LA DÉCORATION A PRIX D'ARGENT
née qu'à ceux qui auraient patriotiquement versé au Trésor royal, pour combler le déficit : 200,000 livres les grand'croix; 100,000 livres les commandeurs; 25,000 livres les chevaliers.
Les enfants de chaque membre de l'Ordre du Mérite patriotique auraient pu « être admis, soit dans la classe de leur père, soit dans une autre, en payant seulement les trois quarts » du prix d'admission. Quant aux membres sans enfants, ils auraient joui de la faculté de demander l'admission, à prix réduit, de parents désignés par eux.
Le nouvel Ordre, ajoute l'inventeur, « serait mis sous la protection Immédiate du Roi, qui tiendrait toutes les années, le jour anniversaire de sa naissance, un chapitre où Sa Majesté recevrait les grand'croix à la messe, en habit et manteau de l'Ordre et en grande cérémonie..,..
(( Dans une nation qui préfère à tout le sentiment vif et impétueux de l'honneur, et qui désire principalement les richesses pour obtenir des distinctions, cette faveur suprême, celte pompe éclatante, porteraient jusqu'à l'enthousiasme le plaisir d'être utile à la patrie. »
Très minutieusement est évalué le produit probable de l'institution de l'Ordre patriotique.
Avec une évidente modestie, l'inventeur compte, dès le début, se présentant en moins de quatre mois :
Plus de 100 grand'croix;
Plus de 200 commandeurs; '
De 6 à 10,000 chevaliers.
N'en comptez que la moitié, vous aurez tout de suite : 10 millions de livres pour les premiers; 20 — — pour les seconds;
150 — — pour les troisièmes;
180 millions de livres au total.
Le revenu annuel ne saurait être évalué à moins de 10 millions par an.
De telle sorte que l'on aurait remboursé — entre le mois d'avril et le mois d'octobre 1789 — près de 2 milliards de la dette royale, et qu'à l'avenir il n'y aurait plus jamais de déficit.
Mirabeau^ avait jugé absurde l'idée des Américains d'instituer^ « pour perpétuer le souvenir de leur Révolution », un Ordre de Gincinnatus. Car, « dans une république, tout doit tendre à l'égalité », et les médailles, les rubans, ne font que « séparer les hommes en les abusant Les Ordres de chevalerie ont créé des rangs jusque dans la
Noblesse, fondé un nouveau patriciat dans le patriciat, un nouvel orgueil dans l'orgueil, de nouveaux moyens d'oppression dans l'oppression, de nouveaux instruments de despotisme autour des trônes, toujours prêts à aliéner les droits des nations et à vendre un peuple pour un ruban. »
Le marquis de Villette, dans ses Cahiers personnels pour Senlis et pour Paris, réclamait « la diminution des cordons et des croix », ne
1. Considérations sur l'Ordre de Cincinnatus, p. 339-348 du tome V des Mémoires de Mirabeau.
souffrant qu' u un médaillon de Voltaire pour les académiciens de mérite ». Et il ajoutait : « Diminuer les titres en môme temps que les rubans; guérir les Français de la manie de se monseigneuriser les uns les autres. »
La proposition de M. R. D. B. n'eut donc aucun succès dans les assemblées. La Révolution abolit les décorations; mais, dès que lecésarisme de Bonaparte put s'imposer à la démocratie française, fut instituée la Légion d'honneur, qui, accessible à tous sans condition de naissance, fut érigée par les apologistes du régime napoléonien, anciens libéraux de 1789, comme le comte RœdererS en consécration définitive du triomphe de l'égalité :
« Le français est plus jaloux de l'égalité que de la liberté et de
la propriété Il s'occupe plus volontiers des chances d'élévation que
que des dangers de sujétion L'amour des distinctions est un des
traits caractéristiques du Français et tient à sa passion dominante, qui est l'amour des femmes, passion toujours heureuse quand la gloire
l'accompagne L'importance que l'opinion a donnée dans la suite
aux divers résultats de la Révolution a été en raison inverse de leur utilité. On a mis plus de prix à l'abolition de la milice, dont les nobles étaient exempts, quoiqu'elle fût remplacée par la conscription qui n'épargnait personne, qu'à celle des droits onéreux de la féodalité, et à l'abolition de l'exclusif privilège attribué aux nobles pour les grands emplois publics, qu'à l'exemption de la dîme. L'enthousiasme avec lequel la Nation a reçu plus tard l'institution de la Légion d'honneur, a bien montré à quel point l'amour de la distinction est inhérent au caractère française »
A la fin d'un Projet de déclaration des droits nationaux ^, il est demandé :
(1 Qu'aucune troupe militaire ne puisse être employée, même en cas d'émeute, contre le peuple., que sur la réquisition d'un magistrat civil et d'après une proclamation royale, scellée et contresignée par le Chancelier. »
Cette question, rendue d'un si vif intérêt par l'émeute Réveillon,
1. Dans son Esprit de la Révolution française, tome III, de ses OEuvres, publiées en 1854 par son fils.
2. Les autres brochures tirées de l'armoire du Châtelet ont été utilisées : Dénonciation d'un abus odieux, au chapitre précédent, p. 172; — Mémoire sur le privilège De fer, au ch. XI de notre volume sur les Élections et Cahiers de Paris hors murs; — Supplique pour sauver le droit du pauvre, p. 581 du tome II; — Mémoire des maîtres orangers-fruitiers-grainiers, p. 583 et suivantes du tome II. — Observations sur le scel du Châtelet, t. I, p. 173; Pétition d'un patriote parisien du district de Saint-Roch, t. II, p. 486 ; les Très humbles représentations de l'auteur du projet de Cahier pour la Prévôté et Vicomte de Paris, sont renvoyées au chapitre suivant.