‹ Les élections et les cahiers de Paris en 1789 (volume 2)Chapitre 430 sur 549 · MÉMOIRE DU BUREAU DES SUBSISTANCES · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DU BUREAU DES SUBSISTANCES

dans cet instant où vous tous occupez, messieurs, de solliciter des secours de la bienfaisance de chacun de vous en particulier, pour les distribuer aux citoyens indigents, aux artisans sans travail, aux ouvriers malheureux, aux étrangers sans asile; de l'autre, une députation nombreuse, qu'on annonce venir à l'Hôtel de Ville de la part des habitants des faubourgs Saint-Anloine et Saint-Marceau ; tous ces mouvements subits, qui peuvent amener des demandes inconsidérées, précipitent les observations que nous devons proposer à l'Assemblée à l'occasion du prix du pain.

« D'abord, nous avons l'honneur de vous observer que les grains et farines qui forment aujourd'hui la provision de la capitale et des lieux circonvoisins sont des grains et farines qui paraissent venir de l'étranger.

« Vous dire, messieurs, si nous devons ces achats à une sage prévoyance ou si, par l'effet d'une politique étudiée, ce sont des blés et farines qui ont été exportés dans un temps où. cette denrée était au plus bas prix possible, afin d'en faire ensuite tripler la valeur, et, par cette combinaison odieuse, asservir de plus en plus la métropole au despotisme ministériel, c'est ce que nous ne savons pas encore, mais ce qui est indifférent à savoir dans ce moment.

« Le Comité des subsistances a seulement la certitude, d'après les états qui lui ont été remis (quoique non certifiés par MM. Montaran et Doumerc), d'après des renseignements qu'il se procure de différentes personnes qu'il associe à ses travaux, le Comité a la certitude qu'il existe à la disposition du gouvernement, tant en mer qu'au port du Havre, tant en rivière du Havre à Rouen que de Rouen à Paris, un approvisionnement de près de deux mois en blés et farines.

« C'est déjà une chose bien consolante pour nous de pouvoir vous annoncer une masse de subsistances telle qu'elle doit dissiper les bruits que des malveillants répandent que nous touchons au moment

d'une disette absolue

« D'après cet aperçu, il est aisé de concevoir qu'une faible réduction sur le prix du pain, dans l'intérieur de Paris seulement, ne peut influer sur le commerce des blés et farines de manière à en gêner la circulation, puisque la capitale et plusieurs villes voisines s'alimentent depuis quelque temps de différentes sortes de grains à la disposition du gouvernement.

« On ne peut pas dire non plus qu'elle occasionnera ni disette ni cherté dans les marchés. Les marchés sont totalement dégarnis; on aurait des denrées à y envoyer qu'on n'oserait les faire mettre en vente, tant la fermentation est grande parmi le peuple contre quiconque se mêle du commerce des grains.

« Ainsi, la circulation étant nulle en cet instant de défiance générale, soit par le défaut de denrée, soit, s'il en existe encore, par la certitude qu'elle serait pillée en route ou dans les marchés, la réduction proposée, loin de favoriser l'avidité d'aucun spéculateur, déconcertera encore tous les projets de ce genre, lors de la nouvelle récolte dont l'abondance est certaine. Le prix du pain devenant d'abord le thermomètre du prix du blé, il suffira, pour opérer ensuite une diminution

progressive, de prendre de sages mesures soit pour empêcher l'exportation, soit pour établir dans l'intérieur du royaume une prompte et libre circulation, soit enfin pour prévenir cette disette d'opérations qu'enfante le monopole.

« Aussi la diminution que nous avons l'honneur de vous proposer, messieurs, et qui n'est encore relative qu'à la classe des citoyens indigents et des artisans malheureux, est insensible pour la masse générale des individus, puisque les blés et farines, que la force des circonstances nous impose la loi de surveiller pour la sûreté de la capitale, ont été achetés des deniers du Trésor public et sont vendus chaque jour par des agents particuliers, qui en versent le prix dans une des caisses du gouvernement.

« Mais ce sacrifice d'un moment, si c'en est un, est compensé par une foule d'avantages dont vous sentez le prix. Un des plus puissants c'est, selon nous, de prévenir les volontés d'une classe de citoyens qui y acquis tant de droits à la reconnaissance publique.

« Et c'est à vous, messieurs, qui tenez de la confiance générale une autorité telle qu'elle embrasse toutes les parties d'une grande administration, c'est à vous qu'il était réservé, au sixième jour de la conquête de notre liberté, de calmer les vives alarmes d'un peuple immense en lui montrant que vous vous occupez de ses intérêts les plus chers. Travailler à soulager les citoyens qui souffrent, c'est travailler pour votre gloire.

(( Nous osons même dire que la diminution dont il s'agit aujourd'hui serait un acte de justice de la part du gouvernement, dont la force publique vous a imposé la pénible et glorieuse tâche de devenir les organes; car la nécessité d'employer différentes sortes de grains et farines, la plupart altérés par le trajet de la mer ou par toute autre cause, fait que chaque jour la qualité du pain devient inférieure; et il serait difficile de faire entendre au peuple qu'il doit continuer à payer U sols 6 deniers quatre livres de ce môme pain, tandis que peu auparavant la même quantité ne se vendait que 9 sols, quoique le pain eût une valeur bien plus considérable, eu égard à la bonne qualité des farines.

u Comme notre unique vœu est de ne faire jouir de la diminution demandée (bien qu'on ne puisse se dispenser de la rendre générale) qu'une certaine classe de citoyens, nous laissons à votre sagacité, messieurs, le soin de prescrire une règle de conduite propre à faciliter dans chaque district la perception de l'équivalent de la réduction pour ceux des citoyens qui ne croiraient pas devoir participer à un acte de bienfaisance que vous vous proposez d'effectuer seulement en faveur de cette portion, malheureusement trop nombreuse, de citoyens infortunés. »

L'Arrêté du Comité était ainsi formulé :

« Le Comité des subsistances, après avoir pris en considération tous les renseignements qui lui ont été communiqués sur les blés et farines, a pensé qu'il était de sa sagesse de s'occuper d'abord de tous

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les moyens propres à savoir combien la Ville de Paris pouvait s'en procurer.

« Pour parvenir à des résultats certains, le Comité, en même temps qu'il a fait faire des recherches dans l'intérieur de Paris, a député vers différentes villes, bourgs et villages, jusqu'à plus de quarante lieues, plusieurs des électeurs et autres citoyens notables, dont le zèle infatigable semble les rendre de plus en plus chers à la Nation ;

« Et, sur le compte déjà rendu d'une quantité immense de blés et farines, principalement arrivés de l'étranger, le Comité a vu avec une satisfaction consolante que la capitale doit écarter Pidée d'une disette prochaine.

« Le premier devoir que le Comité ait à remplir, c'est de procurer à la classe la plus indigente des citoyens une diminution dans le prix du pain.

« C'est un sacrifice que fait en ce moment la Nation, car l'exportation, réunie au défaut d'une concurrence libre, a porté les grains à un prix beaucoup au-dessus du prix ordinaire; mais il n'est rien que la Aation ne doive faire lorsqu'il s'agit du bien public.

« La classe des citoyens aisés profitera de cette diminution; mais, comme il en résulterait un préjudice pour la Nation, sans aucun fruit pour les plus indigents, les citoyens en état de le faire se feront sans doute un devoir de verser dans une caisse l'équivalent de l'avantage qu'ils vont en retirer, jusqu'à ce que des circonstances, qui ne sont pas • éloignées, portent le Comité à rendre cet avantage commun à toutes les classes de citoyens.

« En conséquence, il a été arrêté :

« 1" Que le prix du pain sera fixé demain, 22 juillel, à douze sols les quatre livres, pour V Intérieur de Paris seulement;

« 2° Que les boulangers continueront à payer à la Halle le prix de la farine à raison de 70 livres le sac, sur quoi il leur sera accordé une somme équivalente à la diminution fixée;

« 3" Que les boulangers recevront à la Halle le surplus en argent des sacs de farine qu'ils peuvent avoir dans leurs greniers, conformément aux déclarations qu'ils ont données ;

Il k° Qu'enfin, toutes les personnes qui ont des farines et des blés les portent dans le jour à la Halle ou en fassent leur déclaration, pour en recevoir le prix à raison de 70 livres le sac, et le blé 35 livres lesetier.

« Fait au Comité des subsistances, le 21 juillet 1789.

« Signe : Legrand de Saiist-René, Bancal des Issarts,

VkYTARD, PeRRIER, SALVr-FÉLlX, GiBERT,

BuFFAULT, échevin. »

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Bancal des Issarts parla avec énergie en faveur de la diminution proposée. Tandis qu'on commençait à agiter la question, Bouclier, l'un des membres du Comité, entra et dit :

« Qu'il était surprenant qu'on vînt proposer à l'Assemblée de délibérer sur un Arrêté qui n'avait pas réuni le vœu de tous les membres du Comité et qu'on prît, pour le faire adopter, le moment où M. le Maire, qui le désavouerait également, était à visiter quelques districts; qu'il serait déraisonnable de diminuer le prix du pain dans un temps de disette générale. »

Legrand de Saint-René répliqua « que, loin de désapprouver le vœu du Comité, M. le Maire, qui avait déjà manifesté ses intentions paternelles à l'égard de la diminution demandée, y applaudirait sans doute La diminution opérera un bien salutaire, soit qu'on la considère comme acte de bienfaisance publique, soit qu'on l'envisage comme un moyen propre à déconcerter les spéculations affreuses des monopoleurs, qui n'ouvrent leurs greniers que lorsqu'ils ont perdu l'espoir d'un gain plus sordide. »

La délibération fut suspendue par l'arrivée du marquis de La Fayette, qui présenta à l'Assemblée une lettre écrite de Rouen, e\ contenant la nouvelle de l'arrivée de plusieurs bâtiments et voitures chargés de blé, de farine et de seigle.

Sans attendre la fin du débat interrompu, on expédia la proclamation suivante :

« L'Assemblée générale des électeurs s'occupe des moyens les plus prompts de réaliser l'indemnité arrêtée en faveur des ouvriers qui ont combattu pour la liberté ; les lieux et le moment où la distribution commencera seront indiqués très incessamment.

M L'Assemblée renouvelle l'invitation qu'elle leur a déjà faite de reprendre leurs travaux. »

Dans la soirée, était continuée la délibération sur le prix du pain, « qui avait rassemblé sur la place de l'Hôtel-de-Ville une multitude considérable». La partie de la Grande Salle destinéeau public ne suffisait pas aux spectateurs qui se pressaient et manifestaient leur désir d'une manière assez bruyante.

Malgré cette effervescence, plusieurs électeurs exposent, avec beaucoup de fermeté, les inconvénients économiques d'une diminution trop prompte et trop sensible du prix du pain.

Legrand de Saint-René et Bancal des Issarts, membres du Bureau des subsistances, font une seconde lecture de l'Arrêté pris par ce Bureau, en annonçant que le Maire, absent lorsque cet Arrêté avait été pris, « Pa signé sur la lecture qu'il en a faite et sur l'exposé des motifs qui l'ont déterminé ; » et qu'il n'y manque qu'une signature, celle de Boucher.

u Après les débats les plus longs, et éclairée par les observations les plus sages, rassurée par toutes les nouvelles qui lui ont

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été transmises de convois considérables arrivés au Havre, et d'une provision certaine pour atteindre les fruits de la récolte prochaine ; persuadée qu'une diminution actuelle dans le prix du pain n'entraîne qu'un sacrifice d'argent, et qu'un tel sacrifice sera toujours léger lorsqu'il s'agira d'augmenter les ressources ou d'alléger les besoins de cette classe pauvre mais généreuse qui a tout fait pour la liberté;

« L'Assemblée des électeurs de la Ville de Paris, continuellement occupée du soulagement des citoyens, et affligée de ne pouvoir leur procurer tout ce qu'elle désirerait, a arrêté qu'à compter de demain mercredi, 22 du présent mois, le pain de quatre livres sera fixé à treize sols six deniers, au lieu de quatorze sols six deniers, prix actuel, jusqu'à ce que des circonstances plus heureuses puissent permettre une diminution plus considérable; sauf l'indemité qui pourra être due aux boulangers, tant intérieurs que forains.

« Et le présent Arrêté sera imprimé, lu, publié et affiché partout où besoin sera. »

Comme il était minuit passé, Moreau de Saint-Méry lève la séance, après avoir chargé quelques électeurs qui se sont ofl'erts, de veiller aux opérations qui pourraient se présenter pendant la nuit.

Le libraire Hardy note dans son journal manuscrit ^ :

« Le mercredi 21 juillet, on met le pain de quatre livres à treize sols et demi, au lieu de quatorze sols et demi qu'on le payait depuis bien du temps; et, quoique cette diminution fût peu de chose, elle n'en faisait pas pour cela sur le peuple une impression moins favorable, par l'espérance qu'il concevait de voir, après la prochaine moisson, le prix du pain fixé à un taux beaucoup plus raisonnable.»

RÉGULARISATION DU SERVICE DES GARDES-FRANÇAISES ET DE LA GARDE NATIONALE '

Au milieu de la séance du 18, un électeur exigeait la parole pour « un objet de très grande importance ».

Les armes enlevées aux Invalides, au Garde-Meuble, à la Bastille et à l'Hôtel de Ville sont, expliquait-il, « réparties pour la plus grande partie dans des mains suspectes et dangereuses Les patrouilles exécutent avec exactitude et sévérité l'ordre de désarmer tous ceux qui ne

sont pas inscrits dans la garde nationale Mais cette précaution

même a un inconvénient : les brigands sortent en foule des barrières, emportant les armes qu'ils ne pourraient garder dans la Ville; on peut

\. Mss. de la Bibl. nat. 6687, f 404.

2. Résumé du procès-verbal Duveyrier, t. II, p. 121-125, 148-I5i, 160-162, 176-177, 163-1C5, 295-297, 374-377, 126, 159, 185, 206, 21.5, 431-432.

craindre qu'ils ne portent le trouble et la désolation dans les villages circonvoisins. »

L'Assemblée arrêta « que M. de La Fayette donnerait et ferait exé- « cuter les ordres convenables pour arrêter et désarmer aux barrières « les personnes inconnues qui ne sont pas autorisées à porter des armes (( par leur inscription dans la garde nationale, et qui voudraient sortir « de Paris et emporter ces armes, qu'elles n'ont pas le droit de con- « server » .

Peu après était lu par l'avocat Picard, électeur du district des Blancs-Manteaux, un Mémoire des gardes- françaises contre leurs officiers.

« Ils les accusent d'être leurs ennemis les plus perfides et ceux de la Nation; d'avoir employé les caresses les plus insidieuses et les mensonges les plus hardis, pour les empêcher de suivre le mouvement de leur cœur, qui les portait à remplir tous les devoirs de citoyens pour la défense de la Patrie; d'avoir refusé de marcher à leur têle dans un temps où il ne s'agissait de rien moins que du salut de la capitale et de la Nation entière; d'avoir provoqué de la part des fauteurs de la tyrannie aristocratique, dont ils sont les adhérents et les complices, l'ordre insidieux de les éloigner de la capitale et l'ordre barbare de livrer un grand nombre d'entre eux aux supplices que méritent les déserteurs de la cause nationale; d'avoir porté la trahison envers la Patrie jusqu'à faire enclouer les canons du régiment et jeter dans les fosses d'aisance la poudre et les munitions des défenseurs des citoyens; d'avoir eu même la lâcheté de placer de la poudre sous quelques-unes de leurs salles d'exercice, dans le noble dessein de les faire sauter en l'air; de n'avoir enfin que trop justifié par tant de perfidies les craintes de poison qu'ils ont à redouter de leur part.

« Par toutes ces considérations, les gardes françaises supplient l'Asseniblée des électeurs de faire auprès du Roi, qu'ils chérissent, qu'ils respectent, et pour lequel ils sont toujours prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les demandes que la sagesse suggérera, pour que leur régiment ne soit plus asservi au commandement des officiers qui y ont été préposés jusqu'ici;

« Ils désirent que la Nation fasse dans leur corps un essai honorable, qui montre à l'univers entier qu'un régiment français, uniquement composé de membres de la classe productive, peut trouver dans son sein des officiers et des commandants capables de soutenir avec dignité l'honneur des armes françaises;

« Et, parlant de La Fayette, ils déclarent qu'ils verraient avec transport à leur tête ce valeureux guerrier. »

Le président dit aux soldats présents durant la lecture de ce Mémoire « que l'Assemblée, de concert avec le marquis de La Fayette, prendra très prcmptement en considération tout ce qui pouvait satisfaire le désir dont la Commune était animée de leur prouver l'estime qu'elle faisait de leurs services patriotiques et le prix qu'elle attachait à leur conservation ».

Deux sergents-majors font observer» que le lendemain dimanche était le jour accoutumé où la garde de Versailles devait être relevée; que, dans l'ordre ordinaire, quatre compagnies devaient partir de

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