L'EFFERVESCENCE DU PALAIS-ROYAL
a On apprend que, la veille dans l'après-midi, M. le duc d'Orléans lui-môme avait jugé devoir prendre le parti de se promener dans son jardin du Palais-Royal, et d'y inviter avec honnêteté, avec douceur, toutes les personnes qu'il y avait remarquées formant groupes ou attroupements, à vouloir bien se diviser ou se retirer ailleurs. La démarche n'avait pas d'abord opéré tout l'effet que ce prince s'en était promis; de dix à onze heures du soir il était enfin entré dans ce jardin des troupes qui, avec beaucoup de civilité, avec bien des ménagements, avaient invité de nouveau tous les promeneurs attroupés à vouloir bien se séparer et se retirer chacun chez eux; ce à quoi ils avaient heureusement consenti
« Jeudi 9 juillet. — Dans la matinée un observateur de police, fort et robuste, ayant voulu entreprendre d'arrêter, par erreur de signalement, un jeune homme qu'il soutenait être flétri d'une marque sur les épaules, on se saisit de lui et on le conduit, avec le particulier qu'il avait voulu arrêter, chez le commissaire Sirebeau, de la rue Neuve-des- Petits-Champs. Gomme il est reconnu chez ce commissaire que le jeune homme en question n'était point marqué, tous ceux qui avaient amené avec lui l'observateur, l'ayant fait déshabiller à son tour et ayant reconnu que lui-même avait été flétri, refusent de consentir qu'il soit conduit en prison, s'opposent au guet à pied, à cheval, à des dragons et à des hussards, disant qu'ils en voulaient faire justice eux-mêmes; comme il leur échappe, ils le poursuivent jusque dans l'église des Petits-Pères de la place des Victoires, où ils lui coupent une oreille et les cheveux, le ramènent dans le jardin du Palais-Royal, l'accablent de coup de baguette, le plongent dans le bassin, l'y laissent assez longtemps, pour s'en jouer, l'en retirent, le maltraitent de nouveau, et l'y replongent encore, en continuant de lui prodiguer des coups de baguette; enfin ils le forcent à monter au haut d'une échelle, pour que tout le monde le vît mieux; ils consentent qu'excédé de coups et couvert de blessures on le porte à l'Hôtel-Dieu, où on ne
françaises, les « encenser avec des fleurs » et, rapporte une brochure tout exprès imprimée (Bibl. nat., Lb^^* 7354), leur chanter des couplets :
Sire le Roi est ua bon père, Nous a rendu nos militaires...
Vive Louis Seize!
Vive ce roi vaillant I Monsieur Neckerl Notre bon duc d'Orléans I Vive Louis Seize !
Le peuple en est content!
croyait pas qu'il pût aciiever la journée; il y mourut le lendemain au soir 1
« Tous les habitants de la capitale étaient dans la plus grande agitation relativement encore à la fermentation extraordinaire qui se rallumait au Palais-Royal, par rapport à l'arrivée continuelle de nouveaux régiments et de trains considérables d'artillerie, distribués en divers endroits, comme si l'on se proposait d'entreprendre le siège de Paris; et par rapport aux camps qu'on voyait actuellement se former au Champ de Mars, dans la plaine de Grenelle, etc., etc.; dispositions surprenantes dans un temps où l'on manquait de pain pour la capitale et ses environs.... On rapportait qu'au château de la Muette, où l'on avait placé le régiment Royal-allemand, un soldat du régiment des gardes-françaises, qui s'y était introduit pour voir un soldat qu'il connaissait, avait été chassé et conduit à coups de plats de sabre à la porte, par ordre soi-disant du prince de Lambesc, colonel de ce régiment, en présence d'un grand nombre de personnes; ce procédé du prince de Lambesc soulevait contre lui non seulement les soldats, mais même tous les officiers du régiment des gardes-françaises
« Vendredi dix juillet. — On apprend que la veille, entre huit et neuf heures du soir, on a vu des détachements considérables de cavaliers du régiment Royal-allemand cantonné au château de la Muette, de dragons et de hussards, traverser au galop et le sabre à la main la place de Louis XV, pour aller rétablir l'ordre et la tranquillité dans le faubourg Montmartre, où plusieurs milliers d'ouvriers, occupés à couper la montagne, avaient démoli la prison pour en tirer deux de leurs camarades qui y avaient été mis pour avoir manqué à un officier de houssards. Cesouvriers soulevés, qui gagnaientvingt sols par jours, murmuraient, disait-on, avec chaleur contre l'administration, à l'occasion du pain détestable qu'on leur faisait manger. Les détachements de troupes étant arrivés, la multitude les avait forcés par menaces de remettre leurs sabres dans le fourreau, et les avait réduits par ses discours à une entière inaction
(( Vers la fin de la matinée, le concours et l'efTervescence redoublent au Palais-Royal à l'occasion de l'arrivée de plus de quatre-vingts canonniers échappés de la troisième cour de l'Hôtel royal des Inva-
1. Ce fait est raconté d'une tout autre manière, dans une brochure de 4 pages in-8, Bibl. nat., Lb39 7357^ Événement du 8 jîiillet 1789:
Le (( particulier pris pour un espion de police » y est appelé Zezzi, et ce n'est pas son accusateur, nommé Lacroix, c'est lui-même qui, au sortir du commissariat de police, sur les calomnies réitérées de l'autre, que le commissaire n'a pas fait arrêter, est horriblement maltraité, malgré son innocence. D'après la brochure, le Suisse Zezzi et Lacroix étaient deux marchands bijoutiers, depuis longtemps « divisés par jalousie de métier ».