‹ Les élégances du Second EmpireChapitre 20 sur 35 · Emile Lassalle a lithographie celte scène · texte numérisé non relu

Emile Lassalle a lithographie celte scène

dame d'honneur il ne faut que distinction et autorité, ce qu'elle a par-dessus tout. Les élégantes notées sont d'une génération postérieure ; ce sont M""^' de Montebello et de Las Marismas, lune duchesse, l'autre marquise, M°'*' de Malaret, femme d'un diplomate, M""' de La Tour-Maubourg née de Trévise, escadron volant d'une correction et dune jeunesse à rendre jalouses les anciennes maisons royales. Il n'en sera point toujours ainsi, la Cour des Tuileries souffrira d'intrusions malencontreuses ; au temps du décaméron, c'est dans sa fleur une société des mieux choisies, et si l'on y rit volontiers, c'est que, de bonne franchise, les temps ne sont point à la mélancolie.

Rien n'est établi encore de ce qui constituera plus tard, pour la maison impériale, une de ses originalités : les séjours réguliers à Saint-Cloud, à Fontainebleau ou à Compiègne, les réceptions au château, les lundis de l'Impératrice, les laisser-aller imposés à la Cour par la poussée inférieure. A la faveur de la paix dont on jouit, les enrichis d'en bas manifestent des extravagances, et ces exagérations passent dans les usages courants. Peut-être l'exposition de 48oo marque-t-elle un départ en ce sens; l'argent

était sorti des bas de laine et d'avisés aigrclins l'avaient su drainer. Du bout du monde les affamés de tous poils s'étaient rués sur Paris, affamés de gaudriole et affamés de pécune. Alors bien vite les caprices s'exaspèrent et les tarentules mordent les cervelles. Cherchez un peu cet état dans les premiers livres de Zola, vous n'y aurez pas tout au point vrai, mais d'instant à autre comme une sensation de probable.

Nous voici à quarante ans de ceci, le temps juste qui séparait Napoléon III de Napoléon I*""; pour eux c'était un siècle, pour nous autres c'est encore plus quand nous mesurons le chemin parcouru depuis 1855. Si le duc de Reischtadt eut vécu, il toucherait à ses quatre-vingtsix ans; le prince impérial, né en 1856, en aurait quarante. Et de l'Impératrice alors enviée, dont on chantait les louanges qui faisait le beau temps partout, il ne reste qu'un souvenir très vague, incertain et effacé comme peut l'être celui de Joséphine et de Marie-Louise. Il s'est fait à Tentour d'elle un mystère que les plus méchants n'osent enfreindre; si on évoque la gracieuse silhouette d'autrefois, c'est quasiment revenir aux neiges d'autan de Villon, et à son énumération jolie des beautés disparues.

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« Chose sacrée que la douleur, » dit le latiu en sa phrase sobre.

Elle touche en 1856 à l'apogée de son triomphe ; il lui est né un fils, elle est dans la société nouvelle l'expression suprême de la bonne observance française. Elle n'a ni les incohérences de Joséphine, ni les indifférences de Marie- Louise, ni les tristesses de la duchesse d'Angoulême, ni les turbulences un peu enfant gâtée de la duchesse de Berry. Pourtant elle a pris à toutes quelque chose, la sensibilité, la douceur^ la protection des petits, le goût de l'inédit et des raffinements, la distinctive élégance. Dans le bariolage de la Cour, elle s'affirme indiscutablement et impose aux autres ce qu'elle a appris, étudié et remis à son point juste. Si nous la prenons dans son rôle restreint de personne à la mode, nous la soupçonnons reine par un tact supérieur des nuances, et telles choses outrées et misérables ailleurs reçoivent d'elle une précision en deçà de laquelle tout est sot, lorsqu'au delà tout devient ridicule. Nous la voyons chez elle très souvent alors, au hasard des poses rapides, surprise en des toilettes qu'un rien ferait grotesques, elle y garde son charme. Sous un affreux chapeau plat que

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lui imposent les modistes, dans mie robe unie, serrée aux manches, serrée à la taille, et fort disgracieusement enflée d'en bas, elle est l'Impératrice sûrement, et pour s'en convaincre il suffit de la comparer aux autres. Mais qu'elle revête un gala et ses parures de grande réception, pour les ambassadeurs de Perse, par exemple, venus à la Cour le 24 janvier 1857, la reine Marie-Antoinette elle-même n'eût eu plus grand air. Elle a sur ses cheveux ondulés une couronne de fleurs, et de ses épaules tombe un lourd manteau. Debout, près de l'Empereur, elle sourit à ces envoyés des Mille et une Nuits, qui gardent en sa présence leur bonnet d'astrakan, et sont cependant si absolument gênés devant elle.

Elle s'est prise à cette époque d'un amour de fleurs artificielles, passion romantique venue d'une représentation de Lucie de Lamermoor ; par la façon dont elle dispose ces ornements nouveaux, l'état qu'on en fait à son exemple, voici les bijoutiers détrônés parles fleuristes (1).

1. Il se fonda, en 4857, une Société pour la fabrication des fleurs artificielles; elle avait ses ateliers à Rueil, et ses salons de vente, rue de Clioiseul, n° 3, Les magasins arrangés en cabinets et décorés de vitrines permettaient aux visiteuses d'essayer les fleurs. Cette

Je ne rappelle ces histoires menues que pour mettre à son relief juste son autorité mondaine. Ce qu'elle adopte n'est point toujours premièrement d'elle, elle est seule à donner la consécration. Elle est d'ailleurs en son plein triomphe de beauté et de puissance. L'Impératrice douairière de Russie l'a nommée grand 'croix de Sainte- Catherine ; ordre institué par Pierre le Grand et décoré d'une devise latine de Diderot. Elle est avec la reine d'Angleterre dans une intimité peu prodiguée, avec la Cour de Rome en commérage depuis la naissance du petit prince; toutes les princesses étrangères écoutent ce qu'elle décide en fait de coquetteries et d'élégance. Paris lui doit d'être redevenu le Paris des luxes, et il lui en sait tout le gré possible.

La guerre d'Italie est pour la souveraine comme un arrêt dans la course ascendante; elle n'est déjà plus la beauté parfaite d'avant, mais une dame à sa pleine maturité de blonde, et déjà

passion nouvelle enrichissait trois ou quatre branches d'industrie : les soieries de Lyon, les papiers d'Angouhhne, les jaconas dWlsace nécessaires ta la fabrication des fleurs et des feuillages.

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occupée de recherches, de petites subtilités, laissant moins volontiers courir les heures. Dans sa physionomie un changement, et dans ses allures plus de hardiesse ; elle en est à la Marie-Antoinette du collier. Non pas que rien de près ni de loin laisse prise au soupçon chez elle, mais une génération grandit qui ne l'admet plus sans conteste. Puis, elle a élargi le cercle des intimes, elle a, sans trop réfléchir aux suites, abandonné son chez elle à des étrangères, ce qui n'est point toujours bon. Elle s'est grisée de son prestige, et n'entend que ses volontés et ses désirs. L'Impératrice a maintenant ses «Madame de Polignac », toutes révérences sauves, et les fantaisies de ces personnes ne sont point de mesure. Alors çà et là des impertinences se commettent dont elle souffre, mais elle ne les veut reprendre de peur du scandale. D'où les hardiesses nouvelles, de bons mots, très spirituels sans doute, un oubli parfois de l'étiquette, une explosion de caprices étranges, les bals travestis, les comédies de salon, les tableaux vivants, et ce qu'ils comportent de misères. Yoici que maintenant les portes des Tuileries s'ouvrent pour des créatures dont tout le souci porte, sur l'insolence à commettre. Celle-là à peu près nue en un qua

drille masqué, cette autre jetant des mots crus dans le demi-silence; lune exposant aux yeux les diamants recueillis un peu partout à l'aventure des nuitées, et maintenant couverte d'un pavillon d'ambassadeur. S'il faut sévir ce sont des haines qu'on sème, et si l'on s'abstient, c'est le dédain des honnêtes qu'on trouve.

De certains mots rapportés et commentés l'Impératrice pi:end une langueur; elleachangé de visage, elle sort moins, et dans les promenades où on l'aperçoit elle n'a plus le même sourire. Les gensrenseignés lui accordent des motifs personnels de tristesse ; ceux-ci viennent de l'Empereur et sont de ceux que Marie-Antoinette avait ignorés, pour cause. Alors elle s'enferme en son cabinet de travail, elle écrit, ou bien elle lit, quelquefois elle peint de petites aquarelles innocentes. Elle est là au milieu de souvenirs tout récents et pourtant déjà bien loin dans sa vie, les portraits de sa sœur d'Albe, ceux du petit prince en ses maillots et qui maintenant court autour d'elle et grimpe aux meubles. Puis il y aies siens, ceux d'avant, ceux du bon temps, ceux d'après, qui sont jetés çà et là dans tous les coins et rappellent bien des histoires. Alors elle s'accroche à ces idées, elle

La princesse de Canino en 1860

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a aux mains cinq anneaux d'or dont chacun note un grand événement de sa vie; elle serre son corsage de laine rouge d'une ceinture de soie fermée par une boucle d'or où sont les lettres de son nom. Sa toilette d'intérieur ne l'intéresse plus guère., elle est en rouge et en noir, ou en bleu, dans des jupes simples relevées. Yers 1864 Worth Ta désemprisonnée un peu de ses crinolines, il a voulu que les cnbompoints naissants fussent combattus par des lignes moins spacieuses. Il vet l'Impératrice d'étoffes lâches, de lainages souples avec tout juste de soieries ce qui est utile. Elle-même s'amuse à ce jeu; elle a près d'elle une couturière à demeure qui exécute séance tenante ses fantaisies; et c'est dans ces costumes improvisés qu'elle est le mieux. Elle nomme ceci ses habits de repos, ses habits politiques sont réservés aux sorties (l).Ils ont une mission : celle de favoriser !( s fabriques françaises ; ils sont étoffés, solennels, ils font du bruit et Tengoncent. Elle leur en veut, elle ne les passe que contrainte et

i. Vers 1860, elle prit de Laferrière de jolis costumes en loutre ou en gros bleu, qu'elle mit pour aller en Savoie. Ceci fit du bruit et on blània les écourtages des jupes. L'Impératrice tint bon, et l'année suivante tout le monde porta des jupes plus courtes.

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forcée; pour les soirées de même. Aux galas elle se condamne aux failles, aux satins, et elle se décolleté outrageusement afin de garder le moins possible de ces gènes; bien au contraire, dans les réceptions intimes, une simple jupe de satin clair, à son corsage le Ircfle de diamants donné jadis par lM^]mpereur, une coiffure toute ordinaire, nulle décoration gênante, et la voici adorable. Un seul luxe, celui des mules de satin, qu'elle ne chausse qu'une fois, et elle a le pied si petit qu'on envoie ses souliers au dispensaire Eugcue-Napoléon pour les premières communiantes.

Elle a dans sa toilette résolu une transformation autrement grave, c'est d'avoir condamné le bavolet des capotes. Elle avait trouvé le bavolet cl son avènement, et jamais elle ne l'avait admis pour elle. C'était comme la perruque autrefois lancée par des hommes chauves, une pièce d'étotïc tombant du chapeau et cachant la nuque, vraisemblablement inventée par une dame au col maigre et au cheveu rare. Elle s'employa à le faire disparaître, aidée par JV^mc Yipot, la modiste, qui imagina un pimpant chapeau à brides laissant à la tête toute sa qualité d'élégance et de souplesse. Il fallait bien

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que rimpcratrice soccupàt do ces futilités, quand justement on attendait de sa part le mot d'ordre. Je ne dirai pas qu'elle en fut autrement contentée, ses prétentions étaient diiïéreiites, elle se jugeait digne d'autres intérêts, ^[ais à son apparition chez nous elle avait reçu ce classement, et Dieu sait ce que ces étiquettes se déchirent difficilement une fois données.

Que l'Impératrice habite maintenant les Tuileries, ou Saint-Cloud, ou Fontainebleau, ou Compiègne, elle est esclave; elhî doit de ne point laisser chômer les récréations pour tous ce brillant montlc qui Fenvironne. A Saint- Cloud elle est plus chez elle; ses appartements ont une autre lumière, et un air que les Tuileries lui mesurent chichement. Derrière le château ce sont de grands arbres et un parc; devant, la Seine, Paris tout près. Si les souvenirs intimes lui manquent, elle a du moins un appartement superbe à Taile droite, celui de Monsieur, frère de Louis XIV, où sont restées au-dessus des portes les figures étonnées d'Henriette d'Angleterre et de la Palatine. Le bureau sur lequel elle écrit fut

autrefois à la reine Marie-Antoinette, c'est un gros meuble à cylindre, tout décoré de figures en bronze ciselé. Dans le salon attenant elle donne ses audiences, une pièce revêche ornée des tapisseries de Beauvais représentant Marie-Antoinette, ses enfants et la princesse de Lamballe. A la première de ces tapisseries, l'Impératrice empruntera des atours pour un travesti aux Tuileries, une fois de plus sa passion secrète pour la reine se sera contentée, mais contentée Dieu sait comme ! et, grâce aux interprétations ignorantes des couturiers, bien près de paraître un peu ridicule. Pour les soirées de conversation on a le salon vert, pièce moderne où les tableaux de Fromentin et de Florent Wilhems paillètent de notes claires les tentures sombres. Saint-Cloud n'est point réservé aux invitations par série, on y vit librement, à l'air, on retient à dîner les visiteurs ou les parents, on fait le jour des promenades en Daumont, ou de petites courses en duc (1).

Là apparaissent les princesses du sang impérial, la princesse Mathilde par instants, la princesse Clotilde de Sardaigne, si réservée,

1. Les écuries et les voitures de la Cour à Saint-Gloud ont été photographiées par Tournachon dit Nadar. ■

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^jmc Lucien Murât, altesse impériale, sa fille la duchesse de Mouchy et sa bru, la princesse Joachim Murât, née de Wagram ; toutes les descendantes de Lucien, altesses de courtoisie; la comtesse Charlotte Napoléon Primoli, la comtesse de Roccagiovine, la princesse Gabrielli, ses sœurs. Puis les grandes dames étrangères, M""" de Metternich, bout-en-train de réunions, la duchesse de Hamilton, un peu massive, M™** de Castiglione, personne énigmatique dont les fantaisies intéressaient énormément. Enfin les beautés françaises, la jeunesse de la Cour, sa grâce charmeresse, ce qui rapprochait des Valois la société nouvelle, la comtesse Fleury, la duchesse d'Isly, la maréchale Canrobert, la baronne de Bourgoing, M""" de Gallifet ou de Pourtalès, la princesse de BaufTremont depuis mariée au prince Georges Bibesco, et qui tenait des Chimay une invincible séduction. Ici ou là, à Paris ou à Saint-Cloud, la plupart de ces personnes entendent ne point filer le lin à la journée, il leur faut des récréations, et c'est le plus ordinairement M""^ de Metternich qui les invente. Des riens, beaucoup de riens, car le règne des futilités commence. De ces choses par exemple :

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