EN FAVEUR DES SÉDITIEUX
une ferme consistance; et ce n'est que sur les dix heures du soir qu'une faible portion des enfants de Mars paraît se réveiller de sa léthargie pour se mettre en mouvement et étouffer l'incendie. Bien plus, le lendemain 28, au lieu de prévenir le danger en apostant de la troupe dans les endroits où l'on savait que les rebelles voulaient se porter, toute la soldatesque retombe dans son premier engourdissement, et par là fournit l'occasion favorable à la sédition de reprendre une nouvelle vigueur Et, quand le mal est au comble, que les têtes sont
exaltées, et que l'embrasement est presque général, c'est alors que des troupes fondent de tous côtés, et que des canons, qui portent mille morts dans leurs flancs, les accompagnent ! Et c'est vis-à-vis vos sujets, Sire, que l'on se permet de marcher avec des armes que l'État ne connaît, ne fait construire que pour vaincre ses ennemis !
« Dans les troubles de l'an passé, un capitaine, à la tête du nombreux détachement qu'il commandait, fait mettre sa troupe sous les armes, il la fait ranger en bataille, et fait charger en présence du public ; ensuite avec un ton vraiment patriotique, le chef s'avance et leur dit : Que voulez-vous, et que croyez-vous faire? Vous allez peutêtre blesser ou tuer quelqu'un de ma troupe; nous vous ferons sûrement plus de mal, mais ce sera malgré nous; croyez-moi, ne devenez pas injustes, et ne nous forcez pas à devenir vos tyrans ; nous sommes vos frères, tous concitoyens ; nos mains ne répandront le sang de nos frères qu'avec beaucoup de peine et à la dernière extrémité; croyez-moi, mes enfants, retirez- vous ! Qnel a été l'effet de cette harangue patriotique? Le public a approuvé le chef, a témoigné sa joie et l'assurance de sa tranquillité par les plus vives acclamations de Vive le Roi ! Vive le Roi !
« Voilà quelle a été la fin de cette révolte, contre laquelle vos ministres d'alors, Sire, faisaient marcher le fer et le feu. La conduite de ce chef, si M. du Châtelet l'eût pris pour modèle, aurait sans doute apaisé les troubles qui régnaient dans la capitale de votre royaume : mais tout au contraire, loin de porter aux rebelles des paroles de paix, et de s'avancer vers eux avec cette aménité qui caractérise l'homme vraiment sensible aux malheurs de l'humanité, la fureur éclate dans ses yeux; comme un lion rugissant, il anime, il pousse, il excite ses soldats à se repaître du sang de leurs concitoyens. La mort vole au hasard de tous côtés; elle tombe à coups précipités sur tous vos sujets sans distinction ; elle va trancher le fil des jours de l'époux, de l'épouse et des enfants renfermés dans leurs foyers
« Sire, n'est-il pas révoltant que les chefs de vos troupes se soient portés à des excès aussi féroces? Hé quoil le sujet qui reposait tranquillement chez lui, a partagé le funeste sort de la troupe
des rebelles. 0 souvenir épouvantable qui me soulève le cœur!^
(c Vous rougissez, vous frémissez! 0 mon Roi, pardonnez à
mon entreprise en faveur de la pureté de mon zèle! Que ne puis-je, hélas ! dérober à vos regards attendris la source de tous les maux qui se sont répandus, depuis quelque temps, sur votre empire, et qui le menacent encore! Oui, Sire, j'ose vous l'annoncer, les choses sont arrivées à leur comble; les cris se font entendre de tous côtés; les gémissements de votre peuple vont se tourner en fureur, si la bonté de Votre Majesté n'apporte un prompt secours à leurs maux, en faisant baisser le prix des blés ; car, n'en doutez point, Sire, c'est à la cherté du pain que l'on doit attribuer nos derniers malheurs; ne souffrez donc pas qu'un peuple qui vous aime, qui vous chérit, qui vous adore, languisse plus longtemps dans les horreurs de la plus affreuse misère
« Parlez, Sire! A votre voix l'abondance va étaler ses trésors, et répandre à pleines mains ses largesses au milieu de votre royaume : ordonnez à vos intendants de faire ouvrir les greniers de ces accapareurs inhumains, que leur insatiable cupidité tient fermés depuis si longtemps; aussitôt la disette disparaîtra : le pauvre, à portée de satisfaire ses besoins, reprendra ses forces abattues pour faire fleurir votre empire par l'agriculture, les arts et le commerce ^ »
L'événement du 28 avril suscita diverses brochures, esquissant au vrai l'effet sérieux qu'il produisit sur la population parisienne. Dans l'une, on explique que, si évidemment les griefs allégués contre les sieurs Réveillon et Henriot ont été « le simple prétexte d'une explosion redoutée, préparée depuis longtemps », si les plus furieux, les plus acharnés « étaient la plupart soudoyés », il serait absurde d'attribuer « le complot détestable au Tiers, en haine duquel il a été tramé » ^
1. Des notes de la brochure, nous extrayons les faits suivants :
« Il a été déposé chez un jardinier, rue de Montreuil, n» 8, 70 ou 80 cadavres...
« Le sieur Embal, chirurgien, rue de Montreuil, n° 23, a pansé et médicamenté une infinité de personnes qui ont été dangereusement blessées.
« Au nombre de ces blessés est le chaudronnier qui demeure vis-à-vis le n° 9, près la maison du sieur Réveillon. Il a une femme et quatre enfants. On n'attend que le moment de sa mort. Ce malheureux citoyen s'était prudemment retiré chez lui, lorsque, obligé de descendre dans sa boutique, que le peuple avait enfoncée pour s'y mettre à l'abri des coups de sabre qu'il voyait porter de droite et de gauche, il en reçut un lui-même qui ne laisse plus rien à espérer de lui...
« Nous avons cru devoir épargner au public les détails du spectacle sanglant que présente la maison d'un marchand de vin, près du sieur Réveillon, où pend pour enseigne le Châtaignier; notre plume se refuse à retracer de telles horreurs. »
2. Comparez à cette lettre au Roi la lettre du chevalier de Moret à Necker, donnée dans notre tome I"", p. 475-476.
3. Courtes réflexions sur l'événement du 28 avril, br. de 3 pages in-S". Bibl. nat. Lb89 7158.