LA NATION JUIVE ESPAGNOLE ET PORTUGUAISE
«... Votre Grandeur donne occasion à tous les hommes qui résident sur le territoire de France de faire leurs représentations et leurs doléances. Les Juifs ne sont point exceptés de cette faculté universelle, surtout les Juifs français et naturalisés connus sous le nom de Portuguais et autres patentés à l'instar des Portuguais, et cela est tellement reconnu que Votre Grandeur a daigné écrire aux Juifs d'Alsace en la personne du sieur Gerf-Beer, leur Syndic, pour qu'ils eussent à tenir, dans chacune de leurs Communautés, des Assemblées, élire leurs Représentants, composer et présenter leurs cahiers de doléances.
« Votre Grandeur n'a pas eu la bonté d'accorder la même faveur aux Juifs espagnols et portuguais, sans doute parce qu'elle a cru qu'ils vivaient tous sous le même régime et n'avaient tous qu'un seul et même syndic.
« Le suppliant a l'honneur de vous représenter que la Nation juive espagnole et portuguaise est gouvernée par un régime particulier; elle est totalement distincte des Juifs des autres Nations. Elle s'est retirée en France lors des persécutions que causa en Espagne et en Portugal l'établissement de l'Inquisition; elle y a été admise régulièrement par
des lettres patentes de 1550, renouvelées de règne en règne jusques et y compris celui de notre Monarque bienfaisant. Elle a, par cela seul, plus de droits aux bontés et à la justice du Souverain; et, pour faire valoir ses réclamations, il est nécessaire qu'elle soit assemblée dans tous les lieux où elle a des établissements, comme la Guyenne, leBéarn, la Provence, Paris, etc.
« Mais elle ne peut le faire régulièrement sans l'autorisation expresse de Votre Grandeur.
« Ce considéré, Monseigneur, il vous plaise faire adresser au suppliant la lettre portant autorisation et ordre nécessaire pour que la Nation juive, espagnole et portuguaise soit assemblée dans chaque lieu de ses établissements pour élire ses Représentants et présenter ses doléances, et il en sera pénétré de la plus respectueuse reconnaissance... »
« Signé : David Silveyra, Syndic et agent général de la Nation juive, espagnole et portuguaise, demeurant à Paris, rue Hautefeuille, faubourg Saint-Germain1. »
Fut-il fait droit à cette requête, dans les Règlements de Paris du 28 mars et du 13 avril, reconnaissant le droit électoral aux « naturalisés » sans distinction d'origine ni de religion ? Aucun document ne prouve qu'une réponse quelconque ait été donnée, ni que les Juifs établis dans la capitale soient intervenus autrement que par cette lettre du syndic Silveyra dans les élections aux derniers États généraux 2.
L'Université de Paris entama, dès le mois de novembre 1788, et poursuivit jusqu'au milieu du mois de mars 1789, auprès du garde des
1. Lettre insérée dans le supplément de la collection des Actes relatifs à la convocation des États généraux de 1789, Archives nat., Bill 171, f° 212. A la suite sont données les Lettres patentes de Louis XVI, juin 1786, confirmant celles de 1550 et enregistrées au Parlement de Paris le 22 décembre de cette année.
2. Il y a cent ans, rapporte M. Maxime du Camp, dans un article de la Bévue des Deux Mondes. 15 août 1887, « le nombre des israélites tolérés à Paris ne dépassait pas celui de huit cents; ils restaient soumis à la discrétion du lieutenant général de police qui les surveillait de près et les tenait dans une dépendance presque absolue. Leur sort n'avait rien d'enviable et certaines professions leur étaient interdites; un arrêt royal du 14 août 1774 les exclut des « corps d'arts et métiers » ; un autre, en date du 25 juillet 1775, leur défend d'exercer le commerce de la draperie et de la mercerie, auquel ils excellaient. Il appartenait à la France de mettre fin à l'iniquité de la persécution des israélites; grâce à elle, une race et une croyance sont rentrées dans le droit commun d'où l'aveuglement des préjugés les avait exclus. La Révolution française avait décrété l'égalité des hommes; elle ne voulut point se démentir et fut logique avec elle-même ; le 2S janvier 1790, le droit de citoyen est accordé aux juifs du rite portugais et le 37 septembre 1791 aux juifs du rite allemand... Si l'on en croyait certaines révélations faites à propos d'un procès financier qui eut un grand retentissement dans la dernière période du second empire, israélites d'Allemagne et israélites de Portugal se rencontreraient dans un même sentiment de haine fraternelle... »
sceaux et du directeur général des finances, une série de démarches, qui eurent un plein succès ; elle obtint seule, de tenir Assemblée électorale à part et de se choisir quatre représentants à l'Assemblée des trois États, un du Clergé, un de la Noblesse et deux du Tiers *.
Moins heureux fut le Chapitre de l'Église de Paris, qui, dès le mois de septembre 1788, entama au détriment du clergé inférieur des paroisses, et soutint jusque devant l'Assemblée générale des trois Ordres, au mois d'avril 1789, des revendications de privilèges, tournées en ridicule par le public et dédaignées par le gouvernement2.
Les six Corps, qui avaient commencé la campagne électorale avant le Bureau de la Ville, suivaient, sans y prendre part, l'action engagée avec la Compagnie du Châtelet. Les communautés d'arts et métiers, abolies par Turgot en 1776, et rétablies incomplètement aussitôt après la chute du grand Ministre, la même année, ne comprenaient plus qu'une partie des ouvriers de la capitale, et la peur de perdre leurs privilèges les maintenait dans l'inaction. La saisie de la Pétition des domiciliés et l'interdiction de tout pétitionnement collectif eurent pour effet immédiat d'arrêter les délibérations préparatoires des corporations en vue des élections.
Ce dont un libraire patriote se plaignait, par la lettre suivante 3 :
AU DIRECTEUR GÉNÉRAL DES FINANCES
« Monseigneur,
« Je viens de voir deux fois s'évanouir la juste espérance que j'avois conçue que deux compagnies régulièrement assemblées feroient parvenir entre vos mains leur adhésion formelle à la pétition des citoyens domiciliés à Paris. On en adopte à la vérité tous les principes, toutes les conséquences, chacun avoue qu'il les retrouve dans son cœur, mais le plus grand nombre en reste là, est enchaîné par la crainte ou par d'autres raisons frivoles et n'ose vous les faire parvenir en forme, tant les maux dont on est accablé ôtent toute énergie, semblables à des malheureux plongés dans l'obscurité, à qui l'on permet voir le
k grand jour et dont les yeux affoiblis ne peuvent en soutenir l'éclat. Protégez-les, Monseigneur, auprès d'un Roy qui se montre leur père et leur tend la main ; rendez-leur le plus grand des services, en lui 1. Les pièces relatives aux démarches de l'Université sont réunies dans la collection B III 101 2, p. 599-622. Nous donnons les principales, avec le procès-verbal des élections universitaires, au dernier chapitre de ce volume.
2. Voir au commencement du tome II de cet ouvrage la protestation du Chapitre de l'Église de Paris, et celles de plusieurs autres chapitres parisiens.
3. Lettre du 26 décembre 1788, donnée dans la collection Camus, B III 115, p. 284- 286. — Sur la minute, quelqu'un des bureaux ministériels a écrit au crayon m Rêveries ». Archives nat., BA 61.
annonçant leurs vrais sentimens; accomplissez le projet que vous avez si grandement et si noblement conçu depuis tant d'années, de régénérer une si grande nation en lui procurant une constitution ferme et stable appuyée sur des fondemens inébranlables et qui la mette à l'abri des atteintes que voudroient peut-être, par la suite des tems, lui porter des hommes ambitieux, jaloux de leur autorité personnelle et les vrais ennemis de leur Roi, en feignant de prendre ses intérêts. La Nation que vous avez adoptée met toute son espérance en vous; elle en est digne par son attachement et son admiration pour vos vertus et vos talens sublimes ; puissiez-vous réussir entièrement dans tout le bien que vous voulez lui faire ! Si vous avez des ennemis, la vertu en eut toujours ; mais lorsqu'elle a pour appui une généreuse fermeté, elle triomphe de tous les obstacles. Je suis, avec respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Signe : L. Cellot, libraire, ancien imprimeur, rue du Temple, n° 37. »
Un avocat, qui portait un grand nom parlementaire, adressait au Garde des sceaux une copie1 de cette très remarquable