DANS LA MATINÉE
Dès six heures du matin, les membres du Comité permanent sont successivement revenus. L'Hôtel de Ville est rempli de députés des districts et de citoyens. Sur la place on amène tout ce qui a été saisi : des canons, fusils, munitions; des clievaux; des charrettes de vin, de farine, « tout, jusqu'aux grains destinés à la Halle, que le Comité s'empresse d'y faire reconduire ».
Les rues sont parcourues en tous sens par une multitude innombrable, avec des armes de toute espèce. « Pour prévenir les dangers que préparait cette agitation effrayante, le Comité fait imprimer et afficher l'Arrêté suivant :
« Les citoyens de tous les Ordres sont invités à se transporter à Tinstant, chacun dans son district.
« On mande aux chefs de corporation de maintenir dans l'ordre tous ceux qui sont sous leur dépendance.
« Ceux qui ont des armes, et qui ne sont pas classés dans leurs districts, sont invités à se porter sur-le-champ dans les corps de la milice parisienne. »
Les commissaires, envoyés la veille aux Chartreux et à l'Arsenal, « n'y ont pas trouvé un seul fusil, une seule cartouche ». Assailli de u clameurs furieuses et des menaces les plus effrayantes », le Comité arrête :
« M. Éthis de Corny, procureur du Roi et de la Ville, est invité à se transporter sur-le-champ à l'Hôtel des Invalides, pour y demander
1. Résumé du Procès-verbal Bailly-Duveyrier, t. I, p. 271-303.
les armes de toute espèce qui pourraient s'y trouver, et les faire apporter à l'Hôtel de Villes »
A sept heures, une foule effarée annonce que le régiment Royalallemand s'est mis en bataille à la barrière du Trône ; peu après, une autre foule : que Royal-allemand et Royal-cravate massacrent tout au faubourg Saint-Antoine ; encore une autre foule : que les régiments placés à Saint-Denis se sont avancés jusqu'à la Chapelle.
(( Rappelant à son souvenir la réponse du Roi, faite à une députation de l'Assemblée nationale le 10 du présent mois, et dans laquelle Sa Majesté avait dit : Vous pouvez assurer les États rjènéraux que les troupes rassemblées autour de Paris ne sont destinées qu'à réprimer, aie plutôt prévenir de nouveaux désordres, à maintenir le bon ordre et Vexercice des lois, à assurer et protéger même la liberté qui doit régner dans leurs délibérations, le Comité permanent a été persuadé que, si les troupes, au contraire, venaient apporter au sein de la Capitale l'alarme, le désordre et la mort, elles agissaient évidemment contre les intentions paternelles, au mépris des ordres de Sa Majesté, et sans doute en vertu d'ordres arbitraires, donnés par des chefs traîtres au Roi et à la Patrie.
« Le Comité permanent a été persuadé qu'il ne pouvait donner une preuve plus signalée de sa fidélité à son devoir, et de son dévouement aux volontés du Roi, comme aux intérêts de la Patrie, qu'en opposant une défense légitime à une attaque criminelle... <•
« Le Comité a envoyé dans chaque district un messager portant ordre de semer partout l'alarme, de dépaver les rues, de creuser des fossés, de former des barricades, d'opposer enfin à l'entrée des troupes tous les obstacles que le zèle et le patriotisme étaient capables d'inventer et de mettre en usage.
1. La veille au soir, lit-on dans les Mémoires de Besenval (collection Barrère, Didot, 1841, 365-367), le commandant général était avec le gouverneur des Invalides, lorsque des députés de deux districts vinrent demander qu'on leur abandonnât les 32,000 fusils de l'Hôtel. Besenval leur répondit « qu'on ne pouvait se dessaisir d'un pareil dépôt et qu'on allait en écrire; ce dont il se garda bien ». Sombreuil « avait imaginé de faire retirer les chiens et les baguettes ; mais, en six heures, vingt invalides n'avaient désarmé que 20 fusils ». Besenval avertit le maréchal de Broglie, qui ne lui répondit pas. Le généralissime était en train de dresser la liste de ses officiers généraux, travail qui absorba, jusque pendant la prise de la Bastille {Ibid., p. 11), le ministre de 36 heures, 44 minutes et 25 secondes, comme l'appelle l'auteur d'une brochure, Suite de la conjuration découverte. (Bibl. nat., Lb^» 1988, in-8, 7 pages.)
Besenval rapporte encore (p. 367) que la Bastille ne fût pas tombée « par l'imprévoyance de de Launey aux mains des avocats », si, après la visite qu'il y avait faite le 7 juillet, on avait, comme il le proposa, remplacé le gouverneur par « M. de Verteuil,. officier nerveux qu'il eût été difficile de forcer dans un pareil poste ».