PAR LES JUGE ET CONSULS DE LA VILLE DE PARIS
« Sire,
« Lorsque de toutes parts le commerce sollicite des bontés de Votre Majesté l'admission d'un certain nombre de Représentans à la
prochaine assemblée des États généraux, ce n'est assurément pas qu'il ne rende aux deux premiers Ordres de la monarchie le tribut de justice qui leur est dû à tant de titres! Également éloigné de toute idée qui porteroit la plus légère atteinte aux droits recommandables de l'Assemblée, le vœu du commère, Sire, son unique vœu seroit de concourir de la plénitude de ses moyens à cette régénération du bonheur public, dont l'âme bienfaisante de Votre Majesté est si profondément occupée !
« C'est sous ce même point de vue, Sire, que les Juge et Consuls de votre bonne Ville de Paris, soit qu'une noble émulation les invite à réclamer la concurrence que sembleroient leur permettre et la nature de leurs fonctions et le choix qui les y a élevés, soit qu'ils se parent du premier de tous les titres, du titre glorieux de vos fidèles sujets, ont cru qu'il étoit de leur devoir de déposer leurs très humbles représentations aux pieds de Votre Majesté.
« Si le commerce, Sire, est la source de l'abondance publique1 , si cette espèce d'oracle prononcé par l'un de vos immortels Aïeux a reçu de nos jours le plus entier accomplissement, s'il est universellement reconnu que la splendeur oulafoiblesse du commerce est la plus juste mesure de la prospérité ou de la décadence des Empires, enfin (et c'est le texte môme de cet émule des Colbert et des Sully, de ce ministre qui jamais, Sire, ne vous déguisa la vérité), si le commerce, les manufactures etles arts de tout genre, parvenus à un terme dontonn'avoitpas même autrefois conçu Vidée, vivifient aujourd'hui le royaume 2, quels obstacles pourroient balancer des titres aussi précieux? Nous osons ajouter, Sire, que le commerce peut en invoquer une infinité d'autres, et non moins dignes de l'attention de Votre Majesté.
« Reconnoître, Sire, et constater la Dette nationale, trouver les moyens d'y satisfaire delà manière la plus sûre, la plus simple et la moins onéreuse; opérer la réforme de cette multitude d'abus qui se sont introduits dans toutes les parties, en un mot, puiser dans le cœur même des François les ressources qui seront à jamais le gage du bonheur d'un peuple fait pour en imposer à ses rivaux ; tels sont sans doute les grands intérêts, qui formeront l'objet de la prochaine Assemblée.
« Qu'il nous soit permis, Sire, d'examiner au moins en substance, sous les yeux de Votre Majesté, de quelle influence seront, sous ces
i. «Voyez le Préambule de l'Ordonnance de 1673. »
2. « Voyez le discours de M. le Directeur général des Finances, à l'ouverture de l'Assemblée des Notables. »
divers rapports, des commerçans dévoués par leur état même à la prospérité publique.
« S'agira-t-il, Sire, de reconuoître, constater la dette? Bien loin de proposer aucune de ces réductions qui sont tout à la fois et si contraires aux vrais principes et si opposées aux vues bienfaisantes de Votre Majesté, le commerce, toujours prêt à faire le sacrifice de son intérêt personnel, s'empressera de donner l'exemple de la plus entière soumission àt el autre moyen qui, tenant peut-être à la fécondité de ses ressources, tendroit à maintenir la confiance tanti ntérieure qu'extérieure.
« S'agira-t-il de prononcer sur la nature de tel ou tel impôt? Placé près de cette classe infortunée, que trop souvent l'opulence opprime, le commerce, en se pénétrant de l'esprit de justice qui anime Votre Majesté, n'hésitera pas à soutenir que l'impôt qui doit être préféré est celui qui, pour se répartir d'une manière proportionnée aux fecultés de chaque contribuable, ne fera que lui en offrir le plus noble et le plus heureux emploi.
« S'agira-t-il de la réforme des abus? Courbé depuis trop longtemps sous le poids de cette foule de droits, la plupart arbitraires, ou tout au moins arbitrairement perçus, sans cesse en proie à ces formes judiciaires, qu'une coupable avidité rend chaque jour plus funestes, le commerce, en dévoilant avec franchise les abus qui se sont formés dans son propre sein, ne craindra pas de demander la proscription de tous ceux qui l'environnent.
« S'agira-t-il enfin d'un de ces actes de patriotisme, qui, joints à la sévère économie déjà prescrite, pourroient tout à coup rétablir le crédit et la confiance? Plein de la plus juste vénération, plein du plus pur attachement pour le Monarque le plus digne de nos hommages, le commerce osera le disputer à tous les Ordres en dévouement et en générosité.
o Lorsqu'à ces considérations, Sire, vient se réunir l'idée de cette sollicitude paternelle qui tient Votre Majesté si indissolublement attachée au bonheur de ses sujets ; lorsque cette même sollicitude a imprimé dans le cœur de tous les François le besoin pressant de se montrer les vrais enfans de la patrie, nous l'avouerons, Sire, avec la plus respectueuse confiance, il ne nous est pas permis de douter que le commerce ne soit admis, nous osons même dire, très utilement admis à discuter ces grandes questions qui intéressent si essentiellement la prospérité publique. Nous osons espérer, Sire, que le commerce obtiendra l'honorable distinction de faire lui-même le choix de ceux d'entre ses membres qu'il jugeroit les plus dignes, et par leur probité et par leurs lumières, d'être associés à la recherche de tous les
moyens qui doivent pour jamais consolider la gloire du Trône et le bonheur de la Nation. »
Signe :
Vée (du corps des marchands de vin), Juge. Caron (du corps de la draperie-mercerie), Renouard (du corps des fahricans d'étoffes), Gillet (du corps de l'épicerie), ^ Consuls.
Charier (du corps de la pelleterie, bonneterie et chapellerie),
Le mouvement des brochures politiques, suscité par l'arrêt du Conseil du 5 juillet, s'était énormément développé en province, surtout dans le Dauphiné et le Languedoc. Il devint assez vif à Paris durant la seconde session des Notables. II eût été enfiévré par la publication du Mémoire des princes1, si presque au même moment ne s'était produit
1. Le Mémoire des princes, qui a été reproduit en entier dans l'Introduction du Moniteur ut les Archives parlementaires, était signé du comte d'Artois, du prince de Condé, des ducs de Bourbon et d'Enghien, et du prince de Conti. L'un des premiers publicistes parisiens qui l'aient réfuté (l'abbé Brizard), dans ses Modestes observations au nom de 23 millions d'hommes (Bibl. Nat. Lb39 872), fait cette remarque intéressante que le Mémoire n'avait, en fin de compte, que trois signataires : le père, le fils et le petit-fils, Condé, Bourbon et d'Enghien, « n'offrant réellement qu'une seule et même voix », et que Monsieur, le premier frère du Roi, ni le duc d'Orléans ne s'étaient mêlés à cette manifestation irrespectueuse pour Sa Majesté, « dont tous les Français sont les enfants ». L'abbé Morellet (Projet de réponse du Roi, Bibl. Nat. Lb39 867 et 868) conteste à tels princes que ce soit le droit de dire : « Nous pourrons renoncer à nos prérogatives » ; il faut qu'ils disent: « Nous devons y renoncer et nous y renonçons... En demandant que le partage des charges publiques soit fait avec la plus parfaite égalité, ce n'est pas une grâce que le Tiers sollicite; c'est une justice qu'il faut lui rendre. » Un autre publiciste (Examen du Mémoire, Bibl. Nat. Lb39 874) s'écrie : « Un Roi superstitieux peut préférer le Clergé, un Roi guerrier la Noblesse... Le Tiers n'a été que trop opprimé, il peut l'être encore; mais dans un système d'oppression, on ne convoque point d'États généraux, et, si on les convoque, la déraison armée du pouvoir n'obtiendrait pas que cinq ou six cent mille hommes eussent plus de représentants que vingt-quatre millions. » Des gentilshommes adjurent les princes de renier « cette censure odieuse des intentions paternelles du Roi et de la généreuse et magnanime conduite de Monsieur » (A Monseigneur le comte d'Artois, Bibl. Nat. Lb39 875, aussi Réponse au Mémoire, Lb39 869) ; ils s'élèvent contre la Cour, « gouffre immense, dans lequel s'abîment les richesses du royaume, mère de tous abus » ; ils prêchent « la concorde pour soulager le pauvre peuple ». (Réponse au Mémoire, adressée à MM. du Tiers, Bibl. Nat. Lb39 6748). Beaucoup font remarquer au Roi que ce sont les princes et les Ordres privilégiés qui prennent à cet égard « le ton d'insurrection » (Lettre sur le Mémoire, Lb39 873, Ultimatum d'un citoyen, 912), et que, si, en effet, une révolution se prépare, « cette révolution peut être très avantageuse au Roi et à la Nation ». — « La Noblesse et le Clergé, pour soutenir leurs prétentions, vont jusqu'à refuser de concourir avec le Tiers à la restauration du royaume... Si la maison du père de famille brûle, nous éteindrons le feu sans attendre que les autres enfants, volontairement absents, viennent remplir un devoir si pressant. » (Nouvelle discussion des motifs des douze notables, Bibl. Nat. Lb39 6746). — Les princes ont parlé de la destruction de l'équilibre. On leur répond (Extraits et Notes, Lb39 6747) : « Quel équilibre ! 70,000 prêtres, 45,000 nobles, et 23,500,000 citoyens !... Quand s'arrêtera la témérité des opinions ? Lorsque la témérité des prétentions rougira de ses extravagances et sera réprimée par le bon droit et la raison. »
un écrit qui exprimait, avec une clarté merveilleuse et une modération exemplaire, les opinions du Tiers-État. Les représentants officiels delà bourgeoisie parisienne s'empressèrent d'adopter cet écrit et de le faire tirer à plusieurs milliers d'exemplaires; le Parlement en rehaussa Ja valeur et l'effet par une saisie qu'il ne put pousser jusqu'à une condamnation.
La Pétition des citoyens domiciliés à Paris avait pour auteur un homme qui ne s'était encore jamais occupé de politique, un médecin très connu par ses succès à la Faculté de médecine de l'Université de Paris, et qui venait d'être le collaborateur de Franklin et de Bailly dans l'enquête célèbre sur le magnétisme animal de Mesmer: le docteur Guillotin1.
L'exemplaire, luxueusement imprimé, que les Archives nationales conservent2, se trouve enveloppé d'une double page de papier contenant la circulaire suivante signée des douze noms inscrits au bas de la première édition du Mémoire des Six Corps 3 :
« Les Six Corps de la ville de Paris ayant adopté, par délibération du 10 décembre 1788, la Pétition des citoyens domiciliés a Paris du 8 dudit mois, s'empressent de vous en faire parvenir un exemplaire.
« Si les principes qui y sont développés sont les vôtres, nous vous invitons à y donner votre adhésion. A cet effet, nous avons déposé dans l'étude de chacun de Messieurs les Notaires de Paris une copie de la pélition, afin que chaque citoyen puisse y adhérer par sa signature. Ces signatures seront réunies à toutes les autres dans le tableau, de la confection et de l'impression duquel on est maintenant occupé. »
1. Né à Saintes, en 1738, Guillotin (Joseph-Ignace) s'était tout jeune révélé par la thèse qu'il soutint à Bordeaux pour obtenir le grade de maître es arts ; les jésuites s'étaient empressés de l'acquérir et l'avaient plate professeur à leur collège bordelais des Irlandais. Mais, dit le docteur E.-C. Bourru dans son éloge funèbre, le 28 mars 1814 (Bibl. Nat. Le" 9371 in-4-), « l'obéissance passive» ne convenait pas à l'indépendance de son esprit, et il quitta la Compagnie de Jésus peu de temps avant qu'elle fût interdite en France. Il prit sa première inscription à la faculté de Paris en 1763 et fut reçu docteur, après un très brillant concours en 1770.
Au moment de la réunion des assemblées électorales de Paris, comme il n'était pas orateur, les ennemis' que lui avait suscités son initiative essayèrent de contester qu'il fût capable d'avoir produit le chef-d'œuvre auquel il devait sa popularité. Il fallut qu'un électeur du district des Minimes, Porchon de Bonval, publiât une brochure de quatre pages (in-8", Bibl. Nat. Lb39 1521) pour réfuter l'assertion que la Pétition des domiciliés était de feu Hardouin de la Reynerie, lequel « ne pouvait démentir, mais dont la famille démentait à toute occasion », et pour « certifier d'honneur et comme témoin que M. Guillotin était certainement l'auteur » de la fameuse brochure.
2. Collection Rondonneau, AD 1, carton 6, 20 pages in-4° de l'imprimerie de Clousier, imprimeur du Roi et des Six Corps.
3. Voir ci-dessus, p. 28. C'est à cause de ces signatures que la Pétition des domiciliés a dû être reproduite par l'archiviste Camus dans la collection officielle des actes relatifs aux élections des derniers États généraux, B III, registre 115, fos 517 à 549.