DÉPUTATIONS DE L'HOTEL DE VILLE A LA BASTILLE
sommes retournés sur nos pas, dans l'intention d'arriver à la Bastille par la rue Saint-Antoine. Étant parvenus à cette rue par celle de la Cerisaie, nous y avons également trouvé un grand nombre de citoyens armés, qui, sans être aucunement couverts ni garantis, se fusillaient avec la garnison du fort, lesquels tiraient en outre de grosses pièces d'artillerie, autant que nous en avons pu juger par le bruit et l'effet des décharges. Ayant abordé ces citoyens, nous nous sommes fait connaître, et les avons en môme temps instruits du sujet de notre députation, en les engageant à suspendre toute hostilité, afin que de son côté la garnison du fort cessât le feu, sur les signaux que nous allions réitérer, et qu'après nous être fait connaître à la porte nous fussions introduits auprès du gouverneur, pour le sommer de rendre la place, ou de recevoir une garnison municipale. Conformément à notre mission, les citoyens ont accepté cette trêve, ils l'ont observée ; nous avons réitéré les signaux de paix; mais la garnison a continué de nous charger, et nous avons eu la douleur de voir tomber à nos côtés plusieurs des citoyens dont nous avions suspendu les coups. A travers ces dangers, nous avancions néanmoins auprès de la porte du fort, après avoir fait retirer dans la rue de la Cerisaie les citoyens qui étaient dans la rue Saint-Antoine, et dont la présence, mal interprétée, pouvait être le motif de la continuation des hostilités de la garnison. Mais les autres citoyens armés qui étaient restés sous la voûte dont nous avons parlé, et qui avaient également cessé le feu, le recommencèrent alors avec autant de courage que d'indignation. Nos remontrances, nos prières ne les arrêtent plus; une députation n'est plus ce qu'ils veulent : c'est le siège de la Bastille, c'est la destruction de cette horrible prison, c'est la mort du gouverneur qu'ils demandent à grands cris. Repousses par ces braves citoyens, nous sommes forcés de nous retirer, en partageant leur indignation, que justifie encore un trait abominable dont ils chargent le gouverneur. Ils nous ont dit que, dans la matinée, plusieurs citoyens s'étant approchés de la Bastille pour demander des armes, le gouverneur en avait fait entrer un certain nombre, et qu'ensuite il les avait fait fusiller dans la seconde cour. Ainsi celte trahison du gouverneur a été le premier signal d'une guerre qu'il a déclarée lui-même à ses concitoyens, et qu'il paraît vouloir continuer opiniâtrement, puisqu'il a refusé d'entendre notre députation. »
Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, on continue à demander à grands cris « le siège de la Bastille », on veut du canon. Le chevalier de Saudray en « fait marcher cinq pièces, servies par les cinq canonniers Bérard, Ducastel, Georget et les deux frères Leverre. // était alors deux heures après midi ou environ ».
Un instant après revient la troisième députation avec son drapeau et son tambour. Le rapport est fait par Éthis de Corny :
« Étant arrivés à l'Arsenal par la rue de la Cerisaie, et par la cour des Poudres et salpêtres dans la cour de l'Orme, nous nous sommes postés au milieu de cette cour, bien en vue de la plate-forme de la Bastille. Le drapeau de la députation avait été signalé. Ensuite celui qui le portait s'est acheminé avec le tambour vers le pontlevis. Mais le peuple s'est écrié qu il fallait bien se garder d'entrer.
« Pendant ce temps, on a vu arborer sur la plate-forme de la Bastille un pavillon blanc; les soldats armés de fusils avaient renversé leurs fusils le canon en bas, la crosse en haut; les signes de paix et d'appel étaient multipliés par les chapeaux.
« Sous les auspices de ce commencement de réception amicale, les députés ont engagé le peuple, au nom et de la part du Comité permanent, de se retirer dans les districts, afin que l'on pût cesser de part et d'autre les voies de fait, et prendre sur le tout les mesures les plus capables de rétablir le calme, et de concourir à la satisfaction générale.
« Cette retraite commençait à s'exécuter, le peuple prenait tout naturellement le chemin de la cour de l'Orme, où. était la députation parlementaire, lorsque, malgré la foi rigoureusement observée dans tous les cas de députation parlementaire, au préjudice de celle des signaux du pavillon blanc arboré sur la Bastille et des fusils renversés, tout à coup les députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l'Orme, et dans le même moment ils ont reçu une décharge de mousqueterie, qui a tué trois personnes à leurs pieds. Un citoyen qui parlait à l'un des députés a reçu une balle dans son chapeau; une autre balle a déchiré l'épaulette de M. Beaubourg, l'un des députés.
« Cette atrocité, au moment où l'on parlait de dispositions pacifiques, a transporté de fureur tous ceux qui se trouvaient dans la cour de l'Orme.
u Plusieurs d'entre eux se sont emportés au point d'environner les députés, de leur mettre la baïonnette sur la poitrine, et le sabre sur la tête, en leur disant : Vous êtes aussi des traîtres ; vous nous avez fait passer dans cette cour pour nous faire tuer plus sûrement ! M. Beaubourg a été maltraité; on a arraché l'épée à M. Piquod de Sainte-Honorine.
<( Moi, Éthis de Gorny, j'ai répondu : Si vos amis, si des députés, que la Ville de Paris envoie pour votre sûreté, pouvaient être soupçonnés d'un projet aussi coupable, aussi odieux, ils éviteraient de se trouver dans le même lieu, à vos côtés, au milieu de vous, et exposés aux mêmes coups ! Au surplus, je me constitue votre otage, votre prisonnier ; allons à la Ville et vous vous convaincrez de la vérité !
« Ce langage de raison, de confiance et de vérité a produit son effet, mais la fureur du peuple contre la Bastille n'en est devenue que plus active. Plusieurs bandes se sont séparées, et ont couru sur-lechamp dénoncer aux citoyens rassemblés devant l'Hôtel de Ville cette trahison exercée sur la députation parlementaire. A ce récit, l'effervescence a dû être bien prompte, puisqu'en revenant à l'Hôtel de Ville nous avons rencontré vis-à-vis Saint-Gervais une multitude de citoyens armés, précédée d'environ trois cents soldats du régiment des gardesfrançaises, suivis des canons pris le matin aux Invalides, marchant en ordre au pas redoublé, en disant à tous qu'ils allaient faire le siège de la Bastille. »
Francotay, séparé de la députation, arrive peu après et ajoute :
« M'avançant toujours, je me suis approché jusqu'auprès du pontlevis; plusieurs personnes ayant été tuées à mes côtés, j'ai été obligé de passer par-dessus le cadavre d'un père de famille que tout le monde regrettait.