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Ce tableau de Gcrôme est à Versailles

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Se ravoua-l-on jamais? Des paroles échangées là, grossies et amplifiées, de tous ces riens jetés par amusette et pour l'étourderie, les chroniques méchantes se forment. Le mot prêté à M""" de Metternich ou à toute autre personne notée, a fait rire les cent-gardes, devant que de paraître dans les Lanternes de Rochefort. C'est parmi ces désœuvrés, comme un pruril d'imaginations grasses; chacun ajoute sa glose à l'historiette, et Ton eut dit que le lieu tout imprégné des vieilles gaudrioles de jadis poussât les nouveaux aux semblables sottises. Le roi François, revenu là, eût retrouvé ses courtisans gascons, les bellss filles impudentes, le connétable « escalabreux », les « grandes » à la langue facile (1). Seules les carpes du bassin n'eussent rien dit, lesquelles cependant avaient vu tant de choses gaies ou tristes depuis les siècles. C'est donc que les Français de France changent moins qu'on ne voudrait insinuer, car il y a maintenant belle lurette du désastre de Pavie!

1. Les jeunes femmes vont quelquefois à la Bibliothèque demander à Feuillet les livres défendus. C'est le grand régal, on lit et on s'exclame avec des petites mines elïarouchées, comme faisaient les dames du xvi^ siècle, chez le libraire Turissan en parcourant les livres du « divin » Pielro Aretino.

A la Cour de FontaiiieblGaii, rétiqiictte ne persiste, comme les lois, que pour être enfin violée et dédaignée par moments. Sous le moindre prétexte officiel la table de gala est dressée dans la galerie Henri II et tenue sur un ton que les Tuileries lui eussent envié. La table longue va du fond de la galerie jusqu'à la cheminée ; elle est prête dès les six heures du soir et chargée de girandoles alternant avec les corbeilles de fleurs et les compotiers de fruits. Nul siège différent pour les souverains, tous sont uniformément de Ihuya et de palissandre, recouverts de velours rouge, et rangés à un mètre de la table avant l'arrivée des convives. Près des assiettes^ un menu porte le nom des invités et énumère les services. Quant à la livrée d'une trentaine de valets pour quatre-vingts convives, elle est de vert et or, habit à la française, perruque poudrée, gants de filoselle, culottes courtes et bas blancs.

Ceci est le grand appareil, celui des princes ou des ambassadeurs; les hommes y assistent en habit de soirée ou en uniforme, les femmes en robes décolletées avec tous leurs diamants. Ces jours-là Scander, l'Egyptien de l'Impératrice, est rendu à sa paresse, et le pontifical est

(le règle stricte. Ainsi qu'aux Tuileries les souverains sont prévenus que le diner est servi par un officier du palais ; le cortège se forme d'après les usages établis, l'Empereur donnant le bras à l'Impératrice et tenant le prince par la main. Derrière, c'est la procession des invités, groupés suivant les places assignées à chacun. Aux lumières des bougies, la salle a fort grand air, et ses ors assombris miroitent comme en un temple. Il est sept heures quand on commence, et bien près de huit heures lorsqu'on a fini tout, même le café servi à table.

Quelque chose distingue la Cour impériale de celles des anciens rois, c'est la conversation qui s'engage, qui parfois devient générale et nécessite de la part de l'Empereur des éclats de voix inhabituels. Qu'un homme d'esprit soit à portée, c'est lui qu'on vise et dont on attend des ripostes amusantes. En des temps ce fut Octave Feuillet, beaucoup trop modeste pour l'avouer en ses lettres, mais qui par ses saillies mettait de la gaîté à la ronde et provoquait chez l'Empereur ce rire bon enfant mouillant les paupières et secouant les épaules.

— Combien vaut un roi? interrogeait le petit prince en s'adressant à son voisin de table.

La table impériale à Fontainebleau dans la galerie Henri II

— Monseigneur, pas tout à fait trente deniers, puisque ce fut le prix donné pour payer le bon Dieu.

— Monsieur Feuillet, faut-il dire combats navals ou combats navaux?

— Autant que possible ni l'un ni l'autre, Monseigneur, cela se gagne mais ne se dit pas...

La musique très douce, très voilée de la garde joue pendant le repas, elle accompagne les conversations et autorise les silences. Son programme est du véritable éclectisme parisien d'alors, il s'en va du Beau Dunois aux chœurs de Faust, aux prières de V Africaine. Pour plaire aux jeunes on s'émancipe jusqu'à la chansonnette arrangée en marche militaire, le Boulon de Billou, le Pied qui rmue ou autres œuvres mineures. Le repas terminé, la procession se reforme et l'on passe au salon chinois donnant au rez-de-chaussée, sur Tétang. Tandis que ses hôtes devisent, l'Impératrice va à ses appartements de la cour ovale et en quelques minutes revêt une toilette d'intimité pour son thé. Les amoureux de grand air ont loisir de monter en pirogue sur l'étang et de se croire à Venise. Ils rentrent juste assez tôt pour leur cour à la souveraine; les conversations prennent fin sur l'an-

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nonce du jeu de l'Empereur préparé en sesj appartements.

On garde du salon de l'Impératrice une sensation de petite antiquaille jolie; c'est la plus adorable bonbonnière premier empire qui soit, malheureusement la mode n'est point à ces époques. L'Impératrice y est à la façon d'une héritière obligée par des scrupules pieux à garder un luxe vieillot, datant de la jeunesse des parents défunts. Partout les chambranles peints en camées, des dessus de porte représentant des scènes antiques chères aux contemporains de Joséphine Beauharnais. Sur la cheminée une pendule d'albâtre personnifiant la poésie; des candélabres par moitié de marbre et de bronze avec figures, raccompagnent, flanqués de flambeaux tout simples. A peine de meubles, mais ceux-là d'un merveilleux et familier xvm" siècle, fauteuils, tête-à-tôte, consoles d'angle, vases de Sèvres; un coin où Ducis eut dit des vers, et M. Bouilly un petit conte innocent. Pour être admis là il faut montrer patte blanche, c'est-à-dire n'être ni fâcheux ni sot, car le thé n'est qu'un prétexte à causeries et à malicieuses histoires, telles qu'on se les peut figurer à Trianon jadis, dans les soirées

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crété, quand les bougies cachées sous de pimpants abat-jour appellent les phalènes, et que par les fenêtres entre le lourd parfum des tilleuls ou des cithyses en fleurs.

Etre admis là exprime une supériorité incontestée, et c'est merv-eille de discerner quelle distance sépare les deux salons, celui de l'Empereur et celui de l'Impératrice. L'un est banal, le premier invité venu y a sa place, on ne lui demande pour cela ni esiprit ni grâce; l'autre celui de la souveraiae est de sélection; il faut pouvoir tout y dire, sans crainte des indiscrets ou des bavards; on passe en cette chapelle comme à la sacristie, cependant que le gros des fidèles reste dans la nef, et j'étonnerais bien en nommant les gens, d'ailleurs fort huppés, qui n'y mirent jamais les pieds.

Aux grandes réceptions d'apparat, le thé se prenait dans le salon chinois : Tlmpératrice n'avait point ces jours-là d'intimités. La pièce était un palais de fée, encombré d'objets rares et raffinés, pagodes et idoles, avec, dans les moindres recoins, des torchères mettant sur ces coloris vibrants et mystérieux les éclats d'un chaud soleil d'Asie. Rappelez-vous ce malin esprit qui s'en donnait à cœur joie de rire,

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et se gaussait des chinoiseries si bien de circonstance! Hélas! on n'y connut pas que les fariboles, et certaines soirées y furent plutôt guindées et froides. C'est là qu'on apprit, en 4 868, l'élection de M. Jules Grévy dans le Jura, un beau soir, au moment de commencer une partie d'échecs. En vérité, lejeu d'échecs tombait aussi à la façon d'une prophétie. Et cependant s'imaginait-on, si noir qu'on voulut faire l'avenir, que dans si peu d'années l'avocat jurassien aurait droit à son tour sur les pelouses du château, sur le salon chinois, le billard et le jeu d'échecs? M. Thiers ne comptait guère, Mac- Mahon était au nombre des plus fidèles et des plus fervents du régime impérial, M. Carnot, un ingénieur ordinaire Dieu sait oii, Casimir-Perier fils, un collégien, M. Félix Faure, un commerçant notable, mais inconnu au monde. Le médium qui s'en fut venu les révéler tout à coup sans préambule dans ce salon, et eut annoncé leur règne proche, eût fait rire éperdument, comme si naguère aux fêtes de Kiel, un prophète eût murmuré à l'oreille de l'Empereur Guillaume : « Sire, ce Bebel, dans huit ans... dans dix ans au plus, il sera empereur d'Allemagne et votre succès-

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L'inipcratrice en blouse de soie à Fontainebleau

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seur. Dieu sait où vous serez alors... Allez en paix! »

Pour se distraire de ces obsessions et combattre les présages, l'Empereur n'avait réellement qu'à ouvrir ses fenêtres, au matin, dans le fourmillement tranquille de ruche qui s'éveillait à Tentour. Là-bas, aux grilles du château, un peuple idolâtre, avide de l'acclamer, des prétoriens magnifiques rangés dans les allées et attendant sa sortie, un monde d'officiers, de complaisants, de prosternés, des hourras ou du canon à la moindre alerte. Sans doute Fopposition de certains hommes le gêne, mais l'histoire est pleine de traits pareils. L'Impératrice pleure, les femmes sont mal préparées aux à-coups violents ; leurs nerfs ont des révoltes d'orgueil, mais un rien les apaise. Une promenade en forêt, une chanson de Nadaud, quelque espièglerie du marquis de Caux, et il n'y paraîtra guère. Octave eut Cinna et il resta Octave.

Alors, coiffé de son petit chapeau mou, une plume de geai passé à la gance, les mains dans les poches de son veston et fumant sa cigarette sempiternelle, Napoléon III descendait au parc, et s'asseyait devant la pièce d'eau. Les carpes accouraient pour constater 1 énorme dislance

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qui séparait ce tyran modeslL' des autres, ceu^ qui, tout dorés, leur faisaient autrefois jeter dj pain sucré par des valets plus dorés encore..

Nous avons bien couru depuis ces trente an et les goûts, les engoûments, les enthousiasm d'alors nous apparaissent comme autant de se timents antiques et futiles, si reculés dans 1 âges que rien plus. Et de ce qui passionna alors ce monde, bien peu de choses satisferaie aujourd'hui nos subtiles recherches, ou no orientations d'esthétique dissolue. On prêtai naguère au président l'idée de rouvrir le théât de Fontainebleau et d'y offrir à ses invités régal de vrais spectacles littéraires. Que seraie donc ces spectacles pour dérider nos « écœurements » et nos décadences? Ibsen ou Ilauptman, Wagner ou d'autres de son cycle? Les gens de l'Empire n'entendaient point ces quintessences, Napoléon III moins que nul autre. Le temps n'était incliné ni vers la musique sublime, ni vers la sensation écrite, ni vers l'étude psychologique grave et décevante. Cette société était de la Régence en ceci, elle s'accommodait de conceptions naïves et de jeux moins compliqué

pourvu qu'ils fissejit rire ou danser. Tout se résumait en littérature pour le souverain, par des romans de cape ou d'épée, ou des chansons drôles. Nadaud hii rappelait en plus doux le Bcrangcr de son enfance, et sauf la Grande Duchesse d'OfTenbacli, ou les Trois Mousquetaires, il eut sacrifié le meilleur de nos lettres nationales aux Deux Gendarmes du chansonnier. Je pense qu'à part soi, Octave Feuillet n'admettait point ces façons de juger, mais on avait fait de lui un fonctionnaire, on le choyait en ami, et devant lui on ne se gênait plus pour manifester ses préférences. L'Empereur allait au théâtre pour s'y amuser : Octave Feuillet y faisait plutôt pleurer. Alors on afTectait de le traiter en archiviste et en historien, on lui demandait des anecdotes sur le château : il devait deux ou trois fois le jour raconter le meurtre de Monadelschi , ou dire les séjours de Louis XIV au Palais. Nadaud remplissait les intermèdes : il énonçait de petites histoires très bouffonnes, qui changeaient un peu des comédies de mœurs ou des drames affligeants. Et puis il avait des réparties bohèmes dont on riait des soirées :

— Vous êtes ici chez vous, mon bon Nadaud,

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lui dit FEmpereiir, ne vous gênez pas, je voii! en prie.

— Ah I sire, riposte l'autre, du tac au tac, j'avais su n'être pas mieux que chez moi!..

Ceci est peu, mais ceci est de l'esprit qu'oi aime à la Cour, celui de Murger ou de Gavarnij et qui avec les tableaux vivants ou les ôoqs l'âne de certains seigneurs désembrument les soirs et mettent de ia détente pour beaucou] d'heures. En remontant à ses appartements pré] cédé de Suisses, suivi de personnages silen^ cieux, l'Empereur fredonne. Il a l'air de chanter pour le corps législatif :

Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison !

L'époque à laquelle la Cour venait là n'était d'ailleurs point bonne pour le théâtre. On y avait les journées chaudes, très longues, et les promenades fatiguaient assez pour qu'on eût moins envie de s'aller enfermer dans la salle récemment bâtie sur la cour du Cheval-Blanc. Le spectacle et la chasse étaient à Compiègne dans les soirées d'automne. Il fallait de solennelles circonstances pour qu'on appelât les comédiens

Une chambre d'invité à Fontainebleau

à Fontainebleau ; le plus ordinairement des amateurs les suppléaient, et Ton jouait « sur le pouce » un acte ou deux dans une salle quelcon(|ue, comme autrefois au pavillon de Marsan chez la duchesse de Berry. Feuillet y interpréta cahin caha, son Cas de Conscience en compagnie de personnes de la maison (!), puis on montra de ces tableaux vivants alors si bien en faveur, et dont la chronique scandaleuse disait pis que pendre. Mais le prince Loulou grandissait, et l'Empereur entendait qu'on ne Fenvoyat point chaque soirée à son appartement. Lui, d'ailleurs, voulait paraître, et ses travestissements enfantins de grenadier, de valet de chiens, son canotage sur l'étang et sa flottille de trois-mâts lilliputiens ne lui suffisaient plus. Il se cramponnait à son père, et en son honneur, l'Empereur ordonnait de petits jeux simples, des loteries, des petits papiers où les gens d'esprit trouvaient encore leur compte pour briller. Une loterie ofTerte aux Aguado rapporta 700 francs. L'Empereur appelait les numéros d'une voix très sérieuse avec, souvent d'inattendues sail-

•1. Les acteurs improvisés lisaient leurs rôles. M"° de Parabère de Sancy jouait le mari, M"»° de Toledo la femme et Feuillet, Raoul.

lies de bonne humeur. Mais les meilleurs instants étaient aux petits papiers; on préparait les tables d'avance comme pour un conseil de cabinet, et les invités faisaient assaut de folies écrites que l'Empereur toujours lisait en s'esclaffant de rire. Feuillet jetait là de délicieuses boutades aussitôt devinées, même il bénéficiait de celles des autres. « Monsieur Feuillet! » s'écriait le prince lorsque son père lisait un papier drôle. Et, comme on ne voulait point gâter cette joie d'enfant en la contredisant. Feuillet endossait sans un murmure.

Tibère est à Gaprce, disait le lendemain un journaliste, et que peut faire Tibère à Caprée? Il y perforait des puits artésiens, y jouait au papa, échenillait des arbres et jetait du pain aux moineaux. Je ne dis pas qu'il s'en tînt là. Parfois il redevenait Tibère, certain jour entre autres qu'il obligea ses hôtes à goûter l'eau de ses puits. « Ah, Sire, s'écria Feuillet qui venait d'en avaler un verre, cela doit être bien bon pour la santé, car c'est joliment mauvais à boire? » N'est-ce pas que Borgia n'eut su trouver mieux sur le fait de torture?

Le grand attrait des journées est la promenade en voiture, les déjeuners en forêt sur l'herbe, la course aux villages voisins et la visite aux églises. Les écuries sortent ces jours-là les grandes calèches attelées de six chevaux pour l'Empereur et de quatre pour les invités. La toilette des promeneurs est des plus simples, les hommes en veston, le chapeau canotier, les femmes en sarrau de soie sans trop de crinoline, avec des couronnes de pâquerettes sur leurs « pailles » à bords écourtés. Au départ la garde bat aux champs et présente les armes ; alors on s'ébroue dansungrelottis de sonnailles, le bruit joyeux des roues sur le gravier et sur tout le parcours le monde est aux portes et salue. Rien n'arrête un exode projeté, ni les gros nuages noirs, ni l'ondée de tout à l'heure ou l'impitoyable soleil des après-dîners caniculaires. On marche ainsi une heure ou deux, jusqu'à la plus belle place rencontrée; on descend de carrosse, ou escalade un rocher, on saute des ronces et sur une table de roche on installe la dînette. Certaine vesprée qu'il a plu à verse, Tlmpéraratrice prend jeu de grimper par des sentiers du bon Dieu, jusqu'à lahne pointe d'un mamelon. 11 y aNigra, l'ambassadeur d'Italie, et Feuil-

let qui la suivent les pieds dans l'eau, leurs chapeaux de soie écrasés en accordéon. Elle n'a plus un fil de sec, ni un morceau de robe qui tienne à l'autre, les broussailles l'inondent et l'aggripent au passage. Pourtant elle va, elle va, pour ce caprice d'enfant gâtée et, une fois satisfaite d'avoir tenu bon, elle ramène à grand fracas dans sa calèche ces hommes ridicules qu'un tardif rayon de soleil fait fumer comme des cheminées. Jamais elle ne s'est amusée tant, et jamais on ne la vit plus en beauté, quand à peine rentrée d'un quart d'heure on la retrouva la première à table, traînant sa longue queue, et toute rose encore de son escapade. Cependant elle s'avoue en retard, elle le dit, et elle a préparé dans un papier les dix sous d'amende qu'il lui faudra payer au général Lepic pour oser s'asseoir à table (1).

Toutes ces sorties ont pour les attelages u cérémonial formel dont on ne s'écarte guère. Les alezans choisis très doux, ont de splendides actions, et les trois bêtes de montoir sont servies par des postillons en veste à revers, en culotte

4. Ce petit jeu de l'amende était renouvelé "des anciennes cours. La duchesse de Berry payait à chaque repas-'»

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de peau et bottes à l'éGuyère. Sur le chapeau haut de forme en cuir bouilli un galon d'or et une cocarde; à la main le fouet noué. Devant galope un courrier, portant le claque et la tunique à pans : à sa ceinture un couteau de chasse, et à la main un fouet aussi. Par derrière sur le siège les deux valets de pied, coiffés do chapeaux de soie galonnés et habillés d'un frac à la livrée habituelle. Pour les petites courses, l'Impératrice a son duc à deux poneys, ou sa Victoria conduite par un cocher ordinaire. L'Empereur a son phaéton, elle prince impérial une calèche recouverte d'un parasol, attelée de deux chevaux placides que dirige sagement un vieux cocher très sûr. Cette voiture est la plus connue dans le parc ; elle conduit l'enfant sous la surveillance de M. d'Espeuilles, son gouverneur, ou de miss Shavv, en tous endroits des pelouses. On la voit attendre des heures à l'ombre d'un chêne, pendant que le petit canote sur l'étang dans une barque légère, sous l'œil de l'Egyptien Scander ou de deux mathurins de la flotte, ses professeurs d'aviron.

La flotille de l'étang n'est pas la moindre curiosité ; on y voit la pirogue réservée à l'Impératrice ; un gondolier vénitien la conduit et un

dais de velours recouvre l'arrière. Plus loin, c'est une frégate minuscule, hors d'échelle, tout juste capable de contenir les deux gaillards solides chargés de sa manœuvre à la voile. Un petit vapeur est chargé de remorquer les invités sur le lac dans les soirées cahiies, jusqu'au kiosque polygonal du milieu, arrangé en île de la conférence, où de temps à autre la souveraine se veut isoler une heure. Ceci est renouvelé de Louis XIV qui avait eu de pareilles fantaisies à Versailles lors de la faveur de M"^^ de Montespan. Seulement la flottille de l'Impératrice rappelle un peu trop ces bibelots d'étagère alors si goûtés; on y sentait la mesquinerie du joujou, et devant le palais immense ces vaisseaux mignons semblaient ceux des enfants sur le jardin des Tuileries.

En des années la course à pied prévalait sur un avis de Conneau, et l'Impératrice, à peine sortie de table, faisait un signe à ses nièces d'Albe, au général Frossard, à Morio, et l'on s'acheminait dans la rosée des herbes, le plus loin possible pour entendre les derniers rossignols. On appelait cela faire le fantôme parce que les princesses sous leurs burnous blancs, ej glissant sur le gazon au clair de la lune sem-

Liaient l'évocation romantique d'une légende. On rentrait pour le thé dont la souveraine se réservait la composition, une boisson chaude fabriquée de canelle et de lait à épouvanter les plus braves. Par les fenêtres ouvertes des chauves-souris entraient et on leur donnait la chasse. Quelqu'un en tua une certain soir de mal aux nerfs. L'Impératrice tenta de la ranimer avec un chalumeau, et, n'y parvenant pas, eut tout à coup dans le regard une expression étrange, regardant sans voir, ouvrant ses yeux tout grands, comme si ses superstitions espagnoles lui repassant, elle eut auguré de ce meurtre inutile un méchant présage.

Pour certaines fêtes on tirait un feu d'artifice sur l'étang, et l'on admettait au spectacle les gens de la ville qui avaient alors la liberté d'envahir les avenues du parc. La famille impériale et ses hôtes s'enfermaient dans le jardin anglais, et du haut d'une balustrade l'Jmpératrice s'entretenait avec les spectateurs proches de fort bonne grâce. Elle retrouvait dans ces pyrotechnies variées les effets fantastiques de Gustave Doré son artiste de prédilec-

tion ; elle en avait des joies naïves et faisait jouer ses mains en marionnettes dans les lueurs jaunes ou violettes des feux de Bengale. L'intérêt était des artificiers vêtus de blouses blanches, et qui montés sur des bachots du lac allaient et venaient comme portés sur une lave du Cocyte, et effrayaient les cygnes. Dans l'intervalle des pièces montées les dragons de l'Impératrice jouaient et donnaient ensuite une retraite aux flambeaux. Le bouquet final éclatait au moment précis où les cavaliers portant des torches se venaient grouper dans la cour des Adieux au milieu des fanfares de la vénerie.

Ces histoires se finissaient comme la chanson de i\\ de Marlborough. Chacun s'en allait coucher, l'Empereur, sa femme et son fils précédés des Suisses et suivis de leur cour, les invités plus simplement après la baise-main et les grandes révérences. Octave Feuillet nous a dit ce qu'étaient les chambres à dormir du châ teau, ensoleillées dès l'aube, où les hôtes trou valent un lit exquis, des bains préparés, et l'illumination de lustres mirifiques. Nadaud y

Le prince impérial dans son canot, à Fontainebleau, surveillé par Scander

était bien réellement mieux que chez lui, il l'avouait. Et comme on subissait malgré soi les excitations de la journée, on allait se réunir en l'une des chambres jusqu'au jour, afin d'y poursuivre les causeries interrompues et y composer un chapitre oral d'anecdotes galantes.

La chambre de Napoléon III était restée de l'oncle; en haut des portes les amours grisailles de Sauvage, sur les portes les camées du vieux temps, les arabesques pompéiennes, et touchant au mur, contre une immense glace, le lit encore décoré de son N et de ses frontons dorés. Tout au plus Louis-Philippe a-t-il restauré les boiseries et les figures, comme il a renouvelé les draperies; mais la pendule du pape Pie YII est sur la cheminée, les fauteuils sont ceux du grand Empereur, les parquets de mosaïque boisée ont été foulés par lui. Que Napoléon III quitte cette chambre pour son cabinet de travail, il écrit au milieu de reliques ; le bureau ciselé par Jacob, les sièges, tous les menus obj(its jusqu'à l'écritoire sont demeurés intacts. Là est installé le buste en marbre blanc sculpté en 1853 par M. de Nieuwerkerque, représentant l'Impératrice à quel-

ques jours de son mariage, œuvre rare, lin peu mièvre^ mais qui par un hasard singulier a enthousiasmé le modèle.

La souveraine plus gâtée encore a les meilleures raisons de poursuivre son rêve. Les appartements qu'elle occupe donnent sur la cour ovale et sont ceux de Marie-Antoinette. Rousseau^ l'architecte du xvjii*" siècle, a construit et décoré le cabinet de toilette en l'honneur de la reine, et celle-ci en a fait un exquis boudoir de princesse. Peinte en vert et or, adorablement patinée par le temps, cette pièce renferme un plafond de Barthélémy, élève de Boucher, et les dessus de porte représentent les Muses. Le parquet en acajou massif est mosaïque au chiffre de Marie-Antoinette; la cheminée est ornée des cuivres de Goutière. Voilà qui répond mieux aux goûts de l'Impératrice que ne fait la chambre à coucher tendue de grands ramages lyonnais et dont le lit de milieu dressé en parade, rappelle celui de Louis XIV à Versailles. En dépit des fleurs de lis au plafond, des génies voletant autour du dais, des meubles de Riésener, l'Impératrice s'y sent oppressée. Combien loin ces splendeurs de la petite chambre claire toute

pimpante, et laquée de l)lanc qu'elle eut souhaitée pour sa villégiature? vous imaginez bien, n'est-ce pas? ces riens de petits chez soi, où l'on a tout sous la main, avec (!es souvenirs suspendus aux murailles, des médaillons, des objets d'étagère, des causeuses basses ou des bureaux gros comme un guéridon, sans lustres, sans rien de majestueux nulle part, sans nécessité de faire une course pour aller d'un mur à l'autre. Jusqu'à Fontainebleau, au milieu des bois, sous le soleil, les Tuileries l'ont poursuivie comme elles pesaient sur Marie- Antoinette à Ycrsailles. Seulement la reine fuyait seule à Trianon aux premiers beaux jours.

D'où ce besoin pour elle de simplifier les étiquettes et de redexenivOure^iia à ses heures. Ourenia c'est Eugénie deMontijo,M^'* de Téba. Les vêtements unis, les chapeaux modestes, les bottes pour la marche, la canne à la main! Qu'elle eût donc souhaité traire une vache et battre son beurre ! Mais il lui manquait pour oser cela d'être née sur un trône. Si elle l'eut fait on eut à Paris chansonné la bergère d'Andalousie ; c'eut été volontairement prêter aux méchancetés. Alors elle se condamnait à dor-

mir dans ce tabernacle, face à face avec son lustre, clans l'or et la soie, comme une poupée dans le lit d'un géant. Heureuse encore que l'usage se fut perdu de passer sa chemise sous les yeux de ses femmes et d'attendre, comme Marie-Antoinette à Versailles, que l'étiquette eut prononcé entre les concurrentes !

Elle avait eu certaine matinée un grand plaisir, c'était de s'être échappée dans les escaliers, sans personne qui la suive, et d'avoir heurté au passage un officier qui ne l'avait pas reconnue. Il s'était effacé et de son plus gracieux sourire il lavait saluée d'un : « Passez, mademoiselle! » tout à fait charmant. « Passez! mademoiselle, passez ! Passez! » Et elle redisait cela à table, en flûlant de sa voix, en mettant sa bouche en cœur, en faisant une révérence du buste, infiniment flattée de la surprise.

x4ccoutumée à ce que tout s'abaissât devant elle et lui fit hommage,, l'affront fait à son fils au concours général la mit hors d'elle. Durant toute une soirée on put entendre par les fenêtres ouvertes de son appartement résonner son rire nerveux, entrecoupé de spasmes, et ceux qui l'aimaient en eurent une épouvante. Son

Cochers, postillons, piqiieiir à Fontainebleau

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orgueil blessé s'abîmait en menaces. Puis elle voulut descendre dans le parc et rafraîchir son front dans le soir très calme; rien ne la détournait de sa peine. C'était sa première véritable blessure d'amour-propre, on l'avait frappée à l'endroit sensible.

En vérité ce palais voyait le malheur des siens. L'Impératrice se prenait à le détester, elle l'eut voulu quitter le jour même. L'Empereur plus philosophe retournait à ses puits et regardait dans le vague. Quant au petit prince, il avait mal compris

Loulou! Loulou! C'est la mère qui tout à coup s'inquiétait de n'avoir point embrassé l'enfant et qui accourait au bord de l'étang, comme hantée de visions. Par expérience elle savait qu'on ne ranime point les petits oiseaux morts...

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