‹ Les élections et les cahiers de Paris en 1789 (volume 2)Chapitre 98 sur 549 · INTERROGATOIRIÎ DE L'ABBE ROY · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRIÎ DE L'ABBE ROY

quelques pas, et tous deux s'en allèrent à rArchevêché. Le répondant fit avancer un peu M. de Villemouze à l'entrée de la salle du Clergé, où le magistrat jeta rapidement un coup d'oeil, et se retira. Le répondant ne sortit de rArchevêché encore qu'à dix ou onze heures et se retira chez lui, accompagné, à ce qu'il croit, comme le jour précédent, de M. le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ou de M. l'abbé Juglas et du chapelain de Saint-Yves.

« Le mardi 28, jour de la catastrophe, le répondant était allé, dans la matinée, chez le sieur Genest-Dormès, rue de la Verrerie, vis-à-vis l'hôtel de Notre-Dame, chez une marchande lingère, au coin delà rue des Deux-Portes, lequel sieur Genest lui prêta vingt-quatre livres en quatre écus de six livres, parce que le répondant se plaignit à lui de manquer d'argent depuis quelques jours. Il revint chez lui et rencontra, dans la première rue qui de la rue de l'Observance conduit au Théâtre-Français, le sieur Moireau, jeune médecin de la Faculté de Courges, compatriote du répondant, qui lui donna des nouvelles de son pays et le conduisit jusqu'à la porte du jardin du Luxembourg donnant dans la rue d'Enfer. Observe le répondant que du coin du même jardin, du côté de l'appartement de M"" de Balbi, il avait aperçu un rehgieux augustin du grand couvent qui filait du côté de la porte d'Enfer. Le répondant pria le sieur Moireau de doubler le pas pour joindre ce religieux, que le répondant croyait aller chez lui. Ledit sieur Moireau quitta le répondant à la porte d'Enfer. Arrivé chez lui, le répondant y trouva le religieux, nommé Ghevaher, docteur en Sorbonne, qui venait lui demandera dîner; ils dînèrent ensemble et, à ce que croit le répondant, avec le sieur Beauvais, médecin; toujours est-il certain que ce dernier et le répondant, vêtu ce jour-là d'un habit de drap prune de Monsieur, veste, culotte et bas de soie noire, cravate blanche au col, chapeau rabattu et entouré d'un bourdaloue en or, allèrent ensemble se promener et passèrent devant le Palais, sur le pont au Change, montèrent par le quai de Gesvres, virent passer plusieurs blessés portés sur des civières. Ils apprirent alors qu'il y avait un feu roulant dans le faubourg Saint-Antoine, et que les maisons du sieur Henriot et du sieur Réveillon étaient au pillage, qu'il y avait plusieurs morts et mourants dans la rue où se passait la révolte. Du quai de Gesvres, le répondant, sollicité par le sieur Beauvais, continua presque malgré lui jusqu'au pont Marie. Là ils virent encore plusieurs blessés portés sur des civières, l'une desquelles accompagnée de trois ou quatre gredins barbouillés de noir et en chemise, dont l'un demandait la charité aux passants, en disant à haute voix : Ayez pitié de ce vauvre Tiers État!

« Sur ce, le sieur Beauvais mit dans le chapeau quelques pièces de monnaie, et le répondant, qui n'avait pas un sol dans sa poche, eut la douleur de n'en pouvoir faire autant. — Retirons-nous, dit le sieur Beauvais au répondant, vous aviez raison de ne pas vouloir aller plus loin. Le cœur me saigne comme a vous. Avez-vous entendu ces mots : Ayez pitié de ce PAUVRE Tiers État! C'est le signal de la révolte. Quel malheur effrayant!

« Le sieur Beauvais et le repondant doublèrent le pas pour éviter ce] triste spectacle, et s'en allèrent par l'île Saint-Louis, le pont de la Tournelle et le quai des Miramionnes. Le répondant quitta le sieur Beauvais vers la rue des Francs-Bourgeois, et rentra chez lui. Il était alors, à ce qu'il croit, huit à neuf heures du soir.

« Le mercredi 29, le répondant, après avoir dîné chez lui, en sortit avec le sieur Beauvais, pour aller au boulevard de la porte Saint- Antoine où les curieux, à pied, à cheval et en voiture, se portaient de toutes parts. Étant arrivés du côté opposé du bâtiment du sieur Beaumarchais, ils s'y arrêtèrent quelques moments pour voir défiler les troupes à pied et à cheval.

« Dans ce même temps, le répondant et le sieur Beauvais coururent grand risque d'être écrasés par le cabriolet du baron de Wenzel qui y était avec une dame. Le répondant et le sieur Beauvais ne purent s'empêcher de s'emporter violemment contre le baron qui, imprudemment et sans avertir personne, s'était permis de former avec sa voiture le commencement d'une troisième file, tandis qu'il ne devait y en avoir que deux. Le baron, trop molesté, lâcha plusieurs impertinences au sieur Beauvais et au répondant en leur disant avec forfanterie : Savezvous qui je suis ?

« Peu de temps après, on vit passer la voiture de l'exécuteur, chargée de deux potences. Pour ne pas voir le spectacle des deux condamnés, le sieur Beauvais et le répondant continuèrent à se promener sur le boulevard, en remontant du côté de la porte Saint-Martin. Ils rencontrèrent au milieu un jeune avocat, vêtu de noir, les cheveux en long, et un autre grand jeune homme. Le jeune avocat, petit de taille, électeur du Tiers-État, était à ce titre connu du sieur Beauvais ; après avoir quitté le compagnon de l'avocat, ce dernier, le sieur Beauvais et le répondant continuèrent leur promenade par les boulevards et arrivèrent au Palais-Boyal, où, ayant fait plusieurs tournées, le répondant et le sieur Beauvais se retirèrent en traversant le Louvre, le pont Neuf, la rue Dauphine, la rue de l'Ancienne-Gomédie-Française, celle des Fossés-Monsieur-le-Prince; au coin de la rue des Francs-Bourgeois, le sieur Beauvais quitta le répondant qui rentra chez lui.

« Le jeudi 30, le répondant assista à l'assemblée du Clergé dans

Page 1