MASSACRE DE FOLLLON ET DE BERTIER
« M. Osselin a observé que, pour juger, il fallait des juges, et il a proposé de remettre le prisonnier entre les mains des juges ordinaires, en attendant que l'Assemblée nationale, comme elle l'annonçait, eût constitué un tribunal spécialement destiné à la poursuite des délits dont M. Foullon était accusé.
« Toutes les voix ont répondu : Non, non ; jugé tout de suite et pendu !
« M. Osselin a continué, et dit que puisqu'on ne voulait pas des juges ordinaires, il était indispensable d'en nommer d'autres.
« Dans la confusion des voix qui s'élevaient ensemble, on a cru comprendre que la multitude chargeait les électeurs du soin de les nommer eux-mêmes.
« M. Osselin a observé que les électeurs n'avaient aucun droit de créer des juges, et il a proposé à la multitude de les nommer ellemême. Cette proposition a été acceptée, et plusieurs voix ont nommé d'abord M. le curé de Saint-Étienne du Mont, M. le curé de Saint-André des Arcs.
« Ces nominations étaient interrompues par des cris furieux : Jugez donc !
« M. Osselin, toujours debout sur le bureau, a observé que deux ou trois juges n'étaient pas suffisants, et qu'il en fallait sept pour juger au criminel.
u Plusieurs voix ont nommé M. Varangue, maître de pension ; ensuite M. Vergne, échevin ; ensuite M. Picard, juge auditeur; ensuite M. Magimel, ancien échevin.
« M. Osselin a observé encore qu'il fallait un greffier pour écrire le jugement, et toutes les voix ont crié : Vous, vous-même!
« Il a observé qu'il fallait un procureur du Roi pour dénoncer le crime. Quelques voix ont crié : M. Duveyrier est-il là? D'autres ont répondu : Oui, oui! et toutes ensemble : C'est lui, procureur du Roi !
« M. Duveyrier a demandé de quel crime on accusait M. Foullon; et ceux qui étaient auprès de lui ont répondu : qu't7 avait voulu vexer le peuple; qu'i7 avait dit qu'il lui ferait manger de l'herbe; quHl avait voulu faire la banqueroute; qu'il était dans le projet; qu'il avait accaparé les blés!
« MM. les curés nommés pour juger ont hasardé l'observation que
les lois de l'Église leur défendaient de juger à mort Le tumulte est
devenu excessif, des bras nus s'élevaient et faisaienf signe de couper une tête. Les plus voisins portaient le poing sous le nez des électeurs, criant : Vous nous amusez, et le prisonnier s'échappe! On a été contraint, pour apaiser ce mouvement de rage, de proposer que quatre personnes de la multitude fussent commises à la garde de M. Foullon, en prêtant serment qu'il ne lui serait fait aucun mal.
« Tous voulaient cet emploi. Quatre des plus voisins se sont montrés aux autres, ont prêté le serment demandé, et ont été introduits dans la salle où était M. Foullon.
« La multitude étant un peu plus calme, il a été possible de proposer le changement de MM. les curés; et, à la place du premier, le peuple a nommé M. Bailly, maire de la Ville, et M. de la Fayette à la place du second.
« On a remarqué que M. Bailly n'était point présent, et qu'il fallait l'aller chercher dans le Bureau des subsistances, où il était fort occupé.
u La multitude n'a voulu souffrir aucun retard ; elle a nommé surle-champ, à sa place, M. Moreau de Saint-Méry.
« Toutes ces lenteurs redoublaient l'impatience et l'agitation ; de sorte que, sur l'observation nécessaire que M. de La Fayette et M. Quatremère étaient absents, et qu'il fallait les attendre, ou nommer à leur place, toute la salle s'est émue d'une manière affreuse, et qu'on a crié de toutes parts : Nommez vile, nommez vous-mêmes !
H On a été obligé de nommer, à la place de M. Quatremère, M. Duport du Tertre.
« La fureur était parvenue au dernier degré ; tous demandaient à grands cris qu'on amenât le prisonnier, pour qu'il fût jugé sur-lechamp en présence de l'Assemblée.
« Après quelques lenteurs, dangereuses même pour les électeurs présents, on a exigé la promesse que le prisonnier ne serait exposé à
aucun mauvais traitement
« M. FouUon a été amené La multitude elle-même a placé une
chaise sur une petite table devant le bureau de l'Assemblée et à contraint M. Foullon à s'y asseoir
« Il ne restait plus aucun moyen de suspendre la colère impatiente et frémissante de la multitude, lorsque des cris redoublés ont annoncé
M. le marquis de La Fayette A son aspect, le silence le plus profond
a succédé au tumulte. Il a parlé pendant une demi-heure
« Je suis connu de vous tous, leur disait-il ; vous m'avez c( nommé pour votre général ; et ce choix, qui m'honore, m'im- -. pose le devoir de vous parler avec la liberté et la franchise qui font (( la base de mon caractère. Vous voulez faire périr sans jugement a cet homme qui est devant vous. C'est une injustice qui vous désho- (( norerait, qui me flétrirait moi-même, qui flétrirait tous les efforts « que j'ai faits en faveur de la liberté, si j'étais assez faible pour la peru mettre; je ne la permettrai pas, cette injustice. Mais je suis bien loin « de prétendre le sauver, s'il est coupable ; je veux seulement que u l'Arrêté de l'Assemblée soit exécuté, et que cet homme soit conduit « en prison pour être jugé par le tribunal que la Nation indiquera. Je u veux que la loi soit respectée, la loi sans laquelle il n'est point de « liberté, la loi sans le secours de laquelle je n'aurais point contribué « à la révolution du nouveau monde, et sans laquelle je ne contribue- « rai pas à la révolution qui se prépare. Ce que je dis, en faveur des u formes et de la loi, ne doit pas être interprété en faveur de M. Foulu Ion. Je ne suis pas suspect à son égard; et peut-être même la ma- « nière dont je me suis exprimé sur son compte dans plusieurs occa- « sions suffirait seule pour m'interdire le droit de le juger. Mais plus « il est présumé coupable, plus il est important que les formes s'obseru vent à son égard, soit pour rendre sa punition plus éclatante, soit « pour l'interroger légalement, et avoir de sa bouche la révélation de « ses complices. Ainsi, je vais ordonner qu'il soit conduit dans les pri- « sons de l'abbaye Saint-Germain. »