MASSACRE DE FOULLON ET DE BERTIEH
« Les députés de celte ville ont observé que le peuple de Compiègne était extrêmement animé contre M. Bertier; qu'il était impossible de répondre de sa vie, à laquelle, peut-être, on avait attenté depuis leur départ, et qu'il n'existait qu'un moyen de la lui conserver, celui de le faire conduire dans les prisons de Paris.
« Cette observation, le ton même des députés, qui peignait l'agitation de leur ville, ont jeté dans l'Assemblée un autre esprit et d'autres sentiments.
« Quelques électeurs et plusieurs citoyens présents ont rappelé que M. Bertier était, depuis plusieurs jours, l'objet des clameurs publiques; qu'il était intendant de l'armée rassemblée contre Paris; qu'il s'était rendu de Paris à Versailles le jour même de la prise de la Bastille; et qu'il convenait, soit à la justice publique, s'il était coupable, soit à son intérêt particulier, s'il était innocent, que sa personne fût mise sous la garde des tribunaux.
« Tous les avis se sont réunis, et il a été arrêté qu'il serait envoyé à Compiègne une troupe de 240 hommes à cheval, pour mettre en sûreté la personne de M. Bertier de Sauvigny, et pour le conduire à Paris; qu'il serait demandé à chaque district quatre hommes à cheval, pour former cette troupe de 2/jO cavaliers; que cette troupe serait dirigée dans ses mouvements par deux électeurs, qui seraient chargés de prier, au nom de l'Assemblée, MM. les officiers municipaux de Compiègne de leur remettre M. Bertier de Sauvigny.
M MM. Etienne de La Rivière, électeur, et André de La Presle,
citoyen, ont été nommés à cet effet M. d'Ermigny a été nommé
pour commander le détachement. »
L'ordre de ramener l'intendant à Paris dans les prisons civiles, était l'objet d'un arrêté spécial.
D'autre part, ordre était donné au commissaire de police Carré, électeur, et à deux autres électeurs. Desroches et Pargués de faire apposer les scellés sur tous les papiers de M. Bertier.
Dans la journée du 21, une malle appartenant à l'intendant était mise « sous le scellé aux armes de la Ville ». De même un paquet de seize lettres à son adresse, saisies par le district des Pères de Nazareth. Quant aux autres lettres, comme celles saisies sur un facteur, au nombre de soixante-onze, par une patrouille du district des Invalides, « l'Assemblée sans balancer et même sans lire les adresses, les renvoyait au bureau général de la poste ^ ».
1. Des Extraits de lettres trouvées dans le portefeuille de M. Bertier, intendant de Paris, pris dans la nuit du 16 juillet, dans sa voiture, ont été publiés tout de suite en une brochure in-S" de 3 pages, Bibl. nat., Lb»» 1939. Rien n'en prouve Tauthenticité. Mais les faits qui y sont relevés du 7 au 13 juillet expliquent la fureur populaire :
Le 12, Bertier est averti par sa fille de l'état des esprits, pressé de quitter Paris;
Le 11, Lambesc, Besenval, réclament des fournitures de cartouches ; ou règle la marche des troupes sur Paris jusqu'au 24;
Dans une lettre du 5, un comte de... demande sa part dans la vente des grains au compte du gouvernement;
Dans une lettre du 11, il est question de « couper les récoltes à vert, sauf indemnité », etc.
Le 22 juillet, à cinq heures du matin, de la part du président du district de Saint-Marcel, Aclocque, le commandant Carrelle présenta le syndic de Viry, Rappe et le conseiller d'État Foullon ^ Celui-ci avait été « arrêté à la porte d'une maison de campagne de Viry et amené à pied jusqu'au premier district de la Capitale », qui avait accepté de le faire conduire à l'Hôtel de Villes
Les quelques électeurs, qui tenaient la permanence, mettaient le prisonnier et le syndic municipal sous bonne garde dans une des chambres de la Maison commune et apposaient le scellé aux armes de la Ville sur les papiers enlevés des mains d'une femme qui les apportait au moment de l'arrestation, ainsi que sur les lambeaux d'une lettre que Foullon, au même moment, avait déchirée entre ses dents.
L'Assemblée générale, ouvrant sa séance du 22 à neuf heures, sous la présidence de Moreau de Saint-Méry, entama une délibération, à la suite de laquelle cette décision fut prise:
« Arrêté que toutes les personnes soupçonnées de crimes de lèse- Nation, accusées et saisies à la clameur publique, ou qui pourront l'être par la suite, seront conduites et renfermées dans les prisons de l'abbaye Saint-Germain, et que MM. Carra et Duport du Tertre, électeurs, seront chargés de porter le présent Arrêté à l'Assemblée nationale, pour être par elle prononcé sur la nature ou l'espèce de tribunal qu'elle voudra bien constituer pour juger ces personnes déjà arrêtées, ou qui pourraient l'être;
« Que les scellés seront apposés sur leurs papiers, et que ceux saisis sur elles seront déposés au greffe de la Ville.
« Arrêté en outre qu'il sera mis sur la porte de la prison de l'abbaye Saint-Germain une inscription portant ces mots : Prisonniers mis sous la main de la Nation;
« Que M. le commandant général de la garde nationale de Paris donnera les ordres nécessaires pour la conservation des prisonniers;
« Et que le présent Arrêté sera lu, publié et affiché partout où besoin sera. »
1. Nous écrivons Foullon, au lieu de Foulon, son nom ayant été vérifié dans les actes de Saumur, où il naquit en 1717, par Eugène Bonnemère, Histoire des paysans, éd. de 1887, t. III, p. 406.
2. On sait que Foullon, chargé des finances dans le ministère de Broglie, et se rendant compte de son impopularité, avait fait, le 15 juillet, enterrer sous son nom l'un des domestiques qui venait de mourir dans sa terre d'Houvion, et avait été reconnu et saisi par les paysans de son autre terre de Viry. On lui mit du foin dans la bouche, parce qu'on prétendait qu'il avait dit « qu'il en ferait manger au peuple ». Dans la foule parisienne, on répétait ce propos : « Je ferai faucher Paris comme un pré. » Contre lui et contre son gendre Bertier, tout de suite après leur massacre, parurent des brochures d'une haine implacable. La Bibliothèque nationale en possède plus d'une douzaine, Lb^a de 20:i9 à 2041 : Testament de Judas-Ravaillac-Cartouche de Foulon, Adresse de remerciement de Belzébuth au peuple parisien, les Quatre traîtres aux Enfers, De Launay, Flesselles, Foulon et Bertier, etc.