Indépendamment de ces couchettes le prince avait
ses berceaux prêts dans les châteaux, à Fontainebleau,
DU SKCO.NM) F.MPIPE 87
Depuis le berceau du roi de Rome exécuté par Odiot et Thoniyre sur les dessins de Prudlion, ni le duc de Bordeaux, ni le comte de Paris n'ont vu chef-d'œuvre comparable. Sans doute M. Baltard, chargé des dessins d'ensemble, ne s'y était point montré audacieux ni très jeune ; il était de l'Institut, et l'Institut en était encore un peu à Hittorf, aux bonnes vieilles traditions, il ne fallait pas que cette besogne officielle marquât de trop la fantaisie. Alors on s'était inspiré de Pru- (Ihon dans les dispositions générales ; une femme chastement drapée se tenait de bout à la tête de la bercelonnette et supportait une couronne impériale d'où tombaient les rideaux. Simart en avait sculpté la figure et les draperies ; la fonte et les ciselures avaient été données aux frères Fannière. Le corps du berceau est en forme de nef, la nef des armes de Paris, arrangée à la mode du jour, arrondie, ballonnée ; elle est, aux pieds, disposée en proue et supportée par un aigle que M. Jacquemard a modelé. A l'arrière, au-dessous de la
à Saint-Gloud, àCompiègne. A Compiègne, le berceau était près de la cheminée dans un grand salon, et simplement drapé de percale claire à tleurs.
figure principale, le navire porte un boucli er aux armoiries de la ville.
Alors, sur ce travail d'orfèvrerie, tout entier dii à Froment-Meurice, on a semé des plaques d'émail en grisaille exécutées à Sèvres sur les dessins d'Hippolyte Flandrin. Onyvoit, dansle style habituel de l'artiste la force, la justice, la vigilance et la prudence. M. Baltard a contraint Flandrin à ces choses païennes ! Quant au choix de Froment-Meurice pour l'œuvre générale, il avait été imposé par l'Empereur luimême qui tenait à contrebalancer une criante injustice du jury en 1855.
Une photographie nous montre le petit prince dans ce cadre magnifique; il dort au milieu des dentelles, il a bonne mine, mais il paraît petit, petit, petit.
Il ouvre les yeux et il crie volontiers, le 2 juin, quand on le conduit à Notre-Dame pour le grand baptême.
La basilique a reçu sa décoration des histoires solennelles .: elle a été drapée de velours cramoisi semé d'abeilles d'or. Moins de faste que pour le roi de Rome, mais surtout
Le prince impérial en iSSg
nu SECOND p:mpirk 89
moins de ce mauvais goût du romantisme naissant que les architectes d'alors révélaient au monde. La cérémonie est indiquée pour six heures du soir, mais dès les trois heures de 1 après-dînée il ne reste plus une place libre dans les tribunes d'entre- colonnes. Mesdames les Parisiennes sont accourues, en leurs grands atours d'été, toutes de clair vêtues, et froissant lune contre l'autre au hasard des sièges les jupes immenses que la mode impose. D'instant en instant le canon tonne sur le parvis et épouvante les malades de l'Hôtel-Dieu, ou les chevaux attelés aux calèches de gala. Car voici que la nef s'emplit maintenant des princesses et des personnes de la Cour. Là-bas une dame fait sensation dans sa toilette en nuage rose, et sa taille magnifique, c'est la duchesse de Hamilton. Tout près d'elle marche le prince Oscar de Suède représentant la marraine.
Sur le coup de six heures un quart arrivent les voitures de la Cour ; l'enfant dans le premier carrosse attelé de huit chevaux tenus en main.
L'Empereur est en général, l'Impératrice en bleu et blanc, avec diadème de diamants, un collier splendide, et un long voile. Elle est d'une pâleur de cire. L'enfant est sur les bras
de sa gouvernante, Famirale Bruat : il disparaî dans les dentelles et les rubans.
Derrière s'avance la nourrice en des habitl bourbonnais, prête à tous événements et so] lennelle à faire rire. (Les médecins ne sont paj sans inquiétude sur son moral qui se révob tionne et se monte ; on a doublé son rôle.) Lj groupe s'avance au milieu des dames portai les honneurs, et forme une jolie tache clair! au milieu de la nef sombre. Le nonce du papj représentant le parrain, est en rouge éclatant] un rouge que les lumières de la nef avivent qui donne à la scène un caractère étrange, imi pressionnant. Quelque chose de romantique ej de moyen âge, sauf que les crinolines froufrou] tent à l'entour et détruisent Filkision.
La cérémonie n'est point longLie, on tient n'abuser pas de la bonne volonté du principal intéressé. Comme il n'a point crié de trop au sel mis sur ses lèvres, on le réencapuchonne, et on le passe à l'Impératrice qui va l'élever dans ses bras comme un Saint-Sacrement pour en faire l'ostension àla foule. Malheureusement l'émotion la gagne, elle est plus pâle encore que tout à l'heure, elle ne peut quitter son siège, et c'est l'Empereur qui présente son hé-
nu SECOND EMPIRE 91
ritier. Alors un cri immense de vive l'Empereur ! emplit l'oglise, le petit ouvre les yeux et de suite se rendort.
C'est la fm de ce commencement : on signe sur les registres et l'on se précipite au dehors où des menaces d'orage font la nuit presque.
Le soir, il y a banquet à l'Hôtel de Yille, et à la table des souverains, l'impératrice a toujours près d'elle l'homme rouge de tout à l'heure, ce nonce aristocratique, muscadin, qui par opposition, la fait paraître défaillante. Elle est joyeuse, et cependant elle a des craintes, de ces sensations singulières et inexplicables d'Espagnole superstitieuse qui, toutàl'heure, en quittant son iils aux Tuileries, a tracé sur son petit museau grognon une grande croix de sauvegarde.
Pour le « petit prince » la célébrité commence, il n'a pas une colique, pas un bobo dont on ne chuchote des journées durant. On le photograpliie habillé, déshabillé, éveillé, dormant; on le dessine sur les genoux de sa mère, au milieu des quatre grandes dames attachées à sa personne. Il a les yeux clairs, les lèvres petites,
92 LKS ÉLÉGANCES
son sourire est charmant. Il est beau, il est mignon, il est adorable. Il saisit le sein comme un prince talon rouge; il grossit à vue d'œil, et à tout propos on le met sur la balance. 1\ prend beaucoup de grammes chaque journée, ce qui n'empêche pas la nourrice d'en reprendre à son tour, car on lui fait une chère de douairière. Jamais l'impératrice n'a rien vu d'aussi aimable, — je parle du petit — elle ne le voit que quand il a dîné copieusement ou qu'il dort, ce qui ex plique bien des choses. L'Empereur en rafîolej il est déjà très faible et très près de se mettre quatre pattes pour le porter sur son dos. Il dit Louis d'un drôle d'air mouillé, et comme il veut embrasser Louis, Louis proteste contre la cire des moustaches.
Louis maintenant aime moins que sa maman le prenne que sa nourrice; il le manifeste volontiers, et la Bourbonnaise en est fière. Fière d'autant plus que sa méchante humeur lui fait la situation fragile et que ses doublures sont là qui attendent l'occasion, leur nourrisson sur le bras. Chez les souverains môme ces choses se voient. Mais au fur et à mesure que la connaissance vient, les craintes de la nounou s'apaisent. L'enfant ne dormirait pas sans elle, il lui faut
Le prince impérial en 1860
un coin de son mouchoir de soie pour poser sa
tête et consentir au dodo. Jusqu'à près de trois ans, même après son sevrage, il ne dormira bien que sur un bout de foulard ayant appartenu à la nourrice, il le lui faut, il pleure si on l'oublie.
A deux ans, on le voit un bambino joli, ouvert, assez rond de formes : il a les cheveux épais et bouclés, une petite moue espiègle et déjà beaucoup de caprices. On l'habille maintenant d'une robe courte, d'un justaucorps de velours avec par-dessous des chemisettes brodées et des pantalons de toile festonnée. Pour le jour de l'an, on lui a imaginé un uniforme de grenadier de la garde, un plastron, une veste, une robe, et un bonnet à poil; c'est comme une cantiniëre lilliputienne. Son fourniment se complète de guêtres, de baudriers, de gibernes, d'un coupe-chou et d'un mignon fusil baïonnette. On l'apercevra ainsi affublé assis sur la selle de son père le jour de la rentrée des troupes d'Italie, en 4859. Pour la circonstance, il arbore un bonnet de police galonné dont il salue les soldats avec fureur. L'Empereur sourit, il a, pour ce jour-là, pris un cheval très calme que ce cavalier en surcharge n'impres-
94 LFS ÉLF.r. ANGES
sionne pas. Et devant la colonne Vendôme où] les voici arrêtés pour la revue, ils semblent bien réellement les continuateurs de Toncle, aperçu] tout en haut.
A moins de onze ans de ce qu'on sait ! Onze ans, et la colonne sera renversée sur un tas de fumier, juste à la place où les voici tous deux, le père et l'enfant, si particulièrement heureux et triomphants. Et le maréchal que voilà saluant de l'épée, qui vient de parcourir les boulevards dans leur longueur à la tète de ses troupes, aura souffert les plus incroyables défaites (1). Plus encore, et par l'ironie des choses, ce brave soldat vaincu prendra la place de l'Empereur, habitera les palais et comme lui sera le maître. On en peut rire, on en peut pleurer, c'est la vie, et la vie est folle ; cette folie est même sa seule raison d'être.
Vous pourriez suivre l'enfant mois par mois dans ses portraitures et voir d'une saison à
1. Il existe une photographie instantanée représentant la rentrée des troupes sur le boulevard ; au milieu se voit distinctement le maréchal Mac-Mahon. Celte photographie m'a été donnée par le fils de Raffet, lequel l'avait achetée ; elle est fort rare aujourd'hui.
dl
DU SKCOND EMPIRE 95
l'autre les transformations de sa physionomie ; la photographie s'empare de lui et le surprend en toutes ses poses de bambin. Aux Tuileries, sur un cheval de bois, jambe de ci, jambe de là, et si ennuyé qu'on l'interrompe pour une séance. Avec sa mère, une foisdans le courant de 1860, coiffé d'un boléro espagnol, etportantune veste de zouzou à brandebourgs, qui laisse bouffer la chemisette de mousseline. Puis, en 1861, il est sorti « de femmes », comme disait Brantôme, on lui tolère les culottes, et alors il a honte des jupes d'avant. Un beau soir de cette année, la princesse Mathilde a donné en son honneur un bal d'enfants costumé, où il apparaît en marquis, poudré à blanc, enrubanné, fort énioustillé de son succès auprès des jeunes filles. Quarante marmots lui font vis-à-vis, on danse des menuets, on cabriole, on folâtre tant et si bien qu'au diner, servi à sept heures, on s'aperçut tout à coup que le prince avait ôté ses chaussures sous la table. La bonne princesse rit tout son saoul, mais l'Impératrice était moins facile. L'enfant ne comprenait pas qu'on le forçât à se rechausser, lorsqu'on lui avait permis de faire ce qu'il voudrait. 11 en commençait une moue vite apaisée par une dis tribu-
tion de bonbons aux danseurs et aux danseuses (1).
Sur ses cinq ans, il était pour l'Empereur un joujou très drôle, un dérivatif aux soucis, et bien souvent Napoléon mandait « Loulou » chez lui et lui donnait carte blanche. Puis, on lui faisait passer les revues des pupilles de la garde dans la cour du Carrousel, lui, vêtu en caporal des grenadiers, le fusil sur Tcpaule, accompagné de son père et de sa mère, et se carrant devant les rangs avec une solennité risible. Les « hommes » présentaient les armes, les uns en zouaves, ceux-là en grenadiers, ceuxci en chasseurs et, la revue passée, défilaient comme des vieux de la veille.
Certaine journée d'avril 1861, le petit prince eut une grosse émotion, et l'Empereur le fit préparer, dès longtemps, à la cérémonie. Il devait assister en costume militaire à la tranlation des restes de Napoléon I" dans la crypte nouvellement terminée. Tout seul, accompagné de son père en grand deuil, et de sa mère couverte de crêpe, il descendit dans l'hémicycle; il
1. C'est dans une de ces réunions d'enfants qu'il prit la rougeole ; la pauvre fillette qui avait apporté le mai mourut d'avoir eu froid en quittant les danses.
Le prince impérial en bouton de chasse
DU Sb:CO\D EMPIRE 97
s'agenouilla comme eux et, comme eux, jeta l'eau bénite sur le cercueil. L'impression lui en demeura très profonde ; il se rappelait longtemps après, ces grands cent gardes rangés et immobiles, les prêtres officiant, l'étonnant silence de tout ce monde accoudé au balustre d'en haut, puis les prières lentes, entrecoupées de repos lugubres, son père, le front dans ses mains, sa mère prosternée.
Dès ce moment, l'enfant est plus abandonné à ses gouvernantes : M""" Bruat qu'il adore, M""' de Brancion ou M""' Bizot. Son institutrice anglaise sera miss Sliaw, une personne majestueuse, dont le baragouin amuse ses espiègleries. Car c'est un petit garçon très amuseur, studieux tout juste, adorant se rouler sur les tapis au mépris de l'étiquette et faire aux centgardes de service des agaceries d'enfant gâté. A l'un, il met tout un cornet de dragées dans ses bottes pour ses enfants (1). Mesdames les gouvernantes font les gros yeux et parlent de Sa Majesté l'Impératrice, maman! L'Impéralrice,
1. Une des punitions infligées au petit, c'était que les cent- gardes ne lui présentassent point les armes lorsqu'il passait. Ceci constituait pour lui l'humiliation majeure, et Ton obtenait beaucoup de lui par ce moyen.
9S i.K^ É!.i:(;an(u;s
c'est bien; mais si on parlait de l'Empereur! Il y a clans ce tyran bonhomme une paternité somnolente et faible à ne pas croire ; on ose en sa présence les pires choses, parce que les gouvernantes ne peuvent plus rien dire, et que le papa ne dit rien jamais. Un jour, l'Empereur s'entretient avec M. Nigra et l'ambassadeur a des papiers que le petit découpe en petits morceaux et jette ensuite à travers la pièce comme des papillons. Ce serait le diable s'il n'était gentil à croquer et plein de bon cœur. De la franchise aussi^ car, au risque d'une fâcherie, il avoue ses peccadilles. Qui a marché sur le pouf du salon d'Apollon? C'est Louis. Qui a déchiré la tenture, arraché un morceau de cristal au candélabre, caché un chapeau ou jeté sous la table un morceau de viande? C'est Louis. Louis a des culottes d'homme, et Louis se conduit comme un tout petit garçon pas sage. Par la porte du salon bleu, l'Impératrice arrive en coup de vent, dans un froufrou de jupes, et Louis est au port d'armes. Il sait que la récréation est finie, et qu'on ne lui tolérera d'escapades que très juste le possible; il n'en aime pas moins sa mère, mais l'Empereur est autrement agréable. Et puis il monte à cheval, il a
DU SKCONn FMPrp.i': l'V)
des éperons, une moustache et des habits de général. Il a le bon rôle.
« J'aime bien papa, j'aime bien maman; seulement maman voit tout, et papa pense, alors il ne voit pas tout. »
Comme, à de certains moments, il voudrait pouvoir faire ce que font les figurines de ses livres à images ! Le méchant Paul qui barbouille le tableau de son père avec des pinceaux et de la couleur ! Il ferait une plus grosse moustache à l'Empereur et dorerait ses épaulettes. iVu lieu de cela, il faut avoir du maintien, garder son sérieux, ne point élever la voix pendant le déjeuner sous peine de punition. La fourchette se tient comme ceci et non comme cela, et comme cela serait autrement commode. Il serait bon aussi de porter des chemises à petits plis, une cravate, une redingote, un pantalon à sous-pieds et des éperons, et cependant on en est encore à des colifichets de petit enfant. On lit et on écrit aux meilleurs moments de la journée, et si l'on sort pour aller prendre l'air à Bagatelle, chez lord Ilerlford, il y a des dames qui empêchent de courir trop, de s'asseoir, de boire à sa soif, et de patauger dans les bassins. Tout l'intérêt de la course est de voiîî^^^^SpBetas