SA MAJESTE L IMPERATRICE
Il nous reste des premières années de son règne une œuvre jolie de Wintherhalter « le Watteau maigre », comme un décaméron florentin, musqué et fleuri; elle, l'Impératrice, au milieu de ses femmes, tenant sa cour sur une pelouse, dans les fleurs, pareille à la reine Anne de Bretagiie, ou à la dame de La Rochefoucauld, et gentiment prêtant l'oreille « aux bons contes » (4). Passent encore vingt-cinq ans et rien n'amusera plus que cette résurrection sincère et tatillonne d'une époque galante,
l. L'original de ce tableau est à Farnborough ; il a été lithographie par Léon- Noël avec un poncif donnant le nom des personnes représentées M™^* de Bassano, d'Essling, de Las Marisrnas, de Pierres, de Lézay- Marnézia, de Montebello, de Malaret, de La Tour-Maubourg et Féray.
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toute française après tout, et cFune saveur fort engageante. On y cherchera le symptôme des gaîtés toutes franches, ni gênées, ni troublées qui furent au début, et la sérénité de personnes reconnues dans l'instant les plus admirées. Bien plus tard dans le règne ces décamérons prêteront à médire, et les médisances n'épargneront ni la souveraine ni ^d. Perche aux Bretons. Les Trianons sont choses impopulaires chez nous, la rumeur publique, incertaine et jalouse, y veut chercher des malices; pour bien peu les esprits chagrins exagèrent l'aventure au pire. Ils estiment que, sous couleur de marguerites à effeuiller, mesdames les grandes trament les complots méchants, font ou défont les fortunes. Si bien que Winterhalter peignant pli par pli chaque jupon, caressant les cheveux, exposant des sourires, dit en réalité une séance de conspiratrices occupées de machinations ténébreuses. Si l'Impératrice a souhaité rappeler Marie-Antoinette, la voici de tout point servie à souhait.
Quelques années, on lui fait crédit. On lui permet d'être belle, de se montrer aux réceptions dans son pontifical de souveraine. On a comme une fierté de mettre cette beauté hau-
taine et romantique en parallèle des autres clans le monde. On lui voit du maintien, des allures digues; on est amoureux de sa grâce, comme jadis les petits-maîtres des Tuileries ou du Palais Royal l'étaient de la divine Autrichienne femme de Louis XYI. Ce ne sont pas ses mots qu'on cite, elle n'en confectionne point pour la postérité, mais elle salue divinement bien, son sourire est insidieux. L'un de ses tout premiers succès a été deux mois après son mariage, au bal du Corps législatif. Elle ad'rontait crânement là mille regards guettant une défaillance; tant de courtisans inclinés sur son passage s'en venaient sournoisement quérir la tare pour la publier très vite. Elle passa devant ce front de bandière sans une hésitation, exprimant juste ce qu^il fallait de son rang et l'oubliant s'il lui semblait utile.
Volontiers elle se prodigue alors, et les médecins ne sont pas toujours contents, ce qui lui est une ressemblance de plus avec son modèle du xYin** siècle. Longtemps on avait mis sur le compte d'une équitation par trop effrénée la stérilité de la reine Marie -An toinette ; Mercy Argenté au avait mandé le cas à Marie- Thérèse, et la jeune princesse en reçut une
mercuriale très formelle. Dans le mois de juin 18S3 l'impératrice Eugénie eut un accident, une fausse couche de deux ou trois mois tout aussitôt mise sur le compte des chevauchées et des bals. L'Empereur marqua un chagrin singulier, comme une crainte que les espérances ne revinssent plus jamais. Vite on contremanda les projets de déplacements arrêtés, on condamna la jeune femme à une immobilité longue, absolument antipathique à son besoin de sorties et de cavalcades. Puis le souvenir s'effaça, on s'habitua à l'idée méchante, la cour du prince Napoléon prit de ceci une importance. Au fond d'elle-même l'Impératrice gardait une peine inavouée ; on eût dit qu'elle prenait son parti ; dans la réalité elle s'étour dissait, elle avait repris sa vie de souveraine, ses réceptions, ses promenades, ses toilettes surtout, qu'elle exagérait dans leur étroitesse du buste, afin de prouver au monde que rien n'était resté de ce qu'on savait.
Elle en est à la période de l'imagerie, la lune de miel, quand d'un bout à l'autre de la France Gangel ou Pellerin l'exposent aux yeux dans les atours naïfs bariolés de couleurs criardes et d'ors éclatants. L'Empereur d'un
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côté, elle de l'autre, réunis en des guirlandes, avec du rouge très vitaux joues et aux lèvres, souriants, bien peignés et joyeux. Peu de photographies encore, quelques rares clichés pris au vol par Disdéri ou autres dans le palais même, sans astuce et sans retouches. L'Impératrice consent à ce martyre puisqu'il le faut, mais elle a une autre considération pour les peintres qui la flattent, ceux qui l'exposent en costume impérial, debout, la main sur une table, la couronne en tête, et le large manteau d'hermines flottant en nuage autour de sa personne; pour Winterhalter, surtout, encadrant d'un fond de paysage une vaporeuse silhouette de mondaine, parmi les tulles, les dentelles, sous un large chapeau de paille (1). Alors des lithographies exécutées parLéonNoèl d'après ces images flatteuses, enchérissant encore sur les modèles, s'en vont dire de sa personne aux quatre coins de l'Europe ce que les Français pensent. Même en face de la maison d'Angleterre où beaucoup de grâce et de jeunesse so voient, en opposition avec la Russie, avec l'Autriche et l'Espagne, la Cour de France
1. Ce portrait a aussi été lithographie par Léon Noël. Il est à Farnborough.
a le bon rang. Il s'y ajoute un je ne sais quoi d'imprévu, ce que les vieux féodaux avaient éprouvé en face de Joséphine Tascher^ une bouderie un peu jalouse, avec tout à coup l'envie de copier ses genres, et d'adopter ses fantaisies.
De Paris les modes s'envolent aux points cardinaux, et ces modes sont celles de M^^® de Téba. Eut-on voulu s'insurger à l'encontre, railler, jurer que cela n'était pas de bon ton, on subissait la loi, et sur ces questions les femmes entendent mal la diplomatie. A peine l'Impératrice Eugénie avait-elle ressuscité les ballons, que pas une souveraine ne songea à en renier l'aventure. Tout ainsi Joséphine imposa à la reine Louise de Prusse elle-même les tailles hautes, les manteaux de cour et les chérusques du sacre. Bien mieux, on admira les attitudes de l'impératrice Eugénie, on goûta extrêmement les façons dont elle savait saluer à la ronde d'une certaine inclinaison de tête, le jeu de sa marche élégante, jusqu'à l'éloquence muette de son sourire et de son regard. En peu d'années toutes les femmes de qualité allaient comme elle faisait, la tête haute, les yeux un peu vagues, la taille ondulante; et tant de che-
veux prirent l'iinil'orme ! C'est une loi chez nous, la plus respectée, la plus ancienne que nous puissions montrer, mais ne la confisque pas qui veut à son profit. C'avait été avec Agnès Sorel le règne des gros nez, sous Anne de Bretagne celui des fronts bombés, sous Diane de Poitiers celui des embonpoints, sous Marie- Antoinette la mode des grands fronts, sous Joséphine la supériorité des brunes. L'Impératrice Eugénie, sans qu'elle le voulût, imposait à ses contemporaines les tons chauds dans les cheveux, et les sveltesses du buste. On fut jolie, fêtée, reconnue charmante, proclamée divine si l'on se rapprochait du type officiel, et l'on fit l'impossible pour y atteindre.
Dans la réalité, cette loi de copie et d'imitation dont elle paraît maîtresse, là tient fort esclave. Par action réflexe elle en subit les contraintes, et ce qui, parti d'elle, lui revient exagéré et compliqué, s'impose à sa volonté. Par dessous ce vernis d'autorité dont elle miroite, elle cache assez mal une âme nerveuse, indécise, et l'impression du moment la guide. Elle a de l'anglomanie au voyage de la reine d'Angleterre, elle est italienne à des moments, à d'autres elle redevient espagnole. Cela en tout,
dans le costume, dans le bibelot, dans le langage aussi parfois (1). Ce n'est donc point la personne qu'on a dite, volontaire et autocrate, mais un esprit plein d'inquiétude, une impressionable qu'une contrariété jette pour bien longtemps dans la peine; elle est, si vous le voulez, quelqu'un n'ayant point appris son métier de souveraine et lassée au premier ennui. Comme elle a eu peur, elle garde rancune, c'est toute sa psychologie. On la verra se révéler pendant les fêtes de la première exposition parisienne, en 1855, et s'accorder de tous points à ce que Paris attend de sa reine ; c'est pour elle encore plutôt une fonction qu'un vrai plaisir, mais elle met beaucoup de grâce à ne pas se soustraire aux obligations. Elle inaugure un jour le coquet boudoir qu'on lui a réservé au Palais de l'Industrie, elle est à l'ouverture des portes, à la réception de la reine Victoria. C'est plus pour elle que pour nulle autre qu'on se presse sur le passage du cortège. Au Salon des peintures où iJs vont en procession une aprèsdînée, l'Impératrice au bras du prince Albert, la reine Victoria au bras de l'Empereur, on a
1, L'Impératrice avait un peu d'accent, très peu, mais la voix des Espagnoles, forte et haute.
l/impcratiicc portant la couronne impériale
loisir de comparer et les Français ne s'en font point faute : ils ont l'avantage (i).
Pour les grandes soirées des Tuileries elle a ressuscité des parures par moitié du dernier siècle et par moitié du premier Empire. Des robes amples, ballonnées, encore possibles dans leurs dimensions, qui sont en diminutif et par leur décoration celles de Marie- Antoinette; puis un manteau de cour retenu aux épaules pour elle seule, de velours ou de dentelle d'Alençon, assez lourd, et si long que souvent le bon duc Tascher, soulève la queue à la façon des pages romantiques. Page singulier, à la figure glabre, portant une perruque, et pour un oui ou un non exécutant des passes savantes apprises en Bavière! iV la suite de l'Impératrice s'avance une théorie de dames, la plupart très jeunes, charmantes, conduites par la bru du maréchal Masséna, la princesse d'Essling, dont la petite taille est une anomalie dans le cénacle. M™'' la princesse d'Essling, née Debelle,est cette dame assez brune aperçue derrière l'Impératrice dans la grande toile de Winterhalter ; elle n'est plus très jeune, mais pour son rang de première