LA TOILETTE DES FEMMES
Depuis ces derniers tcinj3s — et j'en voudrais revendiquer mon humble part — nous n'écrivons plus l'histoire des modes et des mœurs sur l'image toute simple ; en raisonnant on s'aperçoit vite combien la figurine du marchand de nouveautés arrangée par les dessinateurs, combinée et enjolivée pour l'effet, laisse de part à la fantaisie. Les habits du premier Empire publiés par La Mésangère sont en réalité les paraphrases un peu chargées de Garnerey ou d'Horace Yernet sur les coquetteries contemporaines. Ces modèles provenaient du couturier Leroy, et leurs excentricités pouvaient plaire aux demi-mondaines qui peut-être les adoptaient (1). La grande dame, la véritable
1. Pour ceci consulter la Toilette à la Cour de Napoléon d'après le registre inédit du couturier Leroy 1812-1815). Paris, librairie illustrée, 1895, in-8°.
personne de condition se gardait judicieusement de les suivre. Ceci se prouve par le portrait officiel. Quand Gérard, Gros, David ou Girodet montrent dans leurs toiles les princesses ou les maréchales, rarement verrezvous dans leurs œuvres quelqu'un des accoutrements étranges entrevus chez La Mésangère et dont l'ensemble note un défi au bon sens. Cette imagerie avait juste alors l'importance de ces bonshommes pommadins et faux, fournis par les éditeurs aux tailleurs d'aujourd'hui, où le prince de Galles et le prince de Sagan exposent des redingotes et des pantalons sans un pli. Tous les journaux de dames, les courriers de demoiselles, les grands et les petits moniteurs de la nouveauté, même les derniers ou les plus récents ornés de photographies d'après nature, suivent depuis un siècle cette route très fausse, et fournissent une marchandise frelatée. Cela est peinturluré, bariolé et criard, mais cela touche la province ; c'est tout ce que souhaitent les éditeurs.
Après 1830, Gavarni et Devéria s'étaient intéressés aux modes ; tous deux y avaient mis beaucoup de leur ingénieux esprit et de leur sentiment d'artiste. Leurs figurines existaient,
elles étaient plus volontiers empruntées aux modèles vivants et tenaient pour chose médiocre la pratique des couturiers. Leurs lithog-raphies sont donc pour le rogne de Louis- Philippe un peu comme les portraits de TEmpire dont nous parlions ; elles expriment des choses vues, et non des combinaisons idéales. Malheureusement le second Empire trouve ces artistes occupés à d'autres besognes. Le journal de modes abandonné à des secondaires reprit sa marche. Compte-Calix et Jules David, inféodés à des maisons de confections, forcés à une stricte redite des modèles fournis; brodèrent sur des thèmes, mais leurs vignettes sont aussi éloignées du vrai qu'avaient pu l'être cinquante ans auparavant celles de La Mésangère. Tout s'y exaspère, s'y outre et dépasse les vraisemblances. Et pour nous convaincre nous n'avons pas seulement à recueillir l'opinion des contemporains ; la photographie est là; toute brutale, un tantinet méchante, franche jusqu'à l'impertinence, qui nous dit ce que les grandes dames furent et ce qu'elles ont voulu être. Nulle traîtrise ni déloyauté de dessinateur en ces productions, une machine inconsciente a tout fait. Notre étonnement n'aura plus de
La princesse Matliilde en 1857
raison de craindre ; il se pourra excuser par 1 étourdissante cabriole de goûts et de sensations qui nous a séparés de ce monde. Gela était hier; et pourtant combien savons-nous mieux la chronique des femmes de Brantôme, ou leurs toilettes, ou leurs idées ! Tel jouvenceau nous réciterait l'histoire d'Alcibiade qui ignorera longtemps encore l'épisode égal de Grammont-Caderousse ou du prince Gitron, disparus l'autre jour...
Or lamusement que nous prenons aux récits très lointains de la pièce héroïque, l'intérêt que nous portons aux tuniques de Tanagra, le plaisir raffiné qui nous vient d'un portrait de Gabrielle d'Estrées ou de M"'^ de Pompadour, ne se limitent point au temps. Si les femmes du second Empire, avec leurs atours démodés nous causent une stupeur, c'est que tout simplement le cycle n'est point révolu où le suranné ridicule redevient l'antiquaille possible. L'antiquaille agi'éc, le suranné déconcerte et fait sourire. Le suranné se rencontre dans la rue ; la grande mode des femmes distinguées en 1860 a subi le sort ordinaire, elle est tombée dans le petit monde. Des concierges ont, dans l'instant, l'arrangement de cheveux adopté en
i867 par l'Impératrice Eugénie, elles y tiennent comme on tient aux atours de jeunesse. Ces comparaisons déplaisent ; mais nous ne nous laisserons point attarder à des opinions de cet ordre. 11 fut un temps oii les maréchales du premier Empire « se périssaient de fou rire » à contempler les dames de 1789 peintes en paniers (1), nous en avons rappelé. Très prochainement nous verrons pour les crinolines le renouveau dont bénéficient depuis deux ou trois ans les manches à gigot ou les cabriolets de nos grand mères. Seulement les photographies qui nous les révèlent encore se seront effacées. On ne retrouvera ces atours que dans les figurines de Compte-Galix et elles paraîtront grotesques.
Ce que nous allons dire est donc exclusivement tiré du document original, de la vie même. Nous possédons Faveu des intéressées qui ont pris la peine d'aller chez le photographe, se sont vêtues à leur convenance, de leur
1. Qu'on se rappelle la caricature de Chateignier sur ce sujet: Un couple du Directoire riant aux larmes d'apercevoir un seigneur et une dame d'avant la Révolution.
mieux sûrement et ont cherché hi plus seyante pose. Davantage, la photographie n'est point devenue une amuse tte hanale comme aujourd'hui, susceptible de retouches; on y veut prendre garde, on met de son côté les chances plaisantes. Peinte en son décamèron de jolies femmes parWinterhalter, l'impératrice Eugénie procure un plaisir aux artistes ; elle est idéalement jolie, poétisée, pareille si l'on veut à Maric-x\ntoinette arrangée par M""" Yigée- Lebrun. Ceci est son expression de déesse ; son humaine nature a été proscrite et dédaignée. Qu'on s'avise de rapprocher cette effigie bucolique d'une modeste carte album notant simplement les attitudes, la souveraine ne perd pas; elle est tout bonnement autre, diflcremment séduisante, bien plus vraie. Si quelque épisode nous offusque en elle, la cause en est imputable aux robes dont elle est habillée, à la façon, pour nous autres surannée, dont elle dispose sa chevelure. Souvent aussi nous entendons mal une attitude, alors fort distinguée, et que les adaptations vulgaires ont depuis rendue inacceptable. C'est l'éternelle histoire de l'air d'opéra, sublime à ses débuts, lequel seriné par les orgues de Barbarie, tombe dans le pont-
neuf et exaspère les délicats. La loi est formelle sur le fait cies costumes : les plus ingénieuses trouvailles de Worth ou de Félix sont après dix ans Fapanage des chambrières (1).
Après la bousculade de 1848 l'esthétique décorative comptait assez peu. L'Empire ressuscitait au milieu de ces dédains somptuaires. La société nouvelle, hier fort réduite, installait tout à coup, sans transition, ses appétits et ses envies. Le grand monde de ce temps n'est point dans la majorité du très grand monde ; il descend de rameaux simples, et comme les parvenus du Directoire, il a la rage de briller et de jouir qu'on voit chez les récents promus ou dans les aristocraties de fortune. Les pères se sont imbus d'idées de lucre sous le règne précédent, les fils se sont appris dès leur jeunesse à saluer le veau d'or, les voici tous prêts à appliquer leurs théories. Les femmes vont au cossu d'instinct, à l'ampleur, à l'étoffé ; elles sont opulentes dès la première minute, en personnes prisant avant toutes choses le solide dans le