NE SERAIENT PAS SUPÉRIEURS AUX DEUX AUTRES
« Frivoles Parisiens ! Vous courez aux spectacles, aux cafés, aux jeux, quand la monarchie est en danger, quand vos ennemis travaillent à appesantir vos chaînes, à vous rendre esclaves!... Voyez la Bretagne, la Guyenne, le Languedoc, le Dauphiné : le peuple s'assemble, prend des délibérations pour secouer le joug qu'on voudraitlui imposer, pour conserver ses droits ; et vous, qui devriez donner l'exemple aux provinces, à peine vous entretenez-vous de la révolution qui se prépare, vous en faites vos amusements, vos jours se consument dans une vie molle et efféminée. Lâches! Sortez de cette honteuse apathie, de cette insensibilité qui devient criminelle ; élevez-vous contre le clergé, la noblesse et la magistrature, ligués ensemble; ne souffrez pas qu'environ 600.000 hommes fassent la loi à 2k millions...
« Vous ne pouvez être représentés légalement aux États généraux qu'autant que vos députés seront en raison de votre population... Avertissez les notables de votre classe de faire connoître votre vœu, de s'opposer à toute résolution qui pourroit être contraire; d'en protester de nullité, et de déclarer que, si vos députés n'ont pas la prépondérance, * vous n'en enverrez point aux États généraux...
« Français, ne vous laissez pas éblouir par les arrêts du Parlement. Ils sont en contradiction avec lui-même. Il veut que les prochains Etats généraux soient convoqués comme en 16U... J'ouvre les registres et je vois... qu'en 1615, il proteste de nullité contre les États généraux de 161/;, soutient leur illégalité, parce qu'ils avoient été convoqués par lettre ministérielle...
« Peuples, songez au fardeau que vous portez. Regardez autour de vous les palais, les châteaux construits avec vos sueurs et vos larmes; ces routes que vous avez pavées retentissent encore devosgémissemens. Comparez votre situation avec la situation de ces prélats, de ces bénéficiers, de ces grands, de ces sénateurs! Que recevez-vous d'eux, pour tous les bienfaits dont vous les comblez, pour tous les res-
1. In 8° de 11 pages, Bibliothèque de la Ville (Carnavalet), 10,070.
pects que vous leur rendez ? le mépris. Ils vous appellent canailles ! Faites voir que la canaille est celle qui vit à vos dépens et qui s'engraisse de vos travaux.
Cette brochure parisienne se propagea en province avec un si grand succès qu'elle fut saisie, lacérée et brûlée à Rennes, le 8 janvier 1789, par arrêt du Parlement de Bretagne 1, ainsi motivé :
« La Cour a considéré qu'en invitant le Peuple des villes et des campagnes à s'occuper des principes du droit public, en ramenant toutes les idées au seul droit naturel, droit nécessairement modifié dans toutes les sociétés humaines, en rappelant tous à une égalité qui n'existe point dans la nature et qui laisserait le faible à la merci du fort; en attaquant les distinctions qui maintiennent l'ordre et garantissent par là tous les citoyens de la violence ; en couvrant des démarches aussi dangereuses du prétexte de bien public qui enflamme toujours les âmes honnêtes (ces libelles) préparent sourdement une révolution dont on ne peut calculer les suites... »
A l'arrêt était joint :
« Défenses à tous citoyens de former des assemblées autres que celles autorisées par les ordonnances, arrêts et règlements, sous le nom de Corporations, Corps communs et tous autres, d'attenter à la liberté des suffrages des municipalités ; défense aussi aux municipalités d'admettre à leurs délibérations aucuns citoyens autres que ceux qui y ont droit. »
Le lendemain était affiché sur les murailles de Rennes, puis de Nantes et Saint-Malo, un Arrêt du Conseil d'État du Peuple, rendu sur la place du Palais :
« Le Peuple,
« En vertu de l'autorité que donnent toujours la justice et la raison, casse et annule ledit arrêt ;
« Fait défense à tous ses députés d'y avoir égard, sous peine de blâmes, flétrissures, et autres plus graves, si le cas échet ;
« Ordonne que le présent arrêt sera, à la diligence du Peuple, imprimé, affiché, publié partout où besoin sera 2. »
1. En même temps que deux autres : Avis aux députés des villes et communes aux États de Bretagne et les Gracches français.
2. Extrait d'une brochure intitulée Arrêt de la cour du parlement de Rennes, in-8° de 30 pages, qui faisait partie de la collection révolutionnaire de la Bibliothèque du Louvre, détruite.
Plusieurs semaines après, le 6 mars, le Parlement de Paris condamnait à son tour et faisait brûler par la main du bourreau VAvis aux Parisiens, dans un tas de onze autres brochures, la plupart relatives aux agitations de la Bretagne '.
L'auteur de la brochure ainsi doublement condamnée à Rennes et à Paris n'avait pas attendu ce débat pour en publier une seconde sur la