‹ Les élégances du Second EmpireChapitre 17 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COMMENT m"*' de TÉB A DEVINT l'fMPKRATRICE EUGÉNIE

Il a manque au règne de Louis-Philippe une Marie-Antoinette ou une duchesse de Berry; on n'en a point fait un grief au vieux roi, mais le peuple parisien a vécu trop bourgeoisement pendant près de vingt ans; il veut autre chose. Pourtant, pesez son inconséquence : lorsqu'il rencontre une jolie poupée, tant plus elle se prodigue à lui plaire, à se faire gentille pour lui, tant plus il lui reproche son luxe, ses étourderies; en peu d'années let sourires et les applaudissements du début se changent en une maussaderie; le jouet a vite cessé de trouver

grâce. Ce qui précisément comptait le plus dans les extases premières, se transforme : on en veut anx femmes de sonrire et de montrer lenrs dents. C'est donc toujours la môme chose, pensent les anciens adorateurs; et ils se renfrognent, ils voudraient de l'inédit, souhaitent que les parades finissent, pour un peu de tranquillité. « Enfin voilà les hais du pavillon de Marsan enterrés! » s'écrie je ne sais quel Alceste de 4830, et sa joie c'est de les voir remplacer par ceux du Palais-Royal, oii paraissent de vraies jeunes filles, élevées simplement, et des princes qui n'auront pas IcLir droit divin à la bouche pour un oui et pour un non.

Après deux ans les histoires ont changé de tournure, les bonnes petites princesses, les aimables princes ont réellement trop de réserve grognonne. On ne s'amuse point en cette Cour. Alors la charge maligne s'empare du <<r château » elle va si loin que jamais on ne vit. A la duchesse de Berry on reprochait autrefois les prodigalités, ses petits jeux très chers pour le bLidget, au roi Louis-Philippe on reproche sa retenue, ses chevaux maigres, sa table chiche, son parapluie. Si l'on rit encore à Paris, c'est en dehors de la cour, et surtout sans elle; on a ses

petits extras citoyens dans les bals de l'Opéra, les gaudrioles garçonnières en maints endroits. Il manque en haut la princesse conduisant la mode, faisant le beau temps, amusant les badauds dans les journées de Longchamps ou dans les soirées de gala. Alceste se mord les doigts parce qu'Alceste n'a point les convictions enracinées : il s'ennuie de son farniente bourgeois. Il lui repasse des légendes, quand la reine Marie- Antoinette se montrait en masque àrilotel de Ville et entraînait à sa suite une nuce de mirliflors décidés à tout pour ébouriffer la galerie; môme, dans un temps plus proche, lorsque « Madame », M""" la duchesse de Berry, avec son petit nez mutin, ses grands yeux bleus ^ ses manches ballonnées et sa taille de guêpe, courait les boulevards en saluant à la ronde. Qui saura jamais contenter Alceste? Le voici en possession de ce qu'il souhaitait naguère, une royauté calme occupée de ses devoirs, et il se deult aigrement. On le sent très près de décrocher le sabre, le plus beau jour de sa vie, pour descendre dans la rue et exiger qu'on lui rende ce que ce môme sabre avait démoli pendant les Glorieuses.

Ecoutez ce conte. Le Parisien de 18i0 n'est

LES KLEGAiNCES

point seul mécontent, et l'on sait dans le monde un prince, neveu du grand Napoléon, fils de la reine Ilortense, qui voudrait, bien lui aussi, changer à son profit « l'état de choses ». Le prince fait un bruit énorme aux frontières, il se bat avec les gendarmes et réclame à cor et à cri le trône de France. Comme il ne réussit pas on le conspue volontiers, mais on lui sait presque bon gré de proscrire les somnolences. Le malheur est qu'il se fait prendre et qu'entre deux soldats de la maréchaussée, de brigade en brigade, on l'amène jusqu'à Paris. Le voilà ridicule : il n'est plus à craindre. Juste le jour où il arrivait ainsi géhenne au domicile de M. Delessert, préfet de police, trois dames étrangères faisaient visite à la femme du préfet. C'étaient une personne déjà mûre et ses deux filles, lixées à Paris où elles ne s'amusaient guère, et toutes heureuses de l'aubaine qui leur était offerte. Elles allaient voir le prince Louis dans son équipage grotesque, affublé de la chemise d'un gendarme à faute de linge, poussiéreux et minable. D'une fenêtre elles eurent le spectacle longtemps, et l'aînée des jeunes filles une adorable blonde de quatorze ans, salua de son mouchoir. Elle se nommait Ugenia de Guznian de Montijo; pour elle

le prisonnier était déjà un homme d'âge, elle en eut dans Tins tant tous les regrets du monde.

Comment il adv^iendra, à treize ans de là, que ce pauvre homme à l'accent allemand, aux cheveux longs et mal peignés, que cette enfant barasTOuinant un français bizarre et ne touchant que de très loin aux altesses, seront couronnés à INotre-Dame , salués de vivats , portés en triomphe, et proclamés les plus puissants souveraias de FEiirope? C'est encore affaire à Paris inconstant, chercheur de miracles et fabricant de gloires. Dans l'intervalle il se sera passé les histoires les plus folles dont on ait l'idée, des révolutions, des bousculades, une république, et à la tête de cette république, justement, le prisonnier de tout à l'heure, habillé en général, jurant ses grands dieux de conserver la constitution, et le lendemain lui faussant compagnie. Un peu brutalement sans doute, mais d'autres lui avaient enseigné la manière, et au besoin les gendarmes qui l'avaient arrêté jadis, lui eussent,, pour le cas, prêté la main de la loi. Bien fins ceux qui entendent ces nuances et prennent parti pour ou contre I Que dans cette journée de décembre l8o2, M"° de Montijo visite à nouveau la femme du préfet de police, elle aura le plus

LRS KLKGAXCIS

étourdissant spectacle, et devant elle les acteurs les plus illustres de la scène politique. Mais la jeune fille a d'autres soucis: elle apprend de M. Yiollet-le-Duc à discerner le roman du gothique, elle n'entend rien au reste, elle est seulement très belle, très distinguée, très aimée dans un petit cercle d'amies et de connaissances. Qu'elle aille à la cour du nouveau souverain, ce sont là jeux de société ordinaires, elle le peut d'autant mieux qu'etle adore la chasse ou les bals, et que ses origines espagnoles lui laissent carte blanche. D'ailleurs elle a quelque entraînement secret pour les cràneries, et la main mise cavalière du prince président ne l'a point gênée au point de vue politique. Au fond, nulle pensée intéressée encore; elle n'est point de celles qu'un souverain de fortune recherche pour le bon motif, et elle est trop hère pour d'autres aventures. Elle est donc à Fontainebleau, aux Tuileries, à Gompiègne en invitée, parmi bien d'autres jolies, la plus jolie peut-être, la plus fêtée, savourant sans remords sa joie que les Françaises n'ont point toutes sans arrièrepensée.

Une légende a couru sur l'amour du prince président pour la comtesse de ïéba. C'eût été,

avant le 2 décembre, une demande ferme en mariage, et l'échange de deux anneaux. «Prenez celui-ci, aurait dit la jeune fille, et si vous réussissez et que vous n'ayez pas cliangé, je serai là; si vous échouez, je serai encore là et nous irons en Espagne, vivre en petites gens tranquilles. » Voilà qui est bien romanesque et nous laisse un doute. Il n'en est pas moins vrai que le futur Empereur avait offert à M"' de Montijo un gros trèfle de diamants et d'émeraudes qui fut plus tard donné à la duchesse de Mouchy par l'Impératrice elle-même. C'est celui qu'on voit dans la miniature de Pommayrac (1).

Elle est charmante alors, cotte svelte personne, d'un blond très chaud, plaquant aux tempes deux bandeaux de cheveux à la façon (les Milanaises du vieux temps. Sous ces cheveux un ovale très pur, peut-être un peu court au menton, un nez d'un dessin irréprochable, de longs sourcils arqués, qu'on dit faux cependant, et des yeux investigateurs, volontaires,

1. La miniature de Pommayrac représente Tlmpératrice en son costumé du trône. Elle a été gravée par Danguicn. Le trèfle en diamants est au corsage, sur le sein.

rapprochés l'un de l'autre comme les Françaises n'en ont guère. Qu'elle s'offre en profil, c'est un camée aux lignes délicates, où le front, pourtant un peu large n'a rien des disgrâces que la reine Marie-Antoinette reprochait au sien. La bouche est grande, mais elle sourit et dans le sourire expose de fort jolies dents . Toute cette tête atournée divinement bien s'attache au col d'une déesse et surmonte deux épaules arrondies, ni relevées ni tombantes, juste au point voulu. Puis c'est la taille ondulante, flexible, savamment étudiée, dont les étroitesses coquettes pénètrent aux retroussis des robes, comme autrefois les buses de la reine Margot en ses vertugadins.il y aies mains et les pieds aussi qui en disent long sur la race, des pieds de poupée, des mains fuselées, quelfois trahies par les photographies débutantes, et abusant de la situation qu'elles occupent pour se grossir et venir en avant sottement. A la comtesse de Téba, les daguerréotypes d'alors ne sont point galants ; tenus par l'embarras de leurs moyens, brutaux dans leurs rendus, ils se font méchantes langues et disent ce qu'on ne leur demande pas. Un de ces portraits insolents a a été pris par Pierson en 1852; la jeune femme

I /i m pc rat ri c c I'^ u gé n i e au moment de la naissance du prince Impérial

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