NECKER A L'HOTEL DE VILLE
« durable. Rien ne peut fleurir, rien ne peut prospérer sans cet ordre; « et ce que vous avez déjà fait, Messieurs, en si peu de temps, annonce M et devient un garant de ce que vous saurez aciiever; mais, jusqu'à ce « dernier terme, la confiance sera incertaine, et une inquiétude géné- « raie troublera le bonheur public, éloignera de Paris un grand « nombre de riches consommateurs et détournera les étrangers de « venir y verser leurs richesses. Enfin, Paris, cette célèbre cité, Paris, « cette première ville de l'Europe, ne reprendra son lustre et sa proses périté qu'à l'époque où l'on y verra régner cette paix et cette subor- « dination qui calment les esprits, et qui donneftt à tous les hommes u l'assurance de vivre tranquilles et sans défiance sous l'empire des (( lois et de leur conscience. Vous jugerez. Messieurs, dans votre (( sagesse, s'il n'est pas temps bientôt de faire cesser ces perquisitions <( multipliées auxquelles on est soumis avant d'arriver à Paris, et que (( l'on commence à éprouver à une très grande dislance de la capitale. (i II est juste de s'en rapporter à cet égard à votre prudence et à vos « lumières ; mais les amis de la prospérité publique doivent désirer que « les abords deParis rappellent bientôt au commerce et à tous les voya- « geurs que cette ville est, comme autrefois, le séjour de la paix, et ' qu'on peut de tous les bouts du monde y venir jouir, avec confiance (i et liberté, du génie industriel de ses habitants, et du spectacle de » tous les monuments que cette superbe ville renferme dans son sein, « et que de nouveaux talents augmentent chaque jour.
« Mais, Messieurs, c'est au nom d'un plus grand intérêt que je dois vous entretenir un moment d'un intérêt qui remplit mon cœur et qui l'oppresse. Au nom de Dieu, Messieurs, plus de jugements de proscription, plus de scènes sanglantes. Généreux Français, qui êtes sur le point de réunir à tpus les avantages dont vous jouissez depuis longtemps le bien inestimable d'une liberté sage, ne permettez pas que de si grands bienfaits puissent être mêlés à la possibilité d'aucun reproche. Ah! que votre bonheur, pour devenir encore plus grand, soit pur et sans tache; surtout conservez, respectez même, dans vos moments de crise et de calamité, ce caractère de bonté, de justice et de douceur qui caractérise la Nation française, et faites arriver le plus tôt possible le jour de l'indulgence et de l'oubli »
Un long passage du discours de Necker est consacré à la défense de son compatriote, le baron de Besenval, dont, le mardi précédent, en passant à Nogent, il a appris l'arrestation par la milice de Villenauxe '. De son carrosse, il a écrit à la municipalité de ce village « qu'il savait positivement que le baron avait eu la permissioq du Roi de se rendre en Suisse », se portait « garant de cette permission » et « aurait une particulière obligation de son respect » . La demande n'a pas été accueillie, « parce que les officiers municipaux avaient écrit pour recevoir les ordres » de l'Assemblée de Paris.
Le commandant des troupes de la généralité de Paris, comme il l'a raconté lui-même en ses Mémoires, avait en vain essayé de faire remplacer de Launey au commandement de la Bastille par un officier plus
1. Canton de Bray, arrondissement de Provins (Scinc-et-Marne).
jeune et plus énergique ; il avait concentré ses troupes au champ de Mars, ne pouvant exposer des délacliements trop faibles au soulèvement de la capitale entière. C'était le Roi lui-même qui, après sa visite à l'Hôtel de Ville, l'avait prié, lui avait commandé de s'enfuir. Sous l'uniforme de la maréchaussée des chasses, il avait, avec une escorte de deux cavaliers, atteint le village de Villaguis, lorsqu'il éveilla les soupçons en cherchant son chemin sur une route et en demandant « s'il était possible d'aller outre sans traverser Villenauxe ». On sonna le tocsin, et l'auberge où il s'était arrêté fut « cernée par deux ou trois cents paysans armés de fusils, de bâtons, de haches ». On le dirigeait sur Paris, à neuf heures du soir, quand, grâce à « l'intervention d'un jeune officier, qu'il connaissait à peine, Necker fit changer la mnrche
et remit aux gendarmesie proscrit qu'on lui amenait en poste « Je
ne sais et ne vois qu'une chose, ajoule-t-il, M. Necker m'a sauvé la vie \ »
« Éloigné de Paris pendant les malheureux événements qui ont excité vos plaintes, disait Necker à l'Assemblée des électeurs, je n'ai aucune connaissance particulière des torts qui peuvent être reprochés à M. de Besenval; je n'ai jamais eu de relation de société avec lui; mais la justice m'ordonne de lui rendre dans une affaire in^-'portante un témoignage favorable. Il était commandant pour le Roi dans la Généralité de Paris, où depuis deux ou trois mois il a fallu continuellement assurer la tranquillité des marchés, protéger les
convois de grains Sur son invitation fort honnête, je lui donnais
des instructions directes, et il les exécutait ponctuellement Je ne
puis rendre trop de justice au zèle et à l'activité avec lesquels M. de Besenval a répondu à mes désirs, et j'ai remarqué constamment qu'il réunissait de la modération et de la prudence à l'activité militaire, en sorte que j'ai eu souvent l'occasion de le remercier de ses soins et de son attention soutenus.
« Voilà, Messieurs, ce qui m'est connu de ce général, en ma qualité d'homme public. Je dois vous dire ensuite, de la part du Roi, que Sa Majesté honore depuis longtemps cet officier de ses bontés. Je ne sais de quoi il peut être accusé auprès de vous; mais, soumis aux lois de la discipline militaire, il faudrait peut-être des titres d'accusation bien formels pour l'empêcher de retourner dans sa patrie; et, comme étranger, comme membre distingué d'un pays avec lequel la France a depuis si longtemps des relations d'alliance et d'amitié, vous aurez sûrement pour M. de Besenval tous les égards qu'on peut espérer d'une nation hospitalière et généreuse; et, puisque ce serait déjà une grande punition que d'amener à Paris, comme criminel ou suspect, un officier général étranger qui retourne dans son pays, avec la permission du Roi, j'ose vous prier de considérer si vous ne pourriez pas vous borner à lui demander à Villenauxe les éclaircissements dont vous pourriez avoir besoin, au lieu d'exposer ce général étranger aux effets d'un mouvement dont vous ne pourriez répondre