EXPOSÉ JUSTIFICATIF D'HENRIOT
(( On m'attribua, à moi comme au sieur Réveillon, d'avoir tenu le propos dur, qu'un ouvrier pouvait vivre avec quinze sous par jour ; et l'on supposa de plus, contre moi, qu'à l'assemblée des Enfants-Trouvés j'avais traité de canailles les gens du peuple qui s'y trouvaient; on supposa aussi, que, passant à cheval dans la grande rue du faubourg, au moment où les séditieux étaient attroupés, je les avais défiés et bravés.
« Tout cela n'est qu'une absurde imposture. Il est absurde, comme l'a très bien prouvé le sieur Réveillon, qu'un homme qui fait vivre tous les jours un plus ou moins grand nombre d'ouvriers, et qui les paye trente et trente-cinq sous, ait le front de dire aux ouvriers qu'ils peuvent vivre avec quinze sous par jour. Il est absurde et notoirement faux que j'aie traité de ca)iaî7/e le peuple assemblé aux Enfants-Trouvés. Enfin il est également absurde et faux que, passant à travers trois mille hommes furieux et armés de bâtons, je les aie bravés
« Le lundi 27 avril, la sédition se déclara. Une effigie fut faite, où le sieur Réveillon et moi nous étions représentés; cinq ou six cents ouvriers se rassemblèrent; une voiture de fagots passa près d'eux; ils l'arrêtèrent, et s'emparèrent chacun d'un bâton; ils promenèrent dans différents quartiers de Paris et la potence et l'effigie; et, leur nombre augmentant de tous les ouvriers qu'ils invitaient ou qu'ils forçaient à se joindre à eux, ils revinrent vers les six heures du soir dans le faubourg Saint-Antoine, au nombre de deux ou trois mille hommes.
« Ils arrivaient près de ma maison, où j'étais alors : j'étais si calme et si certain de n'avoir aucun tort, que je me disposais à me présenter à eux pour me justifier et les apaiser; mais ma femme et mes enfants m'engagèrent à m'éloigner. Je parlai à un sergent de la garde de Paris, qui m'assura que je n'avais rien à craindre pour ma maison.
« Cependant à sept heures les séditieux l'entourèrent; ma femme
y était avec mes enfants Elle se retira chez un de nos locataires
dont l'appartement donnait sur la rue : là, pendant quatre heures entières, elle fut dans une des situations les plus terribles que l'imagination puisse concevoir. Cachée entre deux matelas, ses enfants à ses côtés, elle attendait à chaque instant la mort. Une grêle de pierres, lancées de la rue, tombait à côté d'elle et sur le matelas même qui la couvrait Tout à coup les séditieux frappent à la porte Ils veulent entrer, ils disent qu'ils savent que je suis caché dans l'appartement. Le malheureux locataire, tremblant pour ma femme comme pour lui-même, leur assure que l'on m'a vu partir Il parvient à les toucher : ils sortent; mais bientôt d'autres reviennent; et c'est dans cette
affreuse alternative de crainte et d'espérance que ma malheureuse femme a passé une partie de la nuit.
« Cependant ces furieux se répandent dans mes ateliers et dans mes appartements ; ils jettent mes meubles, mon linge, mes papiers dans les flammes; ils y traînent mes voitures ; ils brisent ce qu'ils ne peuvent emporter ; ils s'emparent de mon argenterie, de mes effets,
de mon argent et, comme toute ma fortune consistait dans mes
ateliers, dans mon mobilier et dans l'argent ou les titres que j'avais chez moi, il est littéralement vrai que je suis entièrement ruiné
« Je parvins enfin à sortir du faubourg, je gagnai Vincennes, et l'on voulut bien me recevoir dans le château, tandis que Réveillon trouvait asile à la Bastille.
« Mais, le lendemain, ma retraite étant publique, le commandant de la garde craignit que le peuple ne vînt la forcer, m'ordonna de sortir, et se crut obligé de me dire qu'il me ferait arracher de cet asile, si je ne m'en allais pas volontairement.
« Je m'en fus à Nogent-sur-Marne et je me présentai chez un de
mes amis.
« Mais la nouvelle de la révolte était déjà parvenue dans ce village Les paysans me menacèrent.... Je retournai vers le bois de
Vincennes; il était nuit Tout à coup douze à quinze hommes m'entourent, ils étaient armés de bâtons; un d'eux lève le sien sur moi; je
m'échappe Je me trouve à une porte qui donne sur le chemin de
Charenton; j'entre dans le village; je vais chez un particulier de ma
connaissance Mais, la crainte l'emportant sur l'amitié, il m'oblige
de sortir; et pour la troisième fois me voilà sans asile : je gagne alors la route de Versailles, où, enfin, je trouve un ami courageux, qui m'accueille avec joie, me donne tous les secours dont j'avais besoin, et me console un instant de mes infortunes par sa généreuse conduite envers moi. Cet homme et respectable citoyen, c'est le sieur Diacon, suisse du Bureau de la guerre »
Henriot termine par le détail de ses pertes. Il annonce qu'il vient de « reprendre une partie de ses travaux, grâce à la générosité de ses amis, qui l'ont aidé de quelques fonds ». 11 espère que a l'administration équitable regardera comme une dette de sa part l'indemnité qu'il réclame, et que peut-être aura-t-elle la noblesse de croire qu'il pourrait attendre de sa justice ce qu'il ne demande qu'à sa bienfaisance. »
La seconde des deux brochures de Réveillon, colportée en même temps le ik mai à travers les rues de Paris, est moins connue que