‹ Les élégances du Second EmpireChapitre 27 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Cour a Fontainebleau

Il y eut chez Napoléon III un sentiment très spécial dans sa passion pour Fontainebleau, une chose qu'il ne démêlait peut-être pas très bien lui-même, mais contraignante et attractive; probablement comme un besoin de chasser du lieu le mauvais sort dont sa famille avait souflert. Il lui sembla plus crâne de braver tout de suite, et de venir installer sa naissante monarchie,, à l'endroit précis où celle de son oncle avait sombré. Ceci plût extrêmement; on considéra la manifestation comme un gage très sûr de liberté d'esprit et de dédain pour les héroscopes fâcheux. D'un seul coup habile le souverain interrompait les pronostics, dont les gens de cours s'amusent à piquer leurs nonchalances. En s'établissant là, il ne laissait aucun loisir aux opinions, ni

La parade des Cent-Gardes à Fontainebleau

le moindre thème aux prophéties : ce fut une formelle et vaillante prise de possession, presqu'un 18 brumaire,

D'ailleurs Napoléon P' ne revivait pas à Fontainebleau que par les légendes lugubres, la table de l'Abdication ou l'escalier des Adieux. En chaque partie du palais, il avait marqué un peu de sa gloire intransigeante et hautaine. Ici, comme aux Tuileries, il avait tenu à poser son paraphe après les signatures des vieux rois de France; l'écriture différait, elle n'était ni moins audacieuse, ni moins sûre. La Restauration, ou la Royauté de Juillet s'en étaient tenues aux aménagements rencontrés; le neveu entrait pour ainsi dire en possession d'un héritage après quarante ans ; sauf les arbres qui avaient grandi, et les carpes de l'étang qui avaient blanchi, on eut attendu quelque part, les petits pages rouges du grand Empereur, les Mameloucks, même au bout d'une allée Marie-Louise et le roi de Rome. Chez Napoléon III, le tempéramment aventureux et sceptique s'alliait aux rêveries sentimentales ; il se dut prendre à ces idées, et s'en amuser beaucoup. Non qu'il éprouvât en artiste, — il n'était ni de cette complexion, ni

de ces goûts — mais il concevait en simple, jusqu'à l'émotion souvent. Construit à la mode de son temps, il était fort capable de pousser à leurs extrémités les résolutions graves sans un regret, quitte à s'attendrir sur le chien du pauvre, ou la croix du soldat laboureur (1). Fontainebleau fut pour lui un intérêt de cet ordre, il y accourut à la première heure.

Il y montra, en des parties de chasses, l'extraordinaire costume de vénerie imaginé pour son service. Sans qu'ils y missent beaucoup de malice non plus, un peu à la façon des peintres qui nous donnent à présent un Premier Empire et un Directoire mirobolants, les artistes d'alors avaient ressuscité Louis XV. Ceci agréait aux dames^ et pour ce motif enchantait les cavaliers, la vénerie impériale n'hésita point. Il fallait la tunique verte en souvenir de l'Empereur, on se tint à cette seule tradition, quant à la coupe il eut été aussi

1. Les soldats de RafTet, ceux de Charlet et de Bellangé l'amusaient beaucoup ; il devait à ces artistes une grosse part de ses succès politiques. Eux les premiers avaient ressuscité la légende bonapartiste et avaient fait du grand Empereur le héros d'un cycle artistique et littéraire comparable à la geste de Charlumagne.

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naïf de conserver l'habit et le chapeau de 1810, que de vouloir demain, imposer au général Saussier, la tunique de Kléber, ou le claque de Masséna. Alors on trouva une chose pire: on emprunta à Gompte-Calix ses opinions personnelles sur les roués de la Régence, on tailla les vestes comme il les faisait dans ses tableaux, et l'on adopta pour coiffure le lampion à trois cornes, par lui réputé celui de Canillac ou de Noce. Possible sur la tôte d'une femme jolie, le lampion s'arrangeait mal de favoris ou de moustaches cirées ; mais nul ne s'en avisa. Ce fut en cet accoutrement très singulier que l'empereur Napoléon III, flanqué du maréchal Magnan irrésistible, entra dans le château que l'oncle avait quitté en redingote grise (1).

Dans tout ceci beaucoup de précipitation, et ce je ne sais quoi de subit dont les régimes modernes souffrent plus que de tout. On avait

1. Le peintre Schoppin avait représenté un hallali du cerf dans une marc de la forêt de Fontainebleau. L'Empereur habillé du boulon de meute et portant le lampion prend une carabine des mains d'Edgar Ney. L'Impératrice s'apprête à mettre son mouchoir sur ses yeux. Derrière, le maréchal Magnan qui a l'air de penser à autre chose. Le tableau ornait un dessus de porte à Fontainebleau,

dû faire vite, et les considérations politiques s'en mêlant, on voyait à la tête de la vénerie impériale un maréchal de France, bon soldat, excellent franc-maçon, mais fort capable de confondre à la vue une brehaigne avec un dix cors. Quant à la meute, on l'avait dû chercher « toute rôtie » chez le marquis de l'Aigle; on s'était arrangé pour la renforcer de chiens anglais, et La Trace, ancien piqueur de Napoléon I" et des Princes d'Orléans, en avait reçu la direction pratique. En ces histoires, les nouveaux promus reçoivent la leçon de subalternes; Napoléon P' des piqueurs de Condé, Napoléon III d'un piqueur de son oncle. Dans l'espèce, le bon La Trace devenait le véritable maître d'équipage; il renseignait sur les usages, disait ce qui était ou n'était pas de ton, et sous son lampion doré le maréchal Magnan écoutait la leçon avec une approbation drôle. L'essentiel était au fond que la maison impériale ne parût point trop novice sur ce chapitre.

Ce fut donc en gaîté, au milieu des fanfares, avec parfois des curées aux flambeaux, des fêtes cynégétiques, un bruit de vie qui dure, comme on dit, que le prince entra dans le vieux château un peu morne. On y installait un

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La frégate du prince impérial montée par deux marins de la flotte

monde étrange, tout frais émoulu, non sans naïveté, et si différent de ceux qui l'avaient précédé. L'Impératrice manquait encore, elle eut put changer tout, au cas qu'elle eût reçu une éducation royale, et apporté avec elle des habitudes ; il en fut ce qu'on sait.

En réalité, que l'on étudie l'un ou l'autre de res deux caractères mis en présence par un mariage imprévu. Napoléon III ou la comtesse de Téba, c'est à des romantiques qu'on a affaire, à des esprits longtemps absorbés par l'attention de la chose utile, et que d'heureuses fortunes contraignent à penser autrement tout à coup. L'esthétique personnelle leur manque, ils ont dédaigné cette branche oiseuse de leur éducation, ils entendent sans parti pris les idées à la mode. Or, ce qui prévaut dans les genres mondains est d'une particulière essence; on est orienté sur les reconstitutions et les reprises. C'est bien déjà un peu le déclin de la croyance romantique, mais les gens très neufs, dont ils sont, n'en soupçonnent point l'accalmie. L'Empereur est volontiers pour les Beaux Dunois, ou les Preux de Palestine; en leur honneur il re-

bâtira Pierrefonds. L'Impératrice, je l'ai dit, est descendue jusqu'au xviii" siècle, aux histoires musquées du Trianon ou de Yersailles, avec une préoccupation de retourner aux paniers, aux gaules, à la Belle Fermière. D'où, parmi tant d'autres expressions de cette idée, le besoin de villégiature, l'amour de la nature ou des bois, mêlé aux recherches, aux étourdissants raffinements du luxe ancien. Fontainebleau est bien le lieu rêvé pour satisfaire ce dualisme; mieux que Compiègne, il fleure bon les chroniques royales et le grand jeu des cours galantes. Par hasard son immensité autorise, s'il plaît, les isolements ou les apartés volontaires. A la fois Versailles et Trianon, les deux ensemble, ou seulement Tun ou l'autre, il conseille les splendeurs, ou permet les repos alternativement.

D'abord ce ne fut point la campagne irrésistible; il se fallait imprégner de puissance et prendre comme une situation de luxe, pour que les Tuileries passassent au second plan. Jusqu'en 1860, Tinstallation des Souverains, en ce splendide décor n'eut point le caractère officiellement réglé de plus tard : on y venait pour une ou deux semaines, en chevauchée;

on y conduisait un visiteur et on y chassait le cerf, un peu à la diable, comme un jour en présence du grand-duc Constantin, auquel on servit à la curée un daguet saigné par les piqueiirs faute du dix-cors jeunement perdu par les chiens (1). Mais petit à petit on s'assurait mieux, on avait plus de loisirs à se chercher des sensations. L'Impératrice Eugénie en venait à souhaiter l'envolée annuelle, au beau milieu des parcs où l'étiquette oubliait un peu de ses rodomontades. Elle avait une joie d'imprévu, qu'elle restât chez elle ou sortît au gré de ses caprices, sans obligations.

L'arrivée des Souverains en leur résidence d'été n'eut point déplu aux plus empanachés de leurs prédécesseurs défunts. Dès le matin c'était en tous endroits de la ville un brouhaha j intense : toute la garde sur pied en grande tenue, n les cours encombrées d'officiers; aux fenêtres les dames dans leurs toilettes fraîches. Puis tout à coup une sonnerie de clairons, les tam-

1. Cette journée fut pleine d'émotions. Au plus beau moment du défaut le maréchal Magnan vit une biche (lui traversait une allée, il voulait qu'on jetât les ciiiens à sa poursuite, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre son erreur.

boiirs battant aux champs, le canon ébranlant

les murailles. C'était le train impérial stoppant en gare. De son wagon-salon surmonté d'un aigle aux ailes éployées (1), l'Empereur sortait le premier, et offrait la main à llmpératrice. Tous deux montaient dans une daumont, précédés des cent-gardes, et suivis des autres voitures. En quelques minutes on était aux grilles, les cent-gardes au galop et se présentant, suivant le mot de Feuillet, « comme des ostensoirs ». Devant l'escalier des Adieux, la daumont s'arrêtait, et les officiers de la maison rangés en haie sur les marches, recevaient les Souverains qui avaient pour chacun un mot, un salut, ou des sourires. Tout en haut du perron, ils se retournaient, s'inclinaient à la ronde et, dans les hourras, franchissaient la porte.

Désormais toute liberté est laissée à tous, comme une licence de petites fredaines permises, de bride sur le cou, loin des Tuileries

i. Il existe une photographie de ce wagon. Les aigles étaient sur le toit, en bordure à l'un et l'autre bord de la voiture, au-dessus des portes de communication d'un wagon à l'autre.

Calèche de l'empereur pour les promenades à Fontainebleau

OÙ les murs entendaient et voyaient de trop. De la part des officiers une impertinence fort talon rouge, des gamineries d'écoliers lâchés, de l'esprit à revendre. Chez les dames les potins mignards, toujours pareils depuis que la cour et cour, c'est-à-dire renouvelés de ceux des Valois ou de Louis XIV. Même parmi ces femmes du monde, tout à fait comme il faut, mille petites libertés réinstallées, comme on reprenait ses burnous ou ses jupes de jardin, des sobriquets semblables à ceux de la petite bande, ou de l'escadron volant sous la reine Catherine : canaillette, laideronnette, dindonnette, d'autres plus expressifs encore. Dissimulée au dehors sous Tappareil splcndide, la venue de cette société est en réalité une réminiscence de ces fêtes du moyen âge, oii pendant quelques heures dans l'année on rejetait toute contrainte.

L'une des premières villégiatures, en 1860, précisa le ton. L'Empereur avait demandé à Albéric Second une saynète drôle pour inaugurer son théâtre, et par hasard, ce fut le duc de Morny qui eut les honneurs de la soirée, avec un impromptu de sa façon, interprêté par lui-même. Richelieu avait bien fait autrefois Mirame, une tragédie. M. de Morny qui n'était

point tout à fait Richelieu, et l'avouait volontiers, se contenta d'une leste pochade. Celle-ci fut saluée de fous rires. On y voyait un proAdncial débarqué à Paris, qui s'en était venu pour entretenir l'Empereur des affaires de l'Etat, l'Impératrice de ses œuvres de bienfaisance, et M. de Morny de son habileté diplomatique. « Ouais! s'écriait le compère, vous avez dû joliment les ennuyer tous trois, et vous me paraissez mal connaître les gens... Une autre fois parlez à l'Empereur de sa Vie de César, à l'Impératrice de ses crinolines, et à M. de Morny de son merveilleux talent de vaudevilliste...

Par instants la réception d'un ambassadeur, une visite princière, des histoires officielles ramenaient un peu de Louis XIV, au milieu des rires. La nécessité imposait la reprise du masque grave, des uniformes ou des toilettes de gala. Il fallait alors, malgré qu'on eût, processionner à côté des souverains dont l'humeur n'était plus aux cérémonies. Lorsque l'Empereur, habillé d'un veston clair, d'un petit chapeau noir et enculotté de son pantalon garance, était prévenu que l'heure sonnait de monter sur son trône, sa mine devenait extraordinairement piteuse. Simple bourgeois il eut pu le

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restant du jour s'amuser à sa convenance, empereur il ne le pouvait pas, et il enrageait. Pour un salut qu'on allait lui donner, un autre salut qu'il rendrait sans nulle conviction, il irait s'asseoir sur un fauteuil plus haut que les autres, pas longtemps heureusement pour lui et pour son entourage.

Une fois ce fut un spectacle gai pourtant. Le 27 juin 1861, les ambassadeurs du roi de Siam, — des vrais et non des aigrefms, comme les Persans présentés à Louis XIV, — s'en étaient venus jusqu'à Fontainebleau poursuivre Napoléon de leurs cadeaux et de leurs chapeaux pointus. Une histoire des Mille et une Nuits allait être représentée dans le plus merveilleux décor, la galerie Henri II qui eut tant amusé Schéhérazade et qu'on avait choisie tout exprès comme en rhonneur d'elle.

Pour la circonstance le trône impérial a été dressé contre la grande cheminée qu'il masque entièrement; il est surélevé de trois marches et recouvert d'un dais traînant jusqu'à terre. L'Empereur s'y est assis avant la cérémonie, ayant près de lui rimpéralricc. Lui porte son habit de général, elle, une robe unie toute blanche et un diadème. Debout près d'eux est le petit

prince en habit de grenadier. Derrière les souverains, les dames d'honneur, la princesse d'Essling, bru de Masséna, M""' Walevvska, j^mc jg Pierres, et plusieurs autres dont les toilettes simples déroutent un peu. A droite et à gauche, les ministres en uniforme, les chambellans, les écuyers, le colonel des cent-gardes Verly, le duc de Cambacérès, grand maître des cérémonies, si raide, si glabre, si chauve sous sa perruque lisse : le comte Walewski, au masque gênant, qu'on s'attendrait à voir coiffé du petit chapeau, le duc Tascher, le maréchal Magnan, très maréchal du temps de Louis-Philippe. Et qu'il faut donc à ce monde un beau sang-froid pour garder son sérieux, devant ce que tout à coup on lui montre! Par la porte du fond ouverte à fracas, des poupées jaunes, jaunes de peau, jaunes d'habits, coiffées de chapeaux en turlututu, se jettent à genoux, rampent sur les mains et les genoux à la queue leu leu, l'un poussant l'autre, on dirait, et après un temps assez long arrivent au trône, où les contorsions, les génuflexions, les salamalecs reprennent de plus belle. La Fontaine tenait les rois pour bien malheureux, s'ils n'osent rire: depuis l'Empereur jusqu'au moindre écuyer il dut y

La calèche du prince impérial à Fontainebleau

avoir ce jour-là beaucoup de malheureux à la cour de France, car le peintre Gérôme, chargé de peindre la scène, ne relève pas un sourire (1). Ensuite de ces protocoles, après les guinderies d'une heure, c'était bientôt à travers le palais la course folle des seigneurs lâchés, la dégringolade des escaliers, des gestes gamins, des mines de collégiens sortant d'une classe de mathématiques. Et l'on apercevait les chambellans de tout à l'heure, tous les dignitaires dorés subitement transformés en cocodès ou en touristes, exhibant de curieux vestons courts, d'inénarrables pantalons collants, et, pour le contraste d'avec les solennités, cherchant de j petits jeux innocents, ou sur les pelouses paro- I diant les clodoches. Ni bicyclettes alors, ni lawn-tennis, ni crocket, le ton n'y est pas, mais, là-bas, en quelque endroit frais les officiers ont établi une table de jeu oii l'on ponte j assez gros; on ponte et on se raconte des his- I toires salées, pires que ne les écrivit jamais I Pierre de Bourdeille, co-seigneurde Brantôme. A Schéhérazade succédait Tallemant des Réaux, sous les grands arbres, dans le débraillé des : gens du monde qui ne se gênent plus.

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