CHAPITRE -III
l'appartement de l'impératrice aux TUlLERIliS
Ce n'est pas l'histoire la moins curieuse après tant d'autres que cette Cour très vite constituée, bâtie en hâte, faite d'éléments peu courtisans à son début, et tantôt devenue la maison la plus somptueuse qui se fut encore vue chez nous. La Française est pour ces choses excellemment douée, et son évolution dans le sens élégant n'est point longue. De traditions apprises, d'un rapide commerce avec les personnes nées, elle discerne les lignes utiles, et, par phases successives, elle a vite fait de mettre le ton à son point, jusqu'à prendre le pas et à devancer ses maîtres. Les dames du premier Empire s'étaient éduquéesau contact deM°"' deMontesson, veuve morganatique du feu duc d'Orléans; en peu d'années, il ne leur restait guère à atteindre.
Tout ainsi, les femmes que la Révolution de 1848 avait surprises en un état modeste, mal assurées de leur fortune et peu formées pour le monde, franchirent en deux ou trois ans l'étape qui les séparait de l'ancienne société orléaniste. Leur mérite y est d'autant plus notable que le second Empire n'avait pas le prestige militaire de l'autre ; les erreurs y comptaient davantage, et les Mesda?nes Sans-Gêne n'eussent point si facilement rencontré la bienveillance dans la réunion nouvelle de personnes éduquées et polies. Un souvenir persistait du précédent règne, et son allure de bonne race forçait les attitudes. L'Empereur avait, dès la première heure, rallié les orléanistes papillonnantes, celles dont les convictions résistent mal aux attirances, et qui s'en vont s'asseoir où l'on entend rire. Ce fut pour ce souverain garçonun jeu particulier, il s'amusa de s'entourer ainsi de têtes jeunes et, suivant le mot d'un assistant, il ne semblait pas impossible qu'une intrigue naquît en cet Olympe mignard. 11 n'était point question de M^'' de Montijo encore; même on ne redoutait pas ce que les puritains d'un régime nomment iino mésalliance. Tout bonnement imaginait-on quelque accointance, le passage momentané d'une
Lavallière ou d'une Montespan ; les mieux informés glissaient volontiers des noms en réclamant le mystère.
Le mariage assez imprévu du prince ferma la bouche aux plus bavards ; beaucoup d'entre eux laissèrent entendre que l'événement ne les surprenait point, mais, comme nous l'avons vu déjà, ils avaient trop d'habileté pour jouer les Sully jusqu'à la brouille. Puis, l'aventure n'était pas de pareille qualité, et la jeune comtesse de Téba ne se pouvait rapprocher plus guère des amies du roi Henri IV, que le prince Louis-Napoléon de son prédécesseur Napoléon le Grand. Aussitôt, on avait vu se produire un phénomène bizarre, M"* de Montijo n'avait dans la société parisienne que des amis ou des amies. Eût-elle été princesse du sang royal, sa cour d'auparavant n'aurait su être ni plus attentive, ni mieux prosternée devant elle. Voilà que de son passé il ne restait que la légende des contes favorables. Descendante des Guzman, comtesse pour sa part, grande d'Espagne, elle prenait aux yeux des gens cette qualité spéciale d'étrangère dont les Français font un énorme cas en toutes circonstances. Quelqu'un alla jusqu'à lui découvrir dans les
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collections publiques un ancêtre, affublé d'une perruque à faire honte par sa majesté et ses dimensions à celle du roi Louis XIV. Les snobs goûtent ces raisons, ils en récréent leurs propres prétentions nobiliaires, et de ces motifs excusent leurs revirements. Nul ne fit grise mine à l'Impératrice désormais.
La souveraine des Français a donc un idéal romantique, elle s'enthousiasme pour Marie- Antoinette. Elle vit et surtout on lui fit voir entre la reine et elle des parités de nature ; elle eut une joie à la fois et comme une frayeur de ces assimilations. Pour qui cherche en arrière des actes journaliers, l'Impératrice subit expressément l'entraînement d'un modèle; elle goûte les allures très libres de sa devancière, elle rêve comme elle de se débarrasser des assujettissements oiseux de l'étiquette. Elle ne démôle pas ce qui. dans son imitation, lui vient de son genre de vie passée, obligé aux considérations économes. Elle estime fort Trianon de se vêtir de robes simples, et elle juge ressusciter les paniers en adoptant les crinolines tapageuses. Ces idées grandissent chez elle de la faveur où les écrivains d'art montent le xviii'' siècle entier; elle en subit les
sug-gestions, elle en rêve au point de souhaiter retrouver partout chez elle le décor de l'époque préférée et inoubliable.
Sur le fait de restitutions historiques, les souverains avec les acteurs souffrent d'erreurs venues de mille causes : des interprètes de leur pensée d'abord, architectes, décorateurs, coutu riers qui travestissent à la mode du jour les goûts du temps passé et bariolent à outrance. Faute d'une éducation graphique suffisante, l'Impératrice tenait pour argent comptant les plus folles histoires. On arrangeait pour elle dans un style étrange et bâtard, quantité de meubles, de bibelots ou de costumes dont le seul tort était de caricaturer pitoyablement ce qu'ils étaient censés rappeler. Sans doute Viollet-le-Duc était là près d'elle, mais il s'était sagement cantonné dans le moyen âge^ et les fanfreluches Marie-Antoinette le laissaient froid. On s'en rapportait alors aux opinions polychromées de l'entourage, aux artistes, aux chambellans, aux dames aussi dont la courtisanie s'arrêtait devant une critique, à supposer que les uns ou les autres eussent eu de sortablcs raisons pour critiquer.
Dans le tableau où Winterhalter l'avait
pointe entourée de ses coiifidentes, l'Impératrice Eugénie n'était pas loin de se prendre pour une princesse du dernier siècle, une de celles qui avaient assisté au Devin du Village^ et s'en allaient visiter Rousseau à Montmorency. « N'est-ce pas, disait-elle, que M""" de*** rappelle un Vigée-Lebrun? » Elle n'osait se mettre sur les rangs, mais elle eût voulu qu'on le lui vînt assurer. ]\i elle cependant ni personne de ses compagnes ne s'avisait de la véritable valeur de la toile, celle de montrer, dans une pose aimable, la plupart des jolies personnes du second Empire, avec leurs atours, leur physionomie datée, et leur grâce particulière. Entre ces dames et M""' de Polignac, l'écart est aussi grand que peut l'être celui d'entre la duchesse de Berry de 1823, et une dame d'aujourd'hui portant les mêmes manches à gigot. Pareillement, les intérieurs des Tuileries, en dépit de la science de M. Lefuel, ne rappelaient que vaguement les Pompadoureries du XYU!** siècle. J'en veux parler à loisir, car voici dans l'instant des choses peu connues, et pour le moins aussi oubliées de nous autres que les garnitures en sourcils de hanneton employées par la reine Marie Leczinska.
C'est au premier étage, sur le jardin des Tuileries, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Flore (1). Au-dessous habite l'Empereur, et de plain-pied, sur la place du carrousel, le « Petit Prince ». Aménagés pour le mariage de Napoléon, les appartements sont définitivement achevés dans leur mobilier et leur décoration vers le temps de la campagne d'Italie. On accède chez l'Impératrice par un escalier spécial où se tiennent les Suisses; de là on arrive à la chambre des huissiers. Ceux-ci reçoivent les personnes admises à l'audience et préviennent les chambellans ou les dames de service qui se tiennent dans le salon vert.
Le salon vert est l'endroit des caquets mondains ; les chambellans vêtus d'un frac bleu et de culottes blanches, les dames en robe de ville très habillée, devisent et babillent. A l'entour d'eux, le décor le plus doux et le plus caressant qui se voie; sur les murs, au plafond, à travers le tulle des fenêtres, partout, une symphonie de verdures nuancées, tendres par endroits, avivées en d'autres. Comme dessus de porte,
1. La description des appartements de l'Impératrice nous a été donnée par M. Rouyer, architecte qui en a publié un ouvrage avec figures gravées.
La salle à nianqer aux Tuileries
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l'architecte a imposé aux décorateurs les oiseaux au plumage congruant, pics-verts ou perroquets, et les chambranles sont enguirlandés de ramures et de feuillages au naturel. Ainsi se trahissent les tendances d'alors sur le fait de coquetterie; le ton est d'assortir une étoffe à l'autre, un chapeau à une robe, un fauteuil à une tenture, et M. Le fuel a passé sous ses fourches impitoyables. Bien mieux, on lui a imposé une imitation libre du xviii^ siècle, une confusion entre deux styles, le compromis d'entre les rocailles de Juste-Aurèle Meissonier, et les mièvreries de Slodtz. Dans l'ornementation des plafonds il a dû prendre aux uns et autres comme si, dans cent ans, on associait naïvement Percier et Fontaine à M. Garnier. Les meubles eux-mêmes ne sont d'aucun temps précis, ils sont des deux ou trois rencontrés au xviu^ siècle; les dames d'honneur ont un coquet bureau destiné à recevoir leurs livres, leurs correspondances ou leurs menus ouvrages de broderie, c'est une marqueterie Louis XVL Les fauteuils sont inspirés de Lajoue.Le grand artiste qu'est M. Lefuel a dû rajeunir les idées, parce que le beau monde ici présent ne comprendrait pas la copie absolue; ce qu'on exige de l'architecte
6G LES ÉLÉGANCKS
est une interprétation galante, un arrangement dans le goût des « marquises ». Les marquises ont bon dos ; la Cour n'est point assez éduquée pour que le vrai absolu paraisse vraisemblable ; le meuble or et blanc de formes fantaisistes, si fort admiré de chacun, en est la meilleure preuve.
Un deuxième salon faisait suite à celui des dames ; on y introduisait les visiteurs admis à saluer la souveraine et attendant leur tour. Ici tout est rose, roses les chambranles, les tentures, les tapis, le plafond même peint par Chaplin et représentant un triomphe de Flore en camaïeu carminé. Un rose joli et engourdissant, clair dans les grandes surfaces, plus vif dans les motifs d'ornements. Ceci s'éloigne beaucoup de ce qui nous plaît aujourd'hui, mais ce genre avait sa gaité et sa douceur, et s'il est vrai que le rose porte aux idées joyeuses, les visiteurs de l'Impératrice lui devaient arriver le sourire aux lèvres. Ils avaient aperçu au plafond son fm profil porté sur les nuées par la déesse Flore, avec, au-dessus des portes, beaucoup de minois délicieux et mutins, et dans la salle un meuble des Gobelins blanc et groseille, des tapis fraise écrasée, des tentures pivoine.
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jusqu'aux gazes des croisées tamisant une lumière cerise. Que voilà donc des recherches amusantes, et comme en arrière d'elles nous devinons la préoccupation naïve qui les a dictées. Faisons-nous mieux? Peut-être que non, seulement nous avons varié nos frivolités, et comme nous n'assortisons plus les nuances, nous tenons pour simples ceux qui en cherchaient les concordances.
Du salon rose une porte s'ouvre sur le salon bleu. C'est là qu'est assise l'Impératrice sur un siège bas, sans autre appareil de majesté, tout à fait en Parisienne, presque en artiste. Mais eûtelle lu la Vie de hoheme et connu les théories de Schaunard, la souveraine n'eût point souhaité mieux que cette orchestration savante et sym phonique de bleu sur bleu, cobalt et outre- J mer mêlés, allant de l'azur limpide jusqu'aux violences du bleu de Prusse. Toutefois, grâce , aux verrières tendres, l'alliance de ces taches se totalisait en une lumière suave, légère, très bienveillante aux carnations et aux toilettes. Elle-même, l'Impératrice, y gagnait en fraîcheur par l'opposition de sa chevelure dorée et l'éclat cérulé que prenait son teint dans le voisinage. D'ailleurs, on sentait sous cette décoration plus
réservée, et dans le mobilier moins officiel, dans la profusion d'objets personnels et de bibelots choisis, comme une affirmation de main mise particulière, l'aveu de préférer cet endroit aux autres et d'avoir pour ces tonalités une spéciale attirance. Que la souveraine reçût et donnât ses audiences, ou qu'elle se préparât à se rendre au bal de la Cour, c'est là qu'elle venait jeter son coup d'œil à la glace d'entre fenêtres, sous l'œil amusé des belles amies peintes par Dubufe en haut des portes (1).
Adorables toutes, ces préférées, en leurs travestissements ethnographiques. Là-bas est la princesse Anna Murât personnifiant l'Angleterre blonde ; ici M""^ de Malakoff en Espagnole brune et piquante; M""" de Morny figure la Russie dont elle vient; M""' Walewska, l'Italie; la duchesse de Cadore, l'Orient; M""' de Persigny, je ne sais plus quelle autre contrée du monde. En cette pièce, nulle chose qui ne fût en soi un chef-d'œuvre d'exécution et une merveille ; torchères, vases de lapis, meubles de marquete-
i. Je ne connais aucune photographie de ces ensembles; mais le livre de M. Rouyer montre les portraits au milieu des détails d'architecture. Je renvoie le lecteur à cet ouvrage curieux.
Le salon d'Apollon aux Tuileries
rie ornés de bronze, pendule splendide et rare, admirables draperies des fenêtres tombées en façon de manteau impérial, glaces immenses serties de boiseries dentelées et ajourées. Vraisemblablement Marie-iVntoinette tout à coup ressuscitée et revenue là n'eut point reconnu sonxvni^ siècle câlin et si joliment simple, tout ce qui avait rendu son art le plus musqué, le plus divin des arts ; mais elle eût été éblouie et charmée, étonnée aussi que tant de richesses accumulées ne parussent point trop lourdes aux épaules d'une simple comtesse espagnole. Dans le salon bleu l'Impératrice Eugénie reste la souveraine, elle y garde l'auréole de majesté que les étiquettes lui imposent. Mais la porte de son cabinet ouverte et le seuil franchi, elle redevient seulement la femme, la maman, la grande dame chez elle, bien chez elle, hors des regards, à cent lieues des courtisans. Ceci pourtant touche au salon bleu et y fait suite. Deux pièces moyennes rejointes entre elles par une arcade de milieu isolant l'une de l'autre et faisant de ci de là un tas de recoins, de petites places écartées, où les objets vivent à part l'un de l'autre. Octave Feuillet a été l'un des rares invités qui eussent visité ce musée intime, et
il en a des' phrases bien amusantes. L'Impératrice lui a (lit un soir : « Voyez donc mon cabinet! » il en est joyeux comme Molière de manger à la table du roi. Alors il entre avec des respects de croyant franchissant le seuil d'une mosquée; il aperçoit des fleurs, des gerbes de fleurs, de petits meubles ordinaires, usagés et sans recherche. Dans une vitrine, l'Impératrice conserve le chapeau de l'Empereur troué par les balles d'Orsini, elle y a aussi des miniatures et des photographies. Déjà les deuils ont commencé pour elle ; sa sœur la duchesse d'Albe, figure aimable et très bonne est morte pendant un voyage de la souveraine; on la voit exposée partout aux yeux, en peinture ou en photographie, cette photographie de Disdéri surtout où on l'avait prise de profil pour montrer les étranges parités de lignes entre elles deux. Mais il manque au récit de Feuillet la présence de la maîtresse du lieu; il parle d'elle à peine, elle lui a abandonné la place et s'en est allée rejoindre ses invités. Il nous eût si bien dit pourtant comme elle vivait parmi ces choses, quelles attitudes elle prenait, et quels souvenirs lui rappelaient ces reliques !
M""' Carette a dans ses mémoires la précision
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plus intime. Sa qualité de lectrice lui a permis d'entrer là aux heures recueillies. Elle nous donne une juste proportion de ce cadre un peu bourgeois, dont les murailles sont tendues de gourgouran à larges stries d'un vert tendre, dont les meubles très bas sont de satin capitonné, et dont les rideaux pourpres, très lourds, apaisent la lumière. Les boiseries y sont d'acajou naturel, foncé de teinte, ce qui assombrit encore, et met sur les objets et les personnes une teinte discrète et religieuse. La cheminée rouge supporte un marbre élégant représentant V Etoile, œuvre échappée aux incendies de 1871 et depuis offert par l'Impératrice à la famille de Sancy de Parabère. Ici et là deux vases chinois exposent un entrelacement bizarre de feuilhiges; il y a plus loin un canapé, deux petites tables parallèles couvertes de reps, dont la bordure est le travail de l'Impératrice elle-même. Dans une encoignure la grande horloge à gaine, avec, tout près de la vitrine, des reliques dont nous parlions, celle où se voit le chapeau troué, les religions de famille, miniatures, tabatières, coffrels, médaillons, la plupart très naïfs et sans autre valeur que le prix d'attachement. (Contre les murs deux statues de femme en
bronze servent de torchères et sur la paroi du fond, dans une ombre, le portrait de l'Empereur par Cabanel. A gauche de la cheminée la duchesse d'i\lbe, avec, pour pendant, la princesse Anna Murât, par Winterhalter.
Dès son réveil l'Impératrice s'enferme là; elle s'assied près de la porte sur une chaise basse, et elle a près d'elle un guéridon d'ébène où sont disposées les écritoires et les plumes. Elle écrit sur ses genoux, elle écrit fébrilement une correspondance copieuse, mille lettres amicales, alertes, désordonnées, pimpantes comme elle est toute. A des intervalles elle peint à l'aquarelle des portraits ou des fleurs, en femme du monde qui doit aux arts une partie de ses récréations. Elle n'a grand souci de la musique, c'est un reproche qu'on lui fait, certaines personnes l'en voudraient plutôt louer. Il y avait eu dans la famille la bonne reine Hortense et la reine Hortense avait composé le Beau Diinois que les orchestres officiels attataquaient pour un oui ou pour un non avec une comique insistance. Jugez ce qu'il en eût été d'une romance écrite par l'Impératrice! Napoléon III ne l'osait penser. Il disait de son sourire désenchanté : « Ma pauvre mère ne
La famillo impciiale en 1860
soupçonnait pas ce qu'elle me réservait en inventant des airs. An moins Ugénie n'a pas cette faiblesse. » Il prononçait Eugénie à la vieille mode française comme Louis-Philippe nommait Ustac/ie un couteau de poche (i).
Pour le mari et la femme ce cabinet était le vrai salon de famille, celui où Fou parlait de ses alfaires; lui fumant de sempiternelles cigarettes et rêvant tout haut, elle, assise, le menton sur ses mains, sa parole brève tranchant les questions, le petit prince cabriolant sur les meubles et mettant les objets en désarroi.
Ils se donnaient, ainsi, l'illusion de se reprendre, ils s'imaginaient alors vivre l'existence paisible de rentiers inconnus. Que l'Empereur fût en son appartement, placé immédiatement au-dessus, il évitait pour correspondre avec elle de déranger les chambellans de service. Il mandait Bignet, le chef des huissiers, majordome de confiance de l'espèce des Caleb. A ses maîtres, BigiK't était plus indispensable que ne pouvait l'être, — révérence sauve — le Yice- Empereur lui-même. Bignet savait les petites
1. W^^ de Monlijo, elle, nommait sa fiUc Ourénia on gulturalisant le G de Ugeiiia. C'est sous ce nom d'Ouréîiia que les anciens intimes connaissaient l'impératrice.
manies, les heures convenables pour se présenter aux portes. On lui abandonnait la surveillance des tables, le contrôle des menus objets nécessaires aux déplacements. Qu'il serrât dans une valise le cadenas de l'Impératrice, les gens de Cour devinaient qu'un voyage était décidé, ils ne l'apprenaient jamais avant. Lui, encore, connaissait la place attitrée des bibelots, les endroits assignés à tel ou tel portrait, il les remettait en ordre au cas qu'il les trouvât dérangés. Près de l'Impératrice, Bignet jouait les valets de l'ancienne observance, les (Comtois ou les Champagne de Marie-iVntoinette. En dépit d'nne fugue très méchante de son propre fils, il demeura attaché à la souveraine, il est mort, en Angleterre, auprès d'elle.
Sortant de ce cabinet de travail, on traversait une petite antichambre obscure, nuit et jour éclairée au gaz, et l'on pénétrait ensuite en une pièce assez vaste à trois fenêtres donnant sur un balcon. C'était le cabinet d'atours. Ici tout de grand luxe, mais aussi de discrétion, comme une salle de glaces reflétées les unes dans les autres, doublant la lumière et laissant aux per-
sonnes présentes la faculté de s'apercevoir sous tous les angles possibles, de face, de profil ou de dos. Des lavabos très larges sont installés sur des supports drapés, et sous l'un d'entre eux est la baignoire, non point d'argent — la mode en sera plus tard — ni même de cristal taillé comme sous le Premier Empire, mais simplement fabriquée d'un métal anglais brillant. La toilette à coiffer est habillée de dentelles sur transparents de soie bleue, avec, pour accessoires, le service en vermeil provenant de la reine Hortense et probablement ciselé par le fondeur Thomyre. Quelques sièges épars, sans ordre, des guéridons chargés de flacons, de pelottes, de trousses, puis, au fond de la pièce, un peu à l'écart, une immense corbeille ofl'erte le jour du mariage de l'Empereur par les dames de la Halle, et qui, dans l'instant, sert à recueillir la lingerie fatiguée. Ultérieurement, le le cabinet de toilette deviendra un salon, car l'Impératrice adorait transformer les êtres, déplacer les meubles et ne s'éterniser point aux mêmes habitudes.
La chambre à coucher est assez lourdement décorée de dorures; elle semble une restitution de celles d'Anne d'Autriche ou de Marie-Thé-
rèse, sa bru. Elle fait suite au cabinet de toilette. Entre ces deux pièces se trouvait un petit retiro à une fenêtre, communiquant aux atours, sis à l'étage supérieur, grâce à un ascenseur hydraulique. Par cet ascenseur on descendait sur leur forme les toilettes désignées par l'Impératrice, lesquelles évitaient ainsi les froissements des escaliers en colimaçon. Sur ceci une légende : chaque mouvement des souverains à la sienne. On prétendait que, depuis ses couches, l'Impératrice avait une gêne à s'habiller, on la montrait installée au-dessous de l'ascenseur et tout à coup, au jeu de la machine^ coiffée de ses robes tombées du plafond comme d'un éteignoir !...
Mais combien la chambre du lit avec son attirail pompeux, ses courtines épaisses, l'estrade de sa couche, ses frontons pesants, est peu faite pour cette personne ! Au plafond Faustin Besson a peint une allégorie d'amours soutenant le médaillon de la reine Hortense ; c'est comme si Fragonard eût été chargé de décorer après coup les appartements de Louis XIV à Versailles. Ces théories joyeuses jurent formellement avec la majesté royale du lieu. Un lustre donne à la salle une allure guindée de
Salle de bains aux Tuileries
représentation, et les meubles épais, patauds, mal venus achèvent de déconsidérer l'ensemble. Le pape a fait les frais des choses pijauses conservées là : la rose d or réservée par lui aux princesses régnantes, les palmes bénites à Saint- Pierre le jour des Rameaux, depetites saintetés disposées en tous endroits, comme en Espagne les images miraculeuses. Mais, àla froideur des êtres, à leur rigidité morne, on devine queTendroit ne plaît pas. C'est encore un Irône et le trône déconcerte cette nature de femme ennemie des étiquettes et des contraintes. Dès son j réveil, l'impératrice s'évade et ne revient que pour la nuit.
A l'heure du dîner elle est habillée avant tout le monde ; elle passe quelques minutes dans son cabinet, et se rend au salon bleu. Là sont réunies les personnes invitées, les dames de service et les chambellans. Un quart d'heure avant le terme fixé, la souveraine passe dans le salon d'Apollon sur lequel donne le salon bleu. C'est en cette salle qu'un peintre a montré Napoléon et sa femme se donnant le bras et se préparant à aller à table (1). Le salon d'Apollon
1. Ce tableau de M. J. Castii,'lioiie peintre italien a été photographié par Bin^ham.
est meublé dans un style Louis XIV interprété par les ébénistes de 1860, sous tapisseries de lanipas rouge et blanc et rideaux pareils. Au centre un canapé-pouf circulaire qui sert au petit prince dans ses gambades d'enfant gâté, gâté par son père, car la maman a moins d'indulgence. Une grande table ronde supporte un vase de Sèvres rempli de fleurs hiver et été, et quatre splendides lustres éclairent la pièce.
Vers les sept heures un maître d'hôtel prévient le préfet du palais que Leurs Majestés sont servies. Le préfet s'avance alors vers l'Empereur, accoudéàlacheminée ; il s'incline très bas, c'est le signal muet. L'Empereur prend le bras de l'Impératrice et la main de l'enfant, le préfet, les chambellans et les invités offrent chacun le bras à une des dames présentes. A table les souverains sont assis aux côtés l'un de l'autre, le général Robin leur fait vis-à-vis. On est le plus ordinairement treize à lable, et la vaisselle plate est de ruolz î
Le couvert est dressé dans le salon Louis XIV sous la présidence d'une Anne d'Autriche en peinture, entourée de ses deux jeunes fils. Le service comporte quatre doubles que Dupuis dirige en habit noir. Derrière l'Empereur se
tiennent les huissiers en frac marron, derrière l'Impératrice le fidèle Bignet et le nègre égyptien qui est le Roustan de la maison impériale. Ce nègre était unique, il se prétendait de race illustre et se nommait Scander comme dans les Mille et une Nuits. On l'avait affublé d'une défroque de marchand de pastilles du sérail, et sous ce prétexte il refusait de servir toute autre personne que sa maîtresse. Pour elle il se montrait d'une humilité orientale très candide, il ne souffrait pas que d'autres s'approchassent d'elle s'il était là. Au demeurant, grâce à cet élément d'opéra-comique, les repas impériaux rappelaient ceux des Anglais riches qui, aux Indes, se font servir par une troupe mi-partie d'indigènes et d'Européens. L'impératrice Eugénie en goûtait la bizarrerie, et s'en amusait comme de tout ce qui tranchait avec les étiquettes et les apparats réglementés. De la famille c'est elle qui se rapprochait le plus de ronde ; lui tenait d'Italie sa passion des choses inhabituelles ; elle l'avait apportée d'Espagne, ce qui est tout comme.
L'Impéralricc avait ses lundis en hiver, des réunions particulières d'une recherche et d'une
élégance tout à fait notées ; ceci la changeait des dîners officiels ofTerts le jeudi aux fonctions naires, aux artistes et aux étrangers.
Le genre de ces soirées intimes constitue un contraste dont elle a plaisir; on y souhaite plus d'entre soi et une simplicité relevée. Les cause ries en font les frais, et l'on tolère aux hommes l'habitnoir et le pantalon collant des lions de Gavarni, arrêté à la cheville, et laissant voir les bas noirs et les escarpins vernis. Le plus ordinairement on est dans le salon blanc, dit du premier Consul ; on y a tout bonnement disposé une double rangée de sièges, et l'on y danse jusqu'à l'heure du souper. Là, M""^" de Castiglione ou M^^^ de Metternich tiennent les premiers rôles, l'une par sa beauté, l'autre par son entrain et ses trouvailles. Le marquis de Caux conduit le cotillon, c'est un intrépide, un danseur effréné, et il déride par ses calembredaines de courtisan joli homme. Longtemps on se contenta du salon blanc, puis, en 1867, l'Impératrice ayant accordé sa faveur à plus de monde, on se réfugia dans le salon des Maréchaux. On se prit alors à oser davantage, on se donna aux tableaux vivants, on s'oublia parfois de trop et la griserie monta comme avant 1789 à Ver-
Scander, domestique égyptien de l'impératrice
DLT SECOND empira: ^A
saillesct aux Trianons. Rentrée chez elle, l'Impératrice se pouvait bercer d'une illusion, celle d'avoir ressuscité les galanteries de l'autre siècle ; il ne manquait pas de fols pour l'en assurer et lui en faire leur cour.
Ainsi, dans son décor un peu théâtral, agencé dans le goût historique moderne, cette existence de souveraine des Français se passait toute, d'instant à autre fort bourgeoise en son cabinet de travail, ou bien au déjeuner entre son mari et son fils. Par ci par là une promenade, une visite à une exposition, une course au bois, sans autre souci que de montrer un chapeau. Lorsqu'on sortait ainsi, l'Impératrice portait un costume de ville et altendait chez elle que l'Empereur la vint prendre pour la conduire à sa voiture. On partait en berline à siège drapé, le cocher poudré et deux valets de pied debout sur le marchepied d'arrière. Devant trottait le piqueur coiffe du bicorne et portant le couteau de chasse, à la portière de droite caracolait un écuyer. A l'intérieur du carrosse un chambellan et un aide de camp faisaient vis-à-vis aux souverains, et une autre berline suivait où avaient pris place les dames de service et M. de Pionnes. Rarement le prince était
LES ELEGANCKS PU SECONO IMPIRE
de la partie, on l'envoyait chaque journée à] Bagatelle sous la surveillance de Miss Shaw, sî gouvernante. Il ne sortait jamais que sa mère] ne lui fît au front une croix de sauvegarde à laj mode espagnole pour le garder de malheur (l).j Et de tant de fantaisies rares, de caprices d( femme adulée, de ces tentures, de ces pein^j tures, de l'Empereur puissant, de la souveraine, du prince cajolé, il ne reste aujourd'hui parmi nous autres qu'un souvenir très confus, noui pouj'rions dire aussi reculé dans le temps qu< peut l'être celui des prisonniers du ïemplei On a vu longtemps au milieu des ruines des Tuileries les vestiges du salon bleu, avec lej portraits noircis et déchiquetés représentant les amies peintes par Dubufe. Leur sourin avait quelque chose d'effrayant comme avait pi l'être celui des Romaines surprises à Pompéj par les laves...
1. Un tableau de Decacn montre le jeune prince dani sa Daumont, ayant près de lui son gouverneur. Il sorl de Bagatelle, et les spahis de la garde en burnous blanc lui font escorte.