‹ Les élégances du Second EmpireChapitre 30 sur 35 · Un exemple : M™° la Comtesse de Paris portait, il M · texte numérisé non relu

Un exemple : M™° la Comtesse de Paris portait, il M

y a moins de dix ans, des cheveux coupés sur le front; |

cette coiffure « à la chien » est pour l'instant une ;•

monstruosité pure. *

Adcline Patti au inoiuont de son mariage avec le marquis de Caux

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mobilier et la parure. Leur atavisme s'accommode assez bien des goûts existants, sauf à les transformer tantôt et à leur imposer un maximum de folies. Dès l'origine le brillant monde du second Empire est provincial, plutôt touffu et engoncé. Les élégantes se chargent de cachemires ou de soieries, elles prodiguent les dentelles à la façon des célébrités départementales admises à la préfecture. La simplicité reste un secret pour les princesses ou pour d'autres femmes nées ; elle se rencontre aussi mais plus rare chez des beautés parisiennes ou étrangères, éclectiques en leur politique et tout bonnement passées du Roi à l'Empereur.

Ici, nous devons faire compte des actrices, les grandes s'entend, qui détiennent la tradition galante, et conservent du précédent règne certaine distinction superficielle dont les mondaines tirent profit. Voyez-les dans les photographies maintenant jaunies de Vallon de Villeneuve, elles sont dans leurs habits de ville un peu les lionnes de Gavarni encore, ouleslorettes d'Edouard de Beaumont. Racliel avec ses bandeaux plats, sa robe pensionnaire, son joli geste penché, est de tous points une femme comme il faut et « très bien ». Oublions la

coupe qui nous déroute, lesjansénismes incompris de notre génération, Racliel pourrait être une dame de la Cour, et elle ne serait pas des .jfr moindres. Près d'elle, avec autrement d'entrain et de jeunesse, mais dans un charme égal, ce ce sont : M""' Madeleine Brolian, dans son corsage à basques et à manches larges, ouvert en cœur, M"^ Fix ou M"" Arnould. Toutes ont appris, dès leurs débuts, à parodier le beau monde, il leur en reste des manières étudiées, fort utiles au rétablissement des élégances.

]\Talgré tout, ces artistes ne peuvent rien contre le genre, et ce genre qu'elles suivent est dans l'instant, je ne sais quelle falote et niaise copie du Louis XV. Les peintres ont créé un mouvement dans ce sens par amour du rocaille. Le meuble rococo a fait son apparition dès le milieu du règne de Louis-Philippe, on songe à compléter cette renaissance en obligeant les dames aux ampleurs de M™° de Pompadour. Justement, ceci cadre à ravir et s'accorde parfaitement aux orientations cossues et dorées. Sur les étoffes d'énormes ileurs, et de ces étoffes de larges jupes^ de majestueuses robes étalées sur des dessous ballonnés, n'est-ce point Louis XV à la fois, ou si l'on préfère Marie de

de Médicis, le romantisme appliqué, le retour pratique aux idées nationales? On emprunte volontiers à tous les règnes, pourvu que ces règnes eussent comporté les falbalas étolTés, juchés sur des vertugadiiis. A Louis XIII, on prend ses collerettes tombant sur les épaules, à Louis XIV les manchettes brodées, à Louis XY les paniers et les doubles jupes, à la Restauration même ses « tournures » de crin. Puis les couturiers et les modistes amalgament tant d'anachronismes et en combinent une chose personnelle. La crinoline, fort timide au début, à peine admise lors du mariage de l'Empereur, s'émancipe de saison en saison. Il y a pour cela les raisons sentimentales que nous indiquions tout à Theure, la passion de la nouvelle souveraine pour le xvni'' siècle finissant. Par malheur, ces paniers ressuscites détruisent les harmonies : d'un corps svelte et élance, elles font comme une montgoU fière gênante et gênée partout, contraignant les architectes à élargir leurs portes, et les carrossiers à transformer les voitures. Pour comble, les robes de dessus sont rarement unies ; elles se surchargent de volants, de fleurs brodées hors d'échelle et qu'on prétend rappeler celles d'une robe de Marie Lcczinska dans une toile de

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Vanloo. Et quel accompagnement à ces extravagances aux jours d'hiver? Des cachemires épais comme des moquettes de foyer, coûtant chez Biétry les yeux de la tête, des pelisses fourrées d'hermine, bordées de cols en palatines -^ et de plates-bandes montant d'en bas jusqu'à mi-dos. Sur la tête, une capote plissée, tarabiscotée de mille sortes, laissant tomber sur les épaules l'auvent de son bavolet, encadrant le visage d'une ruche et attachée par des rubans pareils aux nœuds des Alsaciennes.

Voilà dans son genre soufflé et si étourdiment È sphérique, une réplique inattendue aux gracilités et aux fuseaux du premier Empire. Au beau temps de la grande épopée, c'avait été pour les femmes comme une préoccupation obsédante de copier les romaines, les patriciennes dont on transcrivait à sa façon les luxes et les raffinements . Sous Napoléon III, neveu de l'autre, on avait subi le romantisme, on se contentait de paraphraser la belle Bourbonnaise ou Ma Mie Margot, avec, sur les lèvres, le fameux Après nous le déluge, du roi faiseur de crêpes, Et, tout naturellement, ces orientations opposées se déduisent : les vieux singeaient Rome, parce qu'ils en étaient restés à Brutus et

M"° Manvoy Costume parisien ultra cicgant, 1867

aux gloires ; les nouveaux copiaient Louis XV et adoraient les atours Watleau parce que, pour bien peu, ils eussent ressuscité la rue Quincampoix, le petit bossu, et la Compagnie des Indes avec son Mississipi.

L'Impératrice ne changea que peu à ces directions somptuaires : elle trouvait le goût installé, il lui plut ainsi, il ne pouvait pas ne pas lui plaire. Jeune fille, elle s'était habituée aux modes parisiennes qui sont encore et étaient surtout alors le chef des élégances cosmopolites. Divinement jolie lorsqu'elle coiffait la mantille espagnole dans l'intimité d'un bal, ou le boléro castillan pour ses excursions aux Pyrénées, elle redevenait tout à coup les plus éblouissante parisienne, s'il lui plaisait. Parisienne au bois 011 on la rencontrait, à Bordeaux où M. de Serres la présenta à l'Empereur, Fontainebleau où ses amazones faisaient sensation. Elle était non moins séduisante en ses costumes de ville assortis au ton peu habituel de sa chevelure blonde: dans un bal, elle rayonnait, et sa démarche triomphante et un peu hautaine n'attendait guère qu'un diadème pour rappeler la Marie-Antoinette légendaire. Ce diadème vint comme on sait, il était attendu, et

M"° de Montijo en fût sûrement la moins étonnée.

Elle s'avança ponrtant dans son extase avec nne prudence timide. On conte, à ce sujet, l'anecdote très gentille de la lingère espagnole, qu'elle avait tenu à conserver pour son trousseau de mariée, et qui s'en était référée aux principes rigoureux d'économie jusqu'alors imposés aux dames de Guzman. Il ne paraissait pas à la brave ouvrière candide que la future Impératrice pût souhaiter mieux que les batistes, que les toiles de Hollande dont en Espagne les duchesses s'arrangeaient et se contentaient. L'Empereur sourit, il ordonna un supplément double ou triple de la première mise. Puis les robes furent commandées aux deux maisons parisiennes d'alors, les cinquante-deux toilettes indispensables à une souveraine des Français : déshabillés, sorties, galas, costume complet de la cérémonie nuptiale.

En gros, ceci a été dit déjà, mais le détail vaut une répétition et un rappel. Ces deux maisons rivales, succédant au célèbre Leroy du premier Empire, sont celles de M^'*" Palmyre et de M^"® Yignon. Worth n'est rien encore, il ne brillera que plus tard et détrônera tout le

monde. Palmyre et M""" Vignon se sont partagé les commandes, celle-là aura les toilettes de soirée, les robes de bal, tout ce qui se verra à la lumière ou clans le particulier des appartements : M""* Vignon, au contraire, les trentedeux toilettes de jour^ celle du mariage, les peignoirs de matines et de valenciennes, les robes en bleu, en blanc ou en rose. Toutes les fabriques de France et du monde ont été visitées et dans chacune on a choisi la pièce d'étoffe rare. le chef-d'œuvre dont tout à Theure les couturières parisiennes, — ces fées — fabriqueront les plus extraordinaires parures. Il y a les gros de Naples, les gros de Navarre, les peluches blanches, les moires antiques roses, les taffetas verts. De ceci les corsages ouverts, garnis de franges, de dentelles ou de plumes. De cela les jupes unies, à queue, ouvertes en draperie et laissant apercevoir des robes de dessous, claires, chatoyantes et froufroutantes. M"° de Montijo est déjà Sa Majesté, elle ordonne et elle veut bien. Elle essaye en bourgeoise devant les psychés de rÉlyséc où elle habite, en présence de M""^ de Montijo, sa mère, de sa sœur et d'autres dames.

Palmyre exécute vingt toilettes pour sa pari,

les moins en vue, entre autres deux pour le mariage civil : une rose en satin recouvert de point d'Angleterre, une blanche en satin également garnie de dentelle d'Alençon. La comtesse de Téba eût le choix entre ces deux parures, elle prit la robe rose.

En ces choses rien de définitif encore, on en est aux transformations, les lignes un peu plus étoffées qu'auparavant gardent des discrétions de comme il faut. La crinoline devinée est par le haut assez mesquine et seulement très large d'en bas. Mais la comtesse de Téba a ses goûts personnels sur la coiffure, elle abandonne les bandeaux plats de Rachel pour des ondulations et des bouffons aux tempes. Elle tient à montrer le front qu'elle a très beau et qui donne à sa physionomie beaucoup de majesté. Dès la première minute on pressent ce qu'elle sera; elle lance une proclamation à sa manière.

La journée du mariage religieux marque le point de départ du renouveau mondain; on y retrouve ce qui manquait chez nous depuis la duchesse de Berry et les amusettes du Petit- Chàteau. Le roi Louis Philippe avait été un sage, ©t sa famille la maison d'un sage. Des tribunes où elles assistaient à la cérémonie de

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La duchesse de Malakolî au moment de son mari ace

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Notre-Dame, les jeunes femmes admises à la tru!>te de TEmpire restauré, pesaient les chances d'un départ joyeux. La plupart araient redouté cpi'une simple grande dame n'eut point les qualités utiles; tout de suite elles furent rassurées. Il n'y avait au monde fille de roi plus capable de les entendre et de les diriger. Mieux encore, l'absence des traditionnels formalismes, l'éloig-nement des duègnes allaient abandonner plus de caprice aux opinions; ce fut une journée à marquer d'un caillou blanc.

Pourtant on ne saurait imaginer jamais une livrée de plaisir allant plus au rebours des tendances; le ton solennel et bourgeois d'avant, un instant arrêté repart sur les mêmes données et les emphases reviennent de plus belle. Encore ne sont-ce point là les accumulations galantes et libertines du xviii^ siècle, ni ses échafaudages impertinents de cheveux, les retroussis des jupes, les raideurs provocantes du buste, mais de l'engoncement pour la satisfaction d'être engoncée et empêchée. Après l'exposition de 1855 une femme de qualité est à la Jville la plus mystérieuse et la plus indéchiffrable personne qui se puisse; tout au plus

un bout de frimousse s'aperçoit-il dans l'amas des falbalas, parmi les ruches, les rubans ou les voilettes. Grande ou moyenne? Lourde ou svelte? Vous ne devineriez jamais. Les capotes cachent les joues, les cheveux et la nuque; aux épaules le cachemire ou le manteau font un bourrelet; puis en bas les jambes évoluent dans la cage triplement fermée d'un jupon de crin, d'un dessus et d'une robe impénétrable. Et cette forme humaine affecte le profit comique d'une clochette, l'aspect d'un entonnoir renversé. Môme l'Impératrice est ainsi faite, et quand la photographie l'immobilise, qu'elle n'a plus son élégance de démarche, on a peine à la reconnaître.

Sans doute l'habit de ville est «ne des phases, et la moins aimable des transformations coquettes. On a pour montrer ses épaules ou ses bras, exposer ses cheveux, le harnais supérieur des fêtes mondaines; la robe de bal furieusement décolletée, légère et impondérable en ses tulles et on ses mousselines, se rencontre plus en harmonie avec la pensée du règne. Elle a beau vouloir s'arrondir et se ballonner outrageusement, elle reste papillonnante et révélatrice, elle dit beaucoup de

choses, elle est la grande séductrice et la plus sûre cause des laisser-aller ultérieurs. C'est comme la seule manière qu'on ait de s'étirer et de vivre à l'aise après les contraintes de la journée ; ce devient la mode arabe des femmes allant voilées et entortillées par les rues et rentrant au logis pour se dévêtir au plus vite. Là serait peut-être une des raisons du succès réservé aux fêtes officielles; il y en a d'autres encore, mais ces autres sont de tous les temps.

Pour prouver ces histoires il les faut montrer; les voici très sincères, et, suivant le mot de Brantôme, ce sont les plus grandes dames en l'honneur desquelles ma plume vole : l'Impératrice, sa sœur la duchesse d'Albe, sa mère la comtesse de Montijo, la belle princesse Anne Murât, depuis duchesse de Mouchy, M"*" Walewska, les duchesses de Morny ou de MalakofT (1), tout le peerage impérial, les

1. M'^® de la Paniega, mariée au maréchal Pelissier, était parente de l'Impératrice. Le maréchal acheta pour son mariage une corbeille d'une trentaine de mille francs (9.000dedentelles,un cachemire de 6.000,3.000 francs de fouirures,i8.000dediamants et 1.200 francs de gants). Il joignit à ces cadeaux une monture de plumes d'autruche, et une ombrelle duchesse à manche brisé de Cazal.

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bonnes amies de la souveraine récemment peintes par Dubufe en leurs atours allégoriques, par frayeur des vrais. Voyez, et jugez donc combien d'années sont nécessaires encore, pour que nous réhabituions nos idées à tant d'étrangetés, aux chapeaux ronds et plats, aux manteaux chinois dont les manches s'évasent, aux robes plissotées et lâches comme le taffetas d'un arcostat mal gonflé. C'est en ces mises qu'on assistait aux revues du roi de Bavière à Longchamp, sous de petites ombrelles ridiculement écourtées, qu'on suivait les courses de chevaux, et qu'on montait chaque journée l'avenue des Champs-Elysées dans sa calèche. De telles futilités commandées à Palmyre coûtaient très gros, et pour les apercevoir au passage et s'en pouvoir inspirer, les couturières de province taisaient 200 lieues de diligence. Alors par ces sous-ordres la bonne parole se répandait, commentée dans les journaux de modes; elle allait de la souveraine aux femmes de la société, aux actrices, de celles-ci aux bourgeoises, et des bourgeoises à tout le monde. Si bien qu'un beau jour chacune ayant sa part égale, les grandes dames cherchèrent autre chose pour se distinguer, et

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ce quelque chose fut la crinoline plus extrême, plus folle, défendue s'imaginait-on aux gens sans voiture. La belle Bourbonnaise avait eu jadis la pareille pensée; toutes se trompèrent. Pour s'en convaincre il suffit de jeter un coup d'œil sur les foules prises au vol par la photographie à peu près instantanée d'alors, des revues, des inaugurations de monuments, la rentrée des troupes d'Italie sur les grands boulevards. C'est au milieu d'une haie de crinolines populaires et énormes que paradent les soldats. En tous endroits, parmi la cohue sombre des vêtements d'hommes, de grosses taches claires, occupant chacune plusieurs places, obstruent les moindres passages. La crinoline s'est démocratisée, elle est devenue l'indispensable en bas comme en haut; à elle seule elle assure une physionomie très spéciale aux fêtes d'il y a trente-cinq ans, comme les manches à gigot à celles de la monarchie citoyenne. Tant que la crinoline n'aura point alteint son développement monstrueux, l'Empire contiimera sa marche ascendante et parallèle. La crinoline est comme son fétiche; on dirait que les hommes sont trop occupés à médire d'elle pour entendre à autre chose.

Suivant la loi ordinaire, plus on la décrie, plus elle triomphe. La voici après la guerre d'Italie' devenue si épouvantablcment immense que lej crin d'origine est impuissant à lui garder une résistance suffisante. Les Américains lui im-i posent une façon de geôle à barreaux d'acier susceptible des dimensions les plus imprévues,, et les Français enchérissent sur ces audaces. Une demoiselle Milliet, ancienne coiffeuse à| Besançon, met sur cette affaire ses petites économies, en deux ans elle est millionnaire; et ce sont les procès en contrefaçon qui l'enrichissent! La crinoline se nomme alors une cage^ et ses variétés de formes sont infinies. Pointue par devant ou par derrière, plate, toute ronde, conique ou ovoïde, de saison en saison le caprice change, impose une coupe et de suite la rejette. La folie extérieure s'accorde à celle des dessous ; on ne donne plus guère le bras à son mari, on ne peut relever ses jupes que par des cordons de tirage à la façon des stores. L'entrée en voiture oblige au jeu le plus étourdissant de froissements, à des gestes pudiques rappelant celui de la Yénus accroupie. Si l'on s'assied en public, il faut prendre des temps et se contorsionner en de savantes manœuvres.

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Désormais les yeux se sont éduqiiés à ces sottises; ils se sont fait un canon spécial de l'esthétique féminine, et on a peine à s'en abstraire. C'est toujours M''^ Clairon jouant Médée en paniers et Lekain affublant d'un vertugadin son orphelin de la Chine. Pour les contemporains une femme n'est réellement tout à fait bien mi se que si elle occupe une place triple de celle à laquelle elle a droit. Sa cage ne la quitte plus, ni dans le négligé du matin, ni pour la séance au coiffeur, ni même à la salle de bains. Quand M""" Walewska donne une fête travestie au Ministère des Affaires Etrangères, les restitutions de costumes anciens comportent toutes la crinoline, on en affuble Agnès Sorel, les Romaines, les déesses de l'Olympe, ou les anges du ciel. Au théâtre, c'est le temps revenu où Voltaire assistait à une représentation de Polyeuctp, l'acteur principal portant perruque et épécl En 1859, M"° Fix prête aux servantes de Molière les bandeaux soufflés et les jupes larges. Les meilleurs esprits ne se savent affranchir de ces billevesées. Voici Gérôme peignant des bucoliques virgiliennes; ses héroïnes demi-nues portent les cheveux à Tobservancc. Octave Feuillet, un lettré pourtant et un

délicat, aperçoit rimpératrice dans un bal; elle est vêtue d'une robe en mousseline paillonnéc' d'or, elle a sur la tête un diadème, il la compare à Diane. Il ne remarque ni les bizarreries de l'arrangement, ni la coupe tourmentée du corsage, ni même les extravagances de la crinoline. Il s'est façonné à de pareils spectacles comme Victor Hugo, — le Victor Hugo à^Hernani, — aux gigots et aux peignes à la girafe imposés à ses héroïnes. C'est la philosophie à tirer de ces colifichets; rien n'est ridicule dans les objets frôlés chaque jour; à la longue seulement, et au fur et à mesure de leur disparition et de leur oubli, ils font rire.

Cette éducation de la rétine dans le sens d'une plastique donnée, est le plus réel obstacle aux résurrections historiques dans les arts. La preuve en serait dans les curieuses vignettes jointes au livre de M. Pierre de Lano sur les ballets de la Cour impériale. Un dessinateur d'aujourd'hui, M. Lebègue a été chargé de traduire le thème écrit; il l'a fait avec de la grâce, mais il s'est radicalement fourvoyé. Ce ne sont plus là les amies et commensales de l'Impératrice Eugénie, mais des femmes d'à présent, amincies, longues de tailles, plaquées dans leurs

M"" Sclineidcr dans son costume de la Joëlle Hélène

robes étroites, comme si, voulant montrer M™' Dubarry, le dessinateur copiait les atours de M""' Rccamier. Nous tenons de témoins que la comtesse de Castiglione habillée en religieuse n'avait pu se résoudre à proscrire complètement la cage d'acier, et que. dans le ballet de Daphnis et Chloé la figurante principale n'était pas coiiïée à la chien. A défaut des représentations particulières ou de photographies, nous avons les actrices que les femmes de la société copiaient dans leurs travestis, et qui nous font entrevoir de tout autres formules. Dans la Belle Hélène, Ilortense Schneider précise très bien; sa robe n'est qu'à demi Tanagra, aux trois quarts grecque, et les frisottis de ses cheveux ne sont guère du Péloponèse. IVP* Yiardot emberlificote de bigoudis la statue de Pygmalion, comme Marie Grandet de tire-bouchons et d\accroche-cœurs les tempes do M""" Cythère. Rigoureusement archéologiques, ces retours à Tantiquité eussent troublé acteurs etspectateurs; on se contentait d'à peu près aussi peu en désaccord que possible avec les tournures rencontrées communément.

Aussitôt après Sadowa, et pour la grande exposition de 1867, il y eut une saute brutale. Worth qui grandissait, et llmpératrice qui grossissait, cherchèrent une atténuation aux majorations (1). D'abord on avait dès longtemps sorti la tête de ses garrots pour de mignonnes et mutines chapelleries , désempri sonnant la nuque et le front et laissant passer le bout de l'oreille, d'un extrême à l'autre c'est le jeu ordinaire en matière d'élégance. Une saison débarrassa sans transition, tout à coup, au grand galop des fantaisies, à la fois la tête, le corps et les jambes. On n'osa point proscrire formellement la crinoline, mais on Técourta, et sur elle on drapa les plus impayables découpages d'étoffe, les dentelures, les semis de jais qu'on eut encore vus chez nous. La chronique méchante reporte à M™° de Metternich l'invention de ces babioles nouvelles ; elle les eut imaginées

\. La hiérarchie des tailleurs et des modistes de l'Impératrice s'établit ainsi après 1864. Worlh pour les grandes toilettes, exccutces sur patrons acceptés et sur échantillons fournis. Laferrière faisait les costumes ordinaires ; Félicie les manteaux ; M^<> Virot ou j^mo Lebel les ciiupeaux. Chacun de ces fournisseurs arrivait, porteur de ses modèles dessinés, et l'impératrice jugeait, prenait ou refusait tout de suite sans grands débats.

et lancées pour jouer un de ses bons tours à la Cour impériale clans la personne de la souveraine. Yoici de noirs desseins et peu vraisemblables. On adopta ces créations comme on eut pris toute autre pour ne pas s'éterniser et afin de récréer ses nerfs. L'Impératrice Eugénie les accepta d'autant plus joyeusement qu'elles venaient aune heure particulière pour elle ; M""" de Metternich n'avait pas les mêmes raisons, elle y l'ut tout de même, elle y apporta l'exagération de son tempérament exalté et tapageur, et les autres suivirent. Telle est l'histoire vraie.

La première fronce de la robe drapée remontait en réalité aux cordons de tirage dont je parlais tout à l'heure. De fil en aiguille on en vint à fixer les plis et on abandonna les cordons. Puis on estima commode de ne plus traîner ses jupes dans les sables do bains de mer ou sur la poussière du rmy. A Fontainebleau où elle se plaisait aux courses à pied, l'Impératrice adopta une blouse de soie légère, un corsage serré par une ceinture de cuir, un col d'homme et un chapeau canotier de paille noire auréolé de marguerites blanches. Sa canne à la main, elle montait dans son duc à deux poneys, et suivie de son fils à cheval elle gagnait un endroit escarpé de

la forêt où elle trottinait des heures. Comme les jupes laissaient voir le pied jusqu'en haut de la cheville, les élégantes avaient adopté des bottes à galanàs, talonnées assez haut; on en aperçut d'extraordinaires à Cora Pearl, à Marie-Rose, à toutes les personnes d'une mondanité spéciale, irrévérencieusement qualifiées de cocodettes pour leur allure sautillante. On peut être cocodette sans être une lorette, mais une lorettequi ne serait pas cocodette perdrait son temps. Alors il se passe ce que nous voyons encore; les femmes de la société imitant les cocodettes dans leurs façons, dans leurs excentricités, voire dans leur langage.

En 1868 la crinoline est partie, elle est tombée sous les rires, et c'est maintenant comme une honte de s'être condamnées si longtemps à cette horreur. On la remplace par sa monnaie, les vertugadins minuscules, coniques, simplement chargés de conserver aux robes tout à coup très étroites une tension suffisante et fabsence de plis. Le genre est à cette récente calembredaine. Sans rire pourtant on croirait aux fétiches, tant cette disposition de la crinoline coïncide avec un autr© état d'esprit de par le monde. La foule que l'Empereur ou l'Impératrice s'en vont frôler

au long des avenues du bois n'a plus déjà Tair bon enfant et pataud qui lui donnaient les « cages » innocentes. Toutes les pimpantes, les sautillantes poupées rencontrées , habillées comme d'une marotte de folie, expriment les frondes et les impertinences. Cocodettes et petits crevés, soit! mais enfants terribles, lâchés; bourgeois que les exemples venus de haut ont rendus sceptiques et railleurs. C'est de tous points la houleuse assemblés des jolies filles mises comme la reine, et des jeunes beaux costumés en prince que Debucourt montre dans sa Grande Promenade au temps des Etats Généraux et de la prise de la Bastille.

Lue sensation persiste chez ceux qui entrevirent ces épisodes de la fin de 1 Empire, comme le rêve d'avoir assisté à la plus étourdissante mascarade ; tout à Theure c'était la fête des ballons, voici du jour au lendemain, trop vite pour ne pas étonner, la farandole d'ombrelles fermées, engaînées et dansant sur leur manche d'ébène. Il faut voir Adelina Patti, dont nous parlons encore après 27 ans, et qui a été une des plus lerventes de la crinoline; brusquement elle devient fuseau, fuseau charmant, des pieds à la tète, étourdiment gracile, comprimée et serrée.

Et l'on aperçoit alors l'abominable contresens qui obligeait tout à l'iieure cette grâce à des envergures de matrone. La crinoline ne soulève plus seulement les rires, elle provoque des haines. Fut-on assez niais !

Curieuse histoire par surcroît! Les femmes de province qui avaient eu si grand'peine à admettre la cage à son début, sont dans Fins tant fort attachées à sa conservation. C'est devenu pour elles une manière d'article de foi, un dogme d'élégance, et l'on blâme la cour, l'Impératrice surtout de s'en être défaite. Il faudra que le théâtre s'en môle et prenne à cœur de détrôner l'idole; les actrices enfournée iront produire le culte récent, les étoiles de café concert débiteront en fourreaux leurs couplets frondeurs. Et non seulement on délivre le corps, mais on diminue aussi la tête; sur un rien de chignon Sarah Bernhardt juchera un imperceptible chiffonis de chapeau, pas gros comme le poing en tout. Des toilettes de ville, la révolution gagne les costumes de soirées, les robes de cour diminuées en large, et augmentées en queue. M""" de Metternich est étrange en son chez elle; on lui voit une jupe tombant droit, traînant loin loin derrière, sans un pli, sans

une garniture, et comme corsage une veste espagnole, dont les manches pointues s'en vont quasi toucher le sol. C'est de la compassion aujourd'hui, alors c'était l'extase, le pinacle, le zénith, et pour un ajustement de cette facture Worth eut été porté en triomphe (1).

Cette transformation de hon genre accorda aux travestis et aux tableaux vivants plus de vraisemblance; il fut loisible de se vêtir en merveilleuse, en égyptienne, en fiancée des croisades sans adjoindre à son ajustement l'anachronisme d'un vertugadin. Ce fut une autre griserie succédant à la première, et par nu; pris des ballons, certaines figurantes poussèrent l'amour du fourreau jusqu'au nuiillot simple sous un peu de gaze. Sans doute à Phryné devant ses juges représentée aux Tuileries, la crinoline eut été de trop ; mais le maillot fut trop peu, encore que la belle pé-, cheressc chargée du rôle empruntât à la

1. La meilleure inspiralricc de Worth, M™° de Metteniicli, lie déduigiuiit pas de mettre la main à la pâte s'il fallait. Le couturier allait rue de Varennes comme autrefois Leroy chez l'impératrice Joséphine, et là durant des matinées on taillait, on complotait, on inventait. Les irrévérencieuses de la cour nommaient la princesse « M'"«' Chiffon » quittes à copier tout de suite ses trouvailles et à les colporter dans le monde.

Phryné de Gérôme, un geste d'autruche cachant^ sa tête.

Si paradoxal et fou qu'il puisse paraître, ilj reste acquis, et c'est amusette de le répéter,, l'Empire connut deux périodes essentiellemeni tranchées. L'une de la crinoline ascendante e\ triomphante, qui prosterna l'Europe devanfl| notre goût, qui imposa notre esthétique somptuaire à toutes les parties du monde, y compris Haïti elles îles Sandwich, et ballonna chrétiennes et païennes à qui mieux mieux. L'autre, celle du fourreau, ou si l'on veut, de la marotte, qui fut mauvaise et fit rire une fois de plus de notre instahilité. Pourtant voyez Tinjustice des hommes : qui s'était faite chez nous la protectrice du fuseau? Une ambassadrice étrangère, une grande et nohle dame, venue des terres patriarcales, M""" la princesse de Metternich !...

L'empereur d'Allemagne,

Guillaume II. enfant

photographié à Paris en 1867

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