B LES ÉLÉGANCES
On donnera une fcte champêtre genre Watteau, M""" de Metternich en a la fantaisie, et Ton s'habillera rigoureusement dans le style requis. M""" de Metternich décide que ces daines seront poudrées; la poudre et Watteau, voilà qui accuse un premier anachronisme très formel, mais on n'y regarde pas de si près. Toutefois ]yjinc j^ Persigny ne se poudrera pas, elle le déclare; mais la science historique n'a rien à voir en ceci elle ne veut pas se poudrer et voilà tout ; bien mieux, elle laissera tomber sur ses épaules ses beaux cheveux blonds. M"^*" de Metternich se récrie^ elle invoque l'autorité de l'Impératrice, qui très sceptiqucmcnt s'abandonne à une gaieté et se récuse. « Ne la contrariez donc pas, disaitelle, vous savez bien que sa mère n'a plus sa tète. — Moi aussi, mon père est fou, s'écria M™' de Metternich, et cependant je me poudre bien ! » De fait, le comte Chandor était autrefois tombé de cheval et en avait conservé une fêlure. Ce fut un cas grave ; l'une de ces dames zézayant qu'elle ne consentirait jamais à s'enfariner, l'autre assurant qu'elle sérail grotesque dans l'assemblée. Et chaque journée amenait de ces batailles dont les courtisans riaient comme autrefois, aux grands jours de Troyes, les présidents du Parle-
DU Si- GOND EMPIRK 4/
meut sainusaient d'une puce, la puce de M""' Desroches.
Les étrangères ne sont point en France pour y bâiller, elles le disentassez, il les en faut accroire, on s'iugénie à leur donner l'illusion d'une gaudriole perpéluelle. Au fond, pourquoi ne s'amuserait-on pas ? Il faut être de son époque, et jouer le Devin du village lorsque l'opinion y pousse. L'opinion est à la joie, le bâtiment va, grâce à M. IIaussmann,et lui allant, tout marche. Il y a de bien belles dames logées aux Champs-Elysées en de beaux hôtels tout neufs qui, pour n'être point admises au cercle des Tuileries n'en font pas moins la pluie et le beau temps dans un certain monde (1). Ne pas oser ce qu'elles osent, ce serait abdiquer et mal entendre son rôle. Les redoutes de certains seigneurs semblent un défi que les gens officiels relèvent et la riposte est immédiate. Alors on aperçoit dans la salle des maréchaux d'ébourif-
1. M"'* de Paiva, depuis remariée au comte Henckel de Donncsmark, possédait aux Champs-Elysées un hôtel princier, où les plus grands artistes français étaient représentés par des œuvres de premier ordre. Cet hôtel est devenu un restaurant. Quant au château de Pontchartrain où la Paiva s'enfermait Tété, il a été vendu par le comte Henckel à M. Dreyfus.
fantes carnavaleries oà. M. de Gallifet, déguisé en obélisque de Luxor, interpelle les ambassadeurs des puissances, où l'Empereur lui-même reçoit son paquet dans le tas. Le rire devient gros, il s'entend trop loin, et ceux qui l'ccoutent aux portes ne sont déjà plus des candides.
Ceux-ci feignent de ne pas comprendre les intentions de la souveraine, ils ne veulent point admettre les raisons qui la poussent. Le commun discours du peuple se repaît d'histoires malignes. Il y a des froideurs non douteuses pendant les sorties, et les enthousiasmes ont fait la place aux réserves polies. « Laissez Rochefort prendre son développement, disait le bon M. Pinard, il est utile, après l'on verra. » Et l'on voyait^ on pouvait voir sur un rocher anglais, un homme affublé d'un panama, portant une veste d'alpaga, qui écrivait des vers très durs(l). Dans les salons des Tuileries, un masque logé dans un mirliton gigantesque donnait la réplique à ces vers, et l'on s'imaginait avoir fait assez pour combattre les impressions mauvaises.
1. Il y a une bien curieuse photographie montrant Victor Hugo et sa famille dans les jardins de Guernesey.
T.es princesses Murât A gauche, Anna Murât, duchesse de Mouchy
OÙ, ô Hugo, jucliera-t-on ton nom ?
Par dessus ce mirlitir, Par dessus ce mirliton, Ton ton tontaine et tonton!...
Le train capitonné,, aux wagons surmontés d'aigles qui emportait l'Impératrice à Wiesbaden ou en Lorraine, était une autre prison dorée pour elle (1). On la venait quérir à Saint-Cloud jusqu'à la petite gare spéciale, aujourd'hui dévastée et envahie par les herbes, qui s'aperçoit en contre-bas de l'embarcadère commun. Une voiture servait aux repas, deux autres formaient salons et communiquaient entre eux. La souveraine avait sa chambre à coucher tendue de clair, son boudoir, son endroit pour écrire, et dans des gynécées en satin vert d'eau et en moire blanche, les femmes de la suite avaient d'excellentes couchettes arrangées pour combattre les tangages et les roulis de la marche rapide. A Forbach — ce nom vient assez mal ici — on passait en Allemagne
1. La description du train impérial offert à TEmpcreur par la C'° d'Orléans, a été donnée par M. Polonceau et Viollet-le-Duc, Tun constructeur, l'autre déco rateur des voitures.
tout à coup, et, malgré Fincognito sévère, on attelait les fourgons impériaux à une locomotive chargée de fleurs et d'arbustes ; on roulait alors sans arrêt, brûlant les gares encombrées, au milieu des vivats et des saints joyeux. Comme on était loin, et si près pourtant, d'autres aventures, d'autres cris ! Encore six ans et les mêmes gens aimables redeviendront les reitres, et contre la môme Impératrice, en haine d'elle et des siens, suivront les pareils chemins en sens contraire, l'escopette à l'épaule et l'injure à la bouche.
A Wiesbaden, en 1864, en Lorraine, l'année suivante, avec son fils, l'Impératrice Eugénie a souci de s'affirmer et de reprendre assurance. C'est au 14 juillet qu'elle part pour la Lorraine à la gare de l'Est, et elle traverse Paris en daumont découverte, vêtue de clair, drapée d'un burnous et coifTée d'un chapeau benoiton minuscule. Elle est à la gauche de l'Empereur et devant eux est assis le petit prince en zouzou de coutil blanc (1). Suivent les voitures où l'escorte a pris place : le général Fleury, le général Frossard, le capitaine de Ligni ville, M. de
l. Ou a une photographie de l'Empereur et du prince impérial prise ce jour-là par Chevalier.
nu SKCOND EMPIRK 51
Boiirgoing ccuyer; le baron Corvisart, médecin de l'Impératrice, le marquis de Piennes, M. Bachon, écuyer du prince, M. Oppermann, maréchal des logis du Palais, et trois dames, M"" de Rayneval, de La Poize et de Lourmel. Cette fois, le train est.de douze voitures, c'est un palais roulant, dont le grand salon occupe le centre.
A la gare l'Empereur prend congé de sa femme et de son fils ; on s'embrasse comme pour une séparation de plusieurs années, ou quelque longue traversée aux Indes. Les moindres choses ont maintenant leur angoisse, et, sans se l'avouer, des pensées lasses viennent contrarier les sourires contraints et les désinvoltures officielles. L'enfant est joyeux, il a huit ans, ces courses l'amusent et il gambade au milieu des silences. L'Impératrice se commande, elle s'en va jouer dans l'Est une partie ; de ce moment jusqu'à son retour elle ne s'appartiendra plus, elle sera la dévouée servante des maires, des préfets, des députés. Elle qu'on envie et que volontiers on propose en antithèse aux miséreux du monde, ne manquera ni un discours, ni un bal, prendra du repos après tout le inonde, et, pour l'honneur du nom, s'en ira
dans les hôpitaux toucher aux plus épouvantables maladies. Qu'elle rentre, elle osera à peine embrasser son fils de peur des contagions, et devant que de s'asseoir elle essuiera l'homélie des évoques ou les remerciements des municipaux. Voilà qui est une singulière pénitence aux joyeux déduits de la cour, à ce qu'on lui attribue de passe-temps aux Tuileries ! Ceux l'ont vue à Nancy, à Châlons ou h Epernay lui trouvent une fatigue ; bien plus, ils la savent changée d'autrefois, et constatent que les années commencent leur œuvre sournoise. Tant qu'elle se défende, elle accuse une ampleur, son visage a perdu ses lignes jeunes, son buste avoue des exagérations. Mais elle est restée souriante, aimable et gracieuse. Lorsqu'elle dit une phrase, elle a façon de débanaliser les conversations courantes; à son retour, elle a retourné les sympathies et refait une popularité au règne.
Déjà à Amiens auparavant, dans son appareil très simple, et ses bonnes volontés si évidentes, elle avait rallié beaucoup d'indécis. Là, des mots lui étaient venus que la courtisanerie platement naïve de ses hôtes avait montés au plus haut. Et les enthousiasmes avaient gagné de proche en proche jusqu'au peintre Meissonier
qui garda de son passage à Amiens une aquarelle exquise, un petit chef-d'œuvre à placer auprès du Solfériiw, ni plus ni moins sincère (1). Ces campagnes terminées comme elle le souhaitait, elle rentrée aux Tuileries, c'avait été le tourbillon retrouvé, les fêtes reprises, les réceptions, les déplacements à Fontainebleau ou à Compiègne, l'obligation de continuer en avant la marche que les courtisans, un instant arrêtés et déjà reposés, ambitionnaient de poursuivre. NuUum momentiim sine linea^ disait la devise du cardinal de Ilichelieu, c'eût été celle de l'Impératrice tout aussi bien. Dès le matin, les conférences a\'ec Worth sur ce qui se doit porter de mieux, des choix à faire, choix très graves, vous m'entendez ; les opinions de Leroy sur la coiffure du jour ou celle de la soirée ; après les instants donnés à l'Empereur ou au prince, la correspondance, la toilette du déjeuner, le déjeuner, la toilette de la sortie, la promenade en voiture, les visites(2),les audiences, la toilette du
1. Cette aquarelle de Meissonier a été gravée à l'eau forte par Jacquemart.
2. Elle visilait les dispensaires ; le peintre Edouard Sain conserve l'esquisse d'un tableau montrant Napoléon et sa femme au milieu des religieuses et des enfants dans une des maisons patronôes par eux.
OÏ LKS ELEGANCES
dîner, le dîner, l'opéra ou les bals, et tous les lundis une réception intime. Rarement en son lit avant deux heures, plus rarement encore après huit lieures du matin. De graves soucis par surcroît, des froissements d'amour-propre, mille tracasseries d'intérieur, des querelles à apaiser, des gens à tancer,, tout ce qui énerve et aigrit les meilleurs caractères et leur apporte la mélancolie noire des spleens.
L'Impératrice arrive ainsi à l'exposition de 1867, l'apogée de la puissance impériale, alors que, malgré tout, elle a loisir de se croire la première dame du monde ; les souverains d'Eu-^ rope le lui assurent, son entourage le clame ; il se faut donc s'incliner. A l'âge qu'elle a, Napoléon P'" épousait Marie-Louise, et elle demeure d'autant plus étourdie du calcul, qu'on répèt( volontiers combien le grand homme avait ét( inconséquent à son âge ! Alors elle n'était plus une jeune femme^ puisqu'on avait réputé vieux ce conquérant à la quarantaine. Par opposition aux reines, ses contemporaines immédiates, il lui passait des consolations, la reine Victoria, son aînée, la reine Augusta, plus encore, même l'Impératrice de Russie ; nulle occasion ne lui fut plus cruelle de noter les retours, elle y revenait
sans cesse, et on la voyait sïngénier à corriger les petits outrages l'un après l'autre impertinemment venus. Si bien que l'heure ayant sonné de paraître en scène, on admira que la science eût à ce point contrebalancé les mécomptes. Jamais elle n'avait été plus superbement impératrice, plus réellement souveraine qu'en ces moments.
De ce triomphe à la guerre, à peine trois ans, période comparable à celle qui^ de 1786, conduisit la reine Marie-Antoinette à la Révolution, La Cour exaltée, nerveuse, exagérait ses enthousiasmes devant les gronderies d'en bas : Les espoirs toujours caressés de retrouver le prestige, des colères et des soumissions, toute la bonne grâce que les circonstances suggèrent aux gens perdant assurance. Souvent, pour oublier, on met doubles les parts de joie, on fait un gros bruit afin ne rien entendre d'extérieur. A Fontainebleau comme on verra, à Compiègnc, partout où Ton s'éloigne des tracas journaliers on s'étourdit, on se monte; c'est plus à l'aise qu'on agit et qu'on pense. Cependant combien loin le décameron du début, l'existence toute jolie, combien enfuie la jeunesse aussi ! L'Empereur très las, malade, l'Impératrice distraite
et préoccupée, laissant courir le temps sans plus s'opposer aux anémies alanguissantes. Impitoyables, les photographes officiels prennent leurs poses ; ils nous montrent un homme éteint, une dame alourdie, enfouie dans des toilettes écrasantes, un petit garçon insouciant déguisé en soldat. Ces effigies contraintes, qu'un particulier refuserait, mais que les potentats ont la faiblesse d'admettre iront tantôt servir à André Gill, à Pilotell,pour leurs charges malicieuses. Le galbe délicat de Flmpératrice Eugénie en est à la phase où les lignes affectent des tracés obtus et des contours méchants. Ses yeux s'en vont tomber aux joues, ces joues même se sont arrondies, et les coiffures de Leroy en tirebouchons sont mal faites à ressusciter les grâces anciennes. La souveraine n'est point dupe, elle sent très bien le moment venu où les femmes valent par autre chose que la beauté; alors elle s'applique à des jeux plus graves : elle se cherche un intérêt dans les affaires, elle s'agite et^ dans ses voyages officiels, c'est en qualité de régente qu'elle agit.
Entre juillet et septembre 1870, elle est la Marie- Antoinette d'après Yarennes. Personne ne nous a gardé d'elle une image fidèle en ces
L'impératrice T^ugénie au moment de ]a guerre de 1870
moments terribles; tout à l'heure, ce sera l'éclosion farouche des caricatures monstrueuses, mille abominations inspirées des effigies heureuses d'auparavant, comme, en 1792, Villeneuve empruntait à M^^^ Yigée-Lebrun les profils de la reine. Jusqu'à la fm, L'Impératrice était restée aux Tuileries ; elle* espérait encore, elle espérait môme quand on lui jeta sur les épaules je ne sais quelle défroque, et qu'on l'entraîna justement par ce guichet du Louvre d'où son carrosse de mariage était parti pour Notre-Dame...