catastrophe. Les piliers intérieurs, sapés à la base, s'écrasaient sous la charge ; les tombeaux placés dans les cryptes pourrissaient; et cependant tout ce mal n'avait pas été stérile. La vieille église avait entretenu dans l'esprit du public le goût des arts français du moyen âge. On venait visiter ce qu'on a^^elaii /es caveatix, c'est-à-dire cet amas confus de tombeaux moisissant dans les cryptes. On venait visiter les œuvres incomparables de statuaire qu'elle renferme... Elle possédait encore, toute mutilée et déshonorée qu'elle était, cette influence qui lui semblait dévolue sur les arts depuis des siècles.
Depuis 184G, des travaux, entrepris avec de faibles ressources cette fois, ont permis de réparer les points menaçants, de retrouver les anciennes dispositions intérieures si intéressantes et de replacer les tombeaux là où ils étaient jadis en leur restituant leurs noms et leur décoration. On peut dès aujourd'hui se rendre compte de cet intérieur qui, par la valeur des chefs-d'œuvre cju'il abrite, est unique au monde. En effet, on compte à Saint-Denis une quarantaine de monuments de premier ordre (1), parmi lesquels il suffît de citer les tombeaux de Dagobert (XIIP siècle), ceux des prédécesseurs de saint Louis érigés par ce prince, les deux charmants mausolées de Philippe et de Louis, frère et fils de saint
(1) On voit à rexposition des monuments historiques (Exposition universelle de 1867) le modèle en relief de ces tombeaux, exécuté par un habile sculpteur, M. Villeminot. Cet ensemble, qu'on peut embrasser d'un coup d'œil, fait comprendre Timportance des tombeaux de Saint-Denis sous le point de vue historique et artisticpie.
Louis; quelques belles statues en marbre du XIV' siècle, notamment celles de Philippe le Hardi et d'un comte d'Étampes, son petit-fils, un véritable ohef-d'œuvre ; l'admirable statue de Charles V, provenant des Célestins et dont on avait fait un saint Louis. Les tombeaux en cuivre émaillé et doré de Jean et de Blanche, fils et fille de saint Louis, provenant de l'abbaye de Royaumont; le mausolée en marbre de Louis et de Charles d'Orléans érigé par Louis XII, celui de ce roi dont les détails sont si précieux ; le tombeau de François I", une merveille, celui de Henri II, dont les figures en marbre et en bronze sont de Germain Pilon; un charmant tombeau de Renée de Longueville, petitefille de Dunois; le vase renfermant le cœur de François I", une des conceptions les meilleures de la Renaissance, dû à un sculpteur qui mériterait d'être plus connu, Pierre Bontems. Mais il faudrait tout citer, et la tombe de du Guesclin et les curieuses pla-
lûj LES EGLISES DE PARIS
quesdeSainte-Gatherine-du-Yal-des-Écoliers, à Paris, qui représentent raccomplissement du vœu fait, par les sergents d'armes, pendant la bataille de Bouvines, et qui furent gravées à l'époque où Charles Y constitua, d'une manière définitive, la confrérie des sergents d'armes. Peu d'inscriptions sont plus simples et plus éloquentes que celles qui accompagnent ces deux plaques :
A LA PRIEilE DES SERGENS D ARMES
MON' SAINT LOYS FONDA GESTE EGLISE ET Y MIST LA PltEMIÈnE