NOBLESSE. — LA RÉCLAMATION MILITAIRE
« Messieurs, vous me croirez sûrement quand j'aurai l'honneur de vous assurer que le mémoire qui vient de vous être lu a été composé à mon insu; M. le marquis de Loyac m'a interrogé en entrant à la Chambre; il m'a prévenu que le nom de mon père allait être prononcé; il m'a demandé si j'y consentais. Je ne répondais pas. Il croyait que j'étais affligé, blessé même. Comme il se trompait! Mais devenu, messieurs, un homme public par l'honneur de votre choix, Je me croyais obligé d'être impassible, quoi qu'il dût m'en coûter. Je réprimais le sentiment intérieur de consolation que j'éprouvais. A présent que M. de Loyac a parlé, je ne puis plus me taire. Messieurs, si le nom que je porte peut encore être un objet de division, qu'il ne soit plus prononcé, c'est moi qui vous en conjure; mais si, sans affliger personne, on peut me consoler; si vous me croyez quelque droit à obtenir un jugement que vous avez demandé pour d'autres; si la mémoire du chevalier de la Barre, que vous avez couverte de votre protection, ne vous paraît pas la seule digne de compassion, la seule digne de votre justice; si la demande d'un conseil de guerre, que je réclame depuis si longtemps, n'est pas une faveur, mais un droit sacré; enfin, si ce n'est pas trop prétendre que de vous supplier d'accorder à M. le marquis de Loyac et à ses commettants la demande qu'ils vous font et d'ordonner que leurs mémoires soient joints à vos Cahiers et remis à vos députés, je m'abandonne à votre générosité et je me retire pendant votre délibération. » « La Chambre s'est opposée à la retraite de celui qui venait de parler ^ et a voté par acclamation pour ce qu'il venait de demander.
« M. le président s'est levé et a dit : « Messieurs, la Chambre ar- « rête-t-elle que les deux mémoires qui viennent de lui être lus seront « joints à ses Cahiers et remis à ses députés? » « Un cri général a répondu oui, unanimement. « M. le président, se tournant vers celui de Messieurs qui avait parlé le dernier, lui a dit : « Monsieur, j'ai dû provoquer en forme « l'assentiment de la Chambre; je le présumais en le demandant et j'en « suis satisfait presque autant que vous. »
« Il a été arrêté que ces deux mémoires seraient imprimés par autorisation de la Chambre, et M. le président les a revêtus sur-le-champ du sceau de cette autorisation et de sa signature.
1. Ce membre de l'assemblée était le marquis de Lally-Tolendal, fils légitime du baron de Lally-Tolendal, décapité à Paris le 9 mai 176G, réputé coupable de trahison dans le Gouvernement des Indes, après le plus inique des procès. Ou sait que Louis XVI cassa l'arrêt du Parlement de Paris le 21 mai 177i; mais que les Parlements de Rouen et de Dijon le confirmèrent, et que le marquis consacra la moitié de sa vie à la rébabilitation de sou père, qu'il ne put obtenir que grâce à la Révolution.
« Une dépulation du Tiers, composée de MM. Formé, de la Poize, Santerre, Delavigne, Andelle, Trudon, Bayen, Thouvenel, a été annoncée, introduite et placée dans les formes accoutumées; M. Dela- Tigne, portant la parole, a dit :
« Monsieur et messieurs, les citoyens du Tiers ont déjà eu l'hon- « neur de vous communiquer la première partie de leur Cahier. Ils « nous ont chargés de vous en apporter le surplus. Ils espèrent que « vous trouverez dans cette communication de nouvelles preuves des « sentiments de concorde et de fraternité qui correspondent à ceux « que, dans toutes les occasions, vous avec bien voulu leur témoi- « gner. »
« M. le président a répondu :
« Monsieur, la Noblesse reçoit avec sensiblité la nouvelle commuti nication que lui font les citoyens du Tiers; tous les moyens de rap- « prochement, toutes les occasions de témoigner le prix qu'elle y met « et les sentiments qui l'animent sont précieux pour elle. »
« La dépulation a été reconduite comme elle avait été reçue par MM. le marquis de Boulainvillers, le marquis de Chabert, le comte d'Épinchal, de Sartine et le marquis de Montfermeil.
« M. le président a fait lecture d'une adresse présentée à la Chambre et dont suit la teneur :
(( Il n'est aucun des membres de cette auguste assemblée qui ne « soit sûrement pénétré de l'importance de lamission que la Nation a u confiée à vos soins.
« Mais plus vos méditations ont été profondes, plus vos lumières « sont étendues et votre génie propre à embrasser tous les détails, plus :t chacun de vous. Messieurs, a dû sentir qu'à cette première tenue des « États généraux vous ne pouviez espérer de consommer les travaux u qui doivent fixer le sort de vingt-quatre millions d'hommes et régé- « nérer la plus grande monarchie du monde. S'il m'est permis de me « servir de cette expression, vous ne pouvez que poser les fondements « de ce superbe édifice qui doit servir de modèle à l'Europe, et la « Nation n'a pas droit d'attendre autre chose de votre zèle ni de vos " talents.
« Votre sage prévoyance s'occupera, sans doute, de tracer une t( marche à vos successeurs dans cette noble carrière. Permettez à un « citoyen qui n'a pas l'honneur d'être admis au nombre des représen- « tanls de la Nation, mais qui partage avec vous l'amour de la patrie « et le désir du bien public, de vous rappeler un événement qui vous « a peut être échappé et qui fait honneur à la jeune Noblesse.