LA SECONDE JOURNÉE DE L'EMEUTE
force, en emmènent les ouvriers. Tous ensuite, en poussant des hurlements effroyables, courent au faubourg Saint-Antoine, vers la demeure de M. Réveillon. Le détachement qui la gardait les contint pendant cinq heures, mais ils parvinrent à le forcer. Ils se jetèrent d'abord dans la maison de M. Henriot, chef d'une manufacture de salpêtre, voisin et ami de M. Réveillon; ils en firent voler les meubles par les fenêtres et y mirent ensuite le feu. M. Henriot et toute sa famille eurent le temps de s'évader.
(( De la maison de M. Henriot, ces forcenés se poussèrent dans
celle de M. Réveillon M. Réveillon et son épouse venaient de la
quitter Ils remplirent en un clin d'œil tous les appartements et
s'acharnaient sur les meubles les plus précieux; ils les brisaient, les foulaient aux pieds. Les éclats pleuvaient et s'amoncelaient dans la cour; la flamme les dévora.
« Des qu'on fut instruit qu'ils avaient forcé le détachement qu'on avait cru suffisant pour les dissiper, on fit marcher contre eux toute la garde de Paris, le guet à pied et à cheval, le régiment de Royalcravate, les gardes françaises et les gardes suisses. Toute cette troupe, traînant après elle quelques pièces de canon, marcha en bon. ordre et comme on marche à un combat qui doit être sanglant, tambour battant, mèche allumée. Dès qu'elle fut en présence des mutins, des officiers leur déclarèrent qu'on avait ordre de repousser la force par la
force, et les sommèrent de se retirer Ils refusèrent On fit mine
alors de tirer sur eux; mais, sans s'effrayer de ces menaces, ils firent pleuvoir une grêle de pierres, d'ardoises, de tuiles sur les soldats... Royal-cravate fut le plus maltraité; il eut même un de ses officiers blessé, mais il resta immobile.
« Les gardes françaises reçurent au même instant ordre de pénétrer dans la maison par toutes les issues, et de ne faire aucun quartier à ceux qui ne voudraient point abandonner la place. Ce régiment se rangea en bataille dans la cour, et, pour effrayer cette multitude de bêtes féroces, les mit en joue et perdit quelques coups en l'air. Ces ménagements furent inutiles; la grêle d'ardoises et de tuiles redoubla; des meubles, des poutres, des quartiers de pierres tombaient sur les
soldats; quelques-uns en furent écrasés et perdirent la vie Les
gardes françaises, voyant que toute mesure de prudence était inutile avec de pareils ennemis, et autant pour leur propre défense que pour obéir aux ordres qu'ils avaient reçus, firent un feu roulant sur quatre faces. Cette décharge fut terrible; les malheureux roulaient des toits, les murs dégouttaient de sang, le pavé était couvert de membres palpitants
« Après cette première décharge, les soldats pénétrèrent dans l'intérieur de la maison, en parcoururent les appartements, trouvèrent partout une résistance incroyable, et ne purent mettre hors de combat tous ces malheureux, qui se défendirent jusqu'au dernier moment en désespérés, qu'en les blessant et les jetant en dehors à coups de baïonnette.
« Dans les caves, un spectacle horrible se présenta aux soldats. Ils virent la terre jonchée de ces misérables. Les uns, qui s'étaient gorgés de vin et de liqueurs, étaient immobiles; d'autres, qui, trompés par leur avidité, s'étaient abreuvés d'acides nitreux et de drogues empoisonnées destinées à la teinture, se mouraient dans les convulsions et présentaient les formes les plus hideuses.
« La nuit mit fin au carnage Cette affaire fut très sanglante;
les rebelles eurent plus de 200 hommes tués et environ 300 blessés. Du côté des soldats, il y eut environ 80 blessés ; 10 ou 12 perdirent la vie.
(t Lorsqu'un des rebelles avait reçu un coup dangereux, il était enlevé par ceux de ses camarades qui pouvaient en approcher. On le mettait sur un brancard, et sur la route on criait aux passants : Voilà un défenseur de la Patrie; citoyens, donnez de quoi l'enterrer!
« J'ai interrogé plusieurs de ces misérables qu'on portait ainsi, soit dans les hôpitaux, soit dans les prisons, et il ne m'est resté aucun doute qu'ils n'eussent tous été payés et que la taxe n'eût été de douze livres. J'en ai entendu un qui se mourait dans des douleurs horribles s'écrier : Mon Dieu! mon Dieu! faut-il être traité ainsi pour douze misérables francs !
« Un d'entre eux ne s'arrêta pas à ces inutiles regrets, et ce trait mérite d'être cité : renversé sur le pavé par une balle qui l'atteignit au bas-ventre, et se sentant mourir, il s'écria : Allons, tout est f..... Il chanta ensuite le vers du vaudeville de Figaro : Les plus forts ont fait la
loi! et, sa chanson finie, il expira
« Dans la matinée de cette affreuse journée, M. le duc d'Orléans, qui se rendait à Vincennes pour s'y trouver à une course à laquelle il était intéressé, fit arrêter sa voiture en passant devant le théâtre du combat. Il mit pied à terre, caressa plusieurs de ces gens, leur frappa sur l'épaule, les exhorta à la tranquillité, à retourner chez eux, à oublier tout ressentiment, s'ils croyaient en avoir contre M. Réveillon, et finit par leur dire : Allons, mes enfants, de la paix; nous touchons au bonheur! Tous ces brigands l'applaudirent beaucoup, mais ils ne tinrent aucun compte de ses conseils.
« Dans la soirée, et avant que le combat s'engageât. M"'" la duchesse d'Orléans, qui revenait de Vincennes, voulut traverser la foule.