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CHAPITRE VII

l'exposition de 1867.

Le Paris de 1867 est en vérité une curieuse ville, un coin fortuné oii le luxe impérial a mis tant d'attractions que de partout, les ennuyés affluent cherchant le rire. Paris a ses théâtres, ses femmes, son ronron de folie chronique ; il sest embelli assez pour que depuis ces dix ans passés, on ne le veuille facilement reconnaître d'auparavant. Alors, tout à coup, l'annonce d'une féerie encore plus engageante : une exposition où l'univers entier sera convié, et qui sûrement montrera les turlutaines cosmopolites à leur point aigu. L'ouverture en avril ou en mai, au beau moment des pèlerinages et des fugues, avec devant soi une demi-année, et tant de pro messes que font les gazettes. Ln an à l'avance d idéaux croquis ont indiqué l'enceinte ovale des bâtiments élevés au Champ-de-Mars, et le

joli froufrou des jardinets semés à l'entour. Voilà bien le produit parisien, l'article français, la ville de théâtre bâtie en un rien de temps, toute fleurie, couverte de verduresses et^ arrosée de lacs mignons.

Quant à la vie c'est la nôtre, je ne dirais même pas que les grands acteurs fussent différents. Si nous nous en tenions à la politique, ce] serait là comme un prologue de drame oii les] figurants, tous les chefs d'emploi de la tragédi( ultérieure, s'en viennent défiler devant le public,] et le saluer. On aura à Paris le roi Guillaume de Prusse, M. de Bismarck, le prince Fritz; M. Crispi, avocat de Païenne, en passe de devenir ministre. Le Crispi est alors un brun, portant toute sa barbe et moins chauve que nous le voyons à celte heure. On aperçoit M. Thiers, on entend parler de Jules Favre, récemment nommé à l'Académie Française et à qui ses confrères font bonne chère. Il y a M. de Lesseps qui déjà se prodigue en des conférences, M. Floquet, célèbre par ses gilets et ses chapeaux ; autant de leit-motiv d'une grande et lugubre chanson dont nous avons gardé les airs. Même si l'on veut Rochefort, secouait déjà les puissants du jour, l'Empereur chassait

à Fontainebleau, comme M. Faiire à Marly, et le théâtre français montrait des ingénues qui sont restées ingénues depuis et le sont encore. Je ne parle ni des financiers habiles et heureux, ni des courtisanes chères, c'étaient les nôtres.

Notons également ces mirliflors du boulevard, rastaquouères ou fils de traitants, désœuvrés et tapageurs, habitués du Grand Seize, descendants des anciens barons, fils de l'Empire, des lions et des dandys; en 1845, Albéric Second les nomme la jeunesse dorée... au ruolz; en 18o5, ils sont promus gandins, et dix ans plus tard, Nestor Roqueplan les baptise petits crevés. Nous disons esthètes, décadents, ou mystiques, le nom diffère, la marchandise est de pareille valeur. Les petits crevés ouvriront l'exposition universelle, ils arboreront leurs drôles de corps, leurs petits chapeaux mis sur, le nez, leurs pantalons collants. Leur cœur est un viscère, ils le proclament et se. vantent de n'en point entendre les battements. Quelque chose se répète parmi eux qui leur paraît du dernier bon ton, c'est ce mot de fils de banquier suivant le corps de sa mère au Père-Lachaise, et qui voyant tomber la pluie dit avec

un sourire : « Ça m'est égal pour mon chapeau J j'ai un crêpe! »

Le matin en jockeys ou en postillons, conduisant en claumont une hétaïre au Bois, ravis] d'être pris pour despalfreniers ; toute la journé( s'hébétant au cercle, le soir assistant à h reprise à^Hernani au Théâtre-Français, et saluant Favart de bravos, ils ont tout fait ce qu'ili peuvent lorsqu'ils se couchent, quand ils s( couchent. Une soirée cependant les voici bouleversés ; Cora Pearl, — on dit Cora au Clifh,^ — se montrera aux Bouffes-Parisiens en com-' pagnie de M""" Ugalde. Un début, que peut-être Zola a exploité dans Stnid, et qui exposera aux yeux celte grande iil'e rousse, maigre, parlant le français comme aux docks du Pont de Londres. Cora fait Gupidon, venez voir Cora faire l'Amour! Au fond Cora est vilaine, mais elle a des diamants splendides, une indécence très xvi^ siècle, et c'est sa manière à elle de lancer son exposition, fille s'apprête à rayonner sur les étrangers prévus, elle étale ses fards, ses cheveux ondulés et pauvres, et ses grands bras bêtes; seulement sur ses cheveux « queue de bœuf», il y a des solitaires énormes, sur ses grands bras des bracelets fous, à ses bottines

Cora Pearl en toilette de Trouville

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même des pierres aveuglantes. Le premier soir où elle paraît en scène, c'est un délire; tout le gratin est là, banquiers, crevés, américains, actionnaires d'isthmes, sous leurs gilets échancrés en cœur, émoustillés de ce ragoût obscène et impudent de créature. Les extasiés murmurent : Elle a du chien ! Elle a du chien ! ce qu'un philosophe rétorque ainsi non sans amertume : « Du chien soit, mais pas pour la fidélité toujours! »

Les hommes sont si bêtes, si hôtes, que ce pauvre père Dumas, grisonnant, bedonnant et fort inattendu en cette posture, s'amourache d'Addah Menken et affirme sa foi en se faisant photographier par Liébert dans les poses les plus équivoques. Criailleries de ses amis, de ses fervents, de son fils aussi, défense de produire les photographies précédemment autorisées parle principal intéressé et, finalement,, procès au photographe qui le gagne (1).

Tout ce monde joyeux caracole et prend un branle désordonné, celui des mirliflors de 1789

1 Qtieltju'iin avait réuni le j)lus grand i^.ombre possible de ces photographies ; il les envoya à Dumas (Ils l'oui les détruire. Celui-ci l'en renierciu dans une joli^ lettre.

OU des agioteurs du Perron. Il y a de Targent par tas, qui sait tendre la main le ramasse à poignée. Et l'exposition arrive qui s'en va doubler les joies, exaspérer les sottises et bouleverser les cervelles bien plus. La Cour est entraînée, elle lutte très mal, on la voit gagnée par la farandole. Partout on joue, on festoie,j on se déshabille ; on parie aux courses, on s'anglomanise, on veut être chic. Il manque la bicy^ dette, mais il y a le vélocipède et ceci est poui le crevé de 1867 l'occasion de tenter une esca^ pade biscornue et vilaine.

L'amour à Paris! c'est un livre de M. Pierre de Lano, mais celui qui le reprendra aura encore à dire. La vérité est à côté, elle est moin^ forte mais autrement imprévue. Et ces his^ toires du Bas Empire courent au milieu d'ui peuple de bourgeois en majorité tranquilles, honnêtes, qui ne savent rien parce que les ini terviews de journaux sont plus rares et mieui tenus en laisse. Ce sont ces bonnes gens qi attendent l'exposition avec le plus de bonheur] ils ne démêlent rien de la partie. Aux Champsi Elysées,oii ils vont admirer les équipages ui jour de courses, ils ne savent point si telh élégante est une vraie dame ou une coquine]

rien ne différencie les unes des autres, ni les attelages, ni les cochers, ni les toilettes. Tout à l'heure, il va y avoir des rois et des princes ! on le dit et les humbles s'en forgent une liesse. Mais les rois et les princes euxmêmes, à quoi se reconnaîtront-ils dans la mêlée?

Par un temps superbe, le 1" avril 18H7, 1 ex position est officiellement ouverte.

On y compte cent mille personnes, on y eu tend un bruit assourdissant, on y avale de la poussière et l'on ne voit rien.

Rien que l'Empereur et llmpératrice arrivés en daumont sur le coup de deux heures, et introduits par la grande porte d'entrée du pont d'Iéna. Lui, le souverain, est en habit avec le grand cordon et le chapeau haut de forme, haut comme il les veut pour se hausser: l'Impératrice en robe unie à traîne, avec, par-dessus, un manteau à grandes dents pointues, et sur la tête une microscopique capote recouverte d'une voilette. La princesse Mathilde, le prince d'Orange (le prince Citron des légendes), les princes de Leuchtemberg et Murât les accompagnent. Sous

le grand vestibule, ils reçoivent les hommages de la Commission, et bientôt, formé en procession, le cortège s'en va jeter un coup d'oeil sur les salles déjà prêtes.

En voilà pour deux heures d'horloge à entendre les discours, les homélies et les jérémiades des commissaires. De part et d'autre les demandes se formulent et les promesses pieuvent. L'Empereur se déclare enchanté, l'Impératrice est plus retenue ; elle en a assez, elle ne le dit pas, mais on le devine. Un seul repos; c'est dans le petit pavillon réservé à l'Empereur et construit au milieu d'un parterre par M. Lehmann. L'extérieur est mauresque, l'intérieur Louis XIV (1). L'Impératrice ne le remarque pas, elle s'assied, et il n'est que grand temps.

Puis on remonte en daumont à quatre heures, et vingt minutes après, on est aux Tuileries.

Ces façons d'inaugurer la grande foire attendue ont leur simplicité ; elles concordent assez peu avec ce qu'on espère de la suite, et les

<. On a conservé la photographie de cet intérieur. Au milieu un sopha rond dos à dos, et sur le milieu une statuette. Partout des tapis, des rideaux épais et un luxe criard. C'était une maison de verre.

Le prince de Reuss et le prince de Metternich

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bons morceaux qu'on en veut tirer. Les esprits chagrins estiment les enthousiasmes plutôt réservés; ils expriment leurs horoscopes. Au fond le contraste est singulier de « ce temple du plaisir » ouvert tranquillement, bourgeoisement, avec très peu de drapeaux, et le brouhaha ordinaire du boulevard, les inimaginables queues leu leu de visiteurs déjà installés et qui vont 011 l'on rit et où Ton chante. C'est donc bien pour Paris, Paris tout seul qu'on vient, le reste n'est que le prétexte, ou l'excuse. « Moâ ennouyé d'avoir apporté mon femme ! » dit l'Anglais de Gustave Doré. Mais tous ne Tout point apportée, et c'est la raison pour laquelle Cora Pearl, affublée d'ailes bleues exécute chaque soir le Pas de Quioupidoiie, aux BoufTes-Parisiens. Bientôt les Majestés accourent ; il en va venir de tout endroit, du Nord et du Sud, de l'Est aussi. L'année 1866 a vu de graves histoires, de rudes guerres, et les menaces ont, pour bien peu, failli empêcher « la manifestation pacifique de la France. » C'est TEmpereur de Russie qui arrive le premier, en juin, dans la compagnie de ses deux fils, Alexandre, le futur Tsar et le grand-duc Wladimir. Mais la réception, pour être cordiale, n'est guère approchante de

celle faite naguère aux marins russes. Des gênes subsistent, elles viennent de la Crimée, de la Pologne que la France n'a point encore oubliée. On a beau jouer l'hymne de Levofî, et acclamer les princes à leur arrivée à la gare de l'Est, c'est de la politesse et guère plus.

A peine ayant touché barre, et devant que de se rendre au Palais de l'Elysée oii l'on a préparé sa réception et son séjour, Alexandre II souhaite d'être présenté à l'Impératrice. Ses voitures sont conduites aux Tuileries sur son ordre, et les souverains déjà prévenus attendent au pied du grand escalier. L'Impératric( est en toilette de ville, robe claire, chapeai Benoîton, mantille légère et longue traîne. L'empereur Alexandre et elle se donnent h main, les souverains s'embrassent, et l'on gagne un des salons oii l'Empereur des Français présente à ses hôtes les princes et les officiers de sa maison. Rien de plus pour le quari d'heure, on tient à laisser toute liberté aux in-j vités ; on en agit avec eux comme font les amphytrions raffinés qui feignent d'oublier leurs devoirs d'hospitalité et laissent de longue^ heures tranquilles à ceux qu'ils traitent.

Jusqu'aux soirées de gala, à la re présenta tioi

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de V Africaine, à lOpéra, et à la revue du bois de Boulogne, l'Empereur russe a la sensation d'être bien chez lui. Il sort le matin, visite les monuments, les musées ou l'Exposition, déjeune en petit comité aux restaurants moscovites, lui et ses deux fils seuls étant assis, les autres collationnant debout en faisant leur cour. Les deux jeunes gens intéressent beaucoup Paris. Le premier, Alexandre, est un grand garçon solide, un peu rêveur, et dont la personne accuse une mélancolie; le grand-duc VVladimir plus jeune, plus exubérant, tout imberbe encore, parle le français très carré et très franc que lui a enseigné son précepteur montbéliardais, M. Lacoste. On les sait enchantés tous trois, le père et les fils de leurs promenades incognito aux boulevards, des choses qu'ils frôlent et dont les gazettes font, à Pétersbourg, un bruit énorme. Le soir qu'ils sont à l'Opéra, . la salle est comble. Dans la grande loge souveraine de face, lempereur Alexandre II occupe le fauteuil du milieu, il a l'Impératrice à gauche ot Napoléon III à droite. Derrière, les grands-ducs, le prince royal de Prusse Frédéric, homme blond et un peu gauche, la princesse Mathilde, le prince de Hesse, le prince

L. Murât, le prince de Saxe, et comme une évocation utile à tant d'histoires futures, le Taïcoun japonais dans ses robes orientales, méli-mélo étrange de races, de langage et de civilisation. Puis, une après-dîner, la note discordante dans ce concert de tendresses diplomatiques, le coup de pistolet du Polonais Bérézowski, la rentrée au Palais fort contrainte, les élans compromis. Quelqu'un a-t-il crié véritablement : Vive la Pologne ! en agitant son chapeau? 11 y a ceux qui le jurent, et ceux aussi nombreux qui le démentent. Mais l'épisode est de méchant augure, on y constate un affaiblissement de police capable de nuire aux autres visites annoncées. L'Impératrice en a sa fièvre des mauvaises journées. w

Car elle a grand souci des réussites; ces voyages de souverains accourus pour la saluer et lui faire hommage de sa beauté et de son charme, sont à ses ambitions la plus douce caresse. Elle rappelle la Joséphine d'autrefois, si fière de son parterre de rois et des prévenances particulières d'Alexandre de Russie. Ceux qui l'ont pu voir en présence du Tsar disent que ses façons d'être semblaient du tout changées; elle avait la voix moins haute, cette

voix d'Espagnole qui dans le particulier roulait comme pour un caramha sonore et impatienté. Puis ses toilettes atteignaient une grâce et un éclat tout à fait merveilleux. Habillée pour la ville, elle flottait dans des gazes légères, nuageuses; le soir, pour les dîners ou les bals, elle eut éclipsé les plus grandes princesses du monde, sous ses diadèmes ou ses manteaux de cour. Ah que Bérézowski s'en était mal venu tomber au milieu de ces enthousiasmes! Ce fut de la part de llmpératrice une haine particulière, quelque chose comme une injure personnelle ressentie; elle qui pleurait à la mort du cerf, se fût montrée impitoyable pour la Pologne.

Dans le mois de juillet, pour la distribution des récompenses, Abd-ul-Aziz, sultan des Turcs, s'installe à l'Elysée. Il vient d'Angleterre, le seul pays du monde qui, avec la France, le sauve des empiétements de la Russie. En vérité, ce sont là des histoires vieilles de deux siècles on croi'-ait, d'autant plus reculées dans les âges que le sultan a, dit-on, de la terre de Constantinoplo dans ses chaussures, et que nos exposi-

tions le font bailler éperdument. On le voit : un gros homme ventripotent, avec son fez vissé sur la tête, une large tunique, un large pantalon. Il est mou, très solennel, absolument décontenancé quand l'Impératrice le vient visiter à l'Elysée et lui tend la main.

Un jour il a un sourire, c'est quand sur l'estrade élevée au palais de l'Industrie, pour la distribution des prix aux exposants, il aperçoit le prince impérial, dans son grand gala de velours, portant le sautoir de la Légion d'honneur, s'avancer gravement vers Napoléon III et lui remettre une médaille d'or pour ses fermes modèles. L'enfant est amusant, il a sui le front sa petite houpette de cheveux, il s'ac-j quitte de son devoir avec un sérieux impertur^ bable. Le commandeur des croyants ne h quitte point des yeux ; il applaudit, puisque leî autres applaudissent, mais son œil mort s( rendort aussitôt dans une vision béate deî choses, l'esprit ailleurs, l'extase tombée. L( sultan rebâille...

La France attend l'Empereur d'Autriche, h roi de Poitugal ; elle a vu entre temps le roj de Wurtemberg, Charles I; 1 Empereur d'Autriche battu à Sadowa n'est point venu encore,

parce que les Hongrois l'ont couronné roi, et qu'il est là-bas chez eux au milieu de fêtes médiévales, escorté d'évêques à cheval, et de barons, tandis que les Mexicains fusillent son frère. N'est-ce point que ces choses s'oublient et que si Maximilien n'est point venu à Paris avec tant d'autres son excuse tombe plus lourdement encore en France que tout à l'heure l'attentat de Bérézowski ? Un bon soufflet que l'Empereur des Français reçoit, sous les lampions, avec l'obligation de sourire après, quand même, pour la galerie. La galerie est impitoyable, elle n'est pas seulement à la Cour des Tuileries et à l'Elysée, mais partout au Champde-Mars, sur les boulevards, entraînée aux escapades, mal préparée à suivre longtemps un deuil. Vite le souvenir s'efl'ace du prince massacré là-bas, même on afl'ecte de ne se rappeler plus la touchante figure de femme dernièrement aperçue en France, que l'Impératrice a voulu consoler, et que la sottise d'un valet a failli tuer en lui servant un breuvage glacé. Elle est folle maintenant, elle a lini de souflrir comme l'autre, alors à quoi bon des regrets éternels? Ceci n'empêche ni les théâtres de regorger, ni les tourniquets de l'exposition

d'encaisser le maximum, ni les souverains bien vivants de se mettre en route. Le roi de Portugal est à Paris vers le 10 août, sa fête est chez le prince Napoléon, au Palais-Royal ou à Meudon, avec pour initiatrice aux joyeusetés parisiennes la personne qu'on attendrait le moins, la bonne et douce princesse Clotilde si janséniste d'atours, si renfermée d'habitude, et que les événements récents ont bouleversée. Près d'elle se tient son frère Humbert, en uniforme italien, et pour contraste d'avec les simplicités de la princesse, l'ébouriffante toilette de la reine de Portugal, couverte de fleurs, de pierres et de soieries, comme si quelque madone andalouse eût été tout à coup par une malice installée en présence d'une vierge de Port-Royal. J'ai dit le prince Humbert; il se devait d'être la grande farandole, et de figurer dans son unj forme de erarde national en attendant les h'u toires futures. Lui et Crispi, et tout à l'heur^ M. de Bismarck et le roi Guillaume de Prusse7 le prince Fritz, ceux qui s'en seront venus quérir par ici autre chose que le plaisir et s'en re tourneront satisfaits de leur passage.

Voyez le roi de Prusse posant chez Delton à la photographie hippique, sous le casque et la

Le roi de Prusse, depuis Empereur d'Allemagne, en 1867

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tunique, et montant un cheval noir. Il est, sans y changer un iota, le vieux reître glorieux et formel du couronnement à Versailles. Rien n'y manque, ni la tenue, ni l'allure souveraine, ni surtout l'assurance dédaigneuse de la figure. Pourtant ce bonhomme n'est point né pour le trône, à son âge les plus grands conquérants vivaient dans les légendes posthumes, et si l'on en croyait les Berlinois, il eut été un caractère sans talents. Tel qu'on l'aperçoit sur son cheval, avec l'air de penser qu'il a, il ne pense pas, mais un autre pense pour lui, et ce que celui-ci pense n'est point rose. Les Parisiens qui s'amusent si gentiment de la tunique blanche de M. de Bismarck, de sa moustache de Kalmouck et de son unique cheveu, ont, sans le savoir, la plaisanterie lugubre. Lui-même le gaillard qui génuflexe si impudemment aux Tuileries et salue l'Impératrice jusqu'à terre, n'est point doux dans l'écriture du cabinet. Il a écrit d'elle pendant son séjour en France ces phrases méchantes et fausses : « Très belle, magnifique d'épaules, blonde, beaucoup d'esprit naturel, mais peu instruite, elle s'intéresse peu aux choses de l'esprit. » 11 est vrai qu'il répète les paroles de Ilatzfeld, il l'assure, mais

ce croquis biseauté fût-il de lui on ne saurait s'en étonner ; il fallait coûte que coûte abaisser l'Empire, et il n'était point de complexion à se

gêner

Le roi et son acolyte, plus majestueux l'un, plus brillant l'autre, avaient abordé les Tuileries, par l'arc de Iriompbe de Percier, dans un] carrosse de la Cour, précédés de lanciers et sui-l vis de cuirassiers dont la plupart leur devront! un jour les pires hontes. Alors après les saints, les accolades, les chaleureuses étreintes, on avait conduit le « bon frère » à sa résidence particu-j lière,au pavillon de Marsan, cette fois, le plus' près du cœur qu'on avait pu, pour mieux marquer sa joie. Bientôt en l'honneur de Guillaume, tout ce qui ne s'était point fait encore ; l'illumination des jardins réservés, le souper, dans la salle de spectacle oii dans le beau temps de gloire Napoléon P'' conviait superbement ses ennemis vaincus. Au milieu de ces splendeurs Guillaume apparaît un peu en parent renfrogné et moins cossu, traité par des alliés riches dont il convoite l'héritage. M. de Bismarck et lui dressent un impitoyable inven-, taire, découvrent les clinquants et par-dessous i rencontrent des pauvretés dont ils prennent

courage. Ces revues où ils assistent trahissent des faiblesses, vite pesées et des calculs rassurants se font dans leur esprit. Cependant qu'on s'agite autour d'eux, et qu'on leur fait des révérences, ils tirent profit du moindre mécompte ; ils interrogent, et on est si heureux de leur répondre ! Tous deux exécutent en grand, et sans se cacher, les besognes que d'autres, leurs salariés, s'en vont tenter sur les routes, une casquette de loutre sur la tête et une trompette sur le dos.

Lorsque l'Empereur François-Joseph accourra à son tour très tard, en octobre, et que l'Empereur et lui se seront accolés de la bonne sorte, qu'ils auront massacré tous les faisans de Compiôgne et émerveillé le petit monde, les bien informés diront : Finis Prussiœ ! C'est la fm de la Prusse. On eut pu dire B or ussicV, mais les gens bien informés n'y regardent pas de si près ! Ces paroles de journaux noyées dans le récit des babioles et notant de belliqueuses attitudes, provoquent à Berlin des accès de fou rire. On sait par les récits du cuirassier blanc et les dépêches des joueurs de trompette ce que vaut l'aune des rodomontades. On a même la contenance indignée de visiteurs bien reçus

19() LES ÉLÉr.ANCES

dans une maison, et dont les amphitryons mal élevés disent après pis que pendre. On ne souffle mot et on se recueille là-bas ; on enregistre les sottises, on gonfle ses haines et ses envies. Déjà la visite des souverains à l'Empereur d'Autriche à Salzbourg a ému quelque peu, mais on n'y avait voulu voir qu'une démarche de condoléances pour la mort de Maximilieu (1). Le séjour de François-Joseph à Paris étonne davantage. Lui pourtant, le souverain s'amuse en France comme un enfant et ne cherche guère malice. Il s'arrête à l'Exposition comme un badaud ordinaire, il contemple un long temps les fontaines deau deBotot, les statues de stéarine, les mobiliers très étranges du Faubourg-Saint-Antoine. Un soir il va dîner en chapeau mou dans un restaurant, incognito, toutes les cocodettes ont loué les tables voisines de la sienne. Voilà ce que les courriers deTambassadeur de Prusse mandent à leur souverain

1. Les souverains français furent reçus à Salzbourg avec beaucoup de cordialité. L'Empereur entendit là une fois de plus l'air de la reine Hortense. Une haie de jolies Viennoises saluèrent l'Impératrice au passage ; elles étaient habillées à la dernière mode de Paris en l'honneur d'elle. Le 23 août les souverains partaient pour^Strasbourg.

Exposition des canons Krupp à Paris en 1867

dans la précipitation des départs postanx. Estce beaucoup pour émouvoir tant?

Je le redis à satiété, l'exposition met en belle évidence tout ce qui, de près ou de loin, petits ou grands bonshommes, événements, objets, fera sa partie dans la bagarre de 1870. Au bas d'un escalier drapé par où Ion accède à une galerie supérieure, installées coquettement comme en un salon, sont les machines de guerre de M. Krupp d'Essen. Pièces de campagne, de sièges, obus coniques et raffmés, lourdes choses fondues, menaçantes, ornées de pancartes insolentes, joujous mignons semant les balles par milliers, rien n'est oublié de ce que nous devions connaître un peu mieux plus tard, et retrouver à la maie heure. Ce Krupp d'Essen ne nous prend pas en traître, il n'a pas comme nous l'aurons plus tard, la puérile et naïve précaution d'encapuchonner la bouche de ses canons pour en dissimuler les rayures. Tout est là, bien au jour, et tous les officiers du monde ont défilé devant, môme les souverains s'y sont arrêtés et du balcon d'en haut ont regardé, entre la visite aux cristaux de Bohème et la station aux parterres de fleurs. Les compatriotes de Krupp n'ont point manqué : on a vu dans cet endroit,

successivement le vieux roi, son maître, dans une longue redingote noire, M. de Bismarck, le prince Fritz et un tout petit garçon, encore dans un jupon écossais, coiffé d'un chaperon à plumes, l'œil très volontaire, la bouche pincée, qui est le futur empereur Guillaume II sur ses six ans. Qui, dans les Français présents consentirait à réfléchir un peu? On assure qu'une femme. M""' Mélanie de Pourtalès en murmure une alarme dans les salons impériaux. On la tient pour exaltée et visionnaire; à la Cour de France, les Cassandres n'ont point le beau rôle, elle les jouait sans sourciller. Alsacienne, elle avait entendu des paroles singulières, elle les répétait volontiers, en y ajoutant le mot de Mirabeau si bien de circonstance devant l'expotition de Krupp : « L'industrie de la Prusse, c'est la guerre. » Mais, comme un an après, on rira du général Ducrot prêtant l'oreille aux propos de cette belle dame, artiste, femme de cour et susceptible de rechercher les snobismes rares î En face de la France puissante et redoutée, n'est-ce point guetter le noir que de prévoir des catastrophes ? Le roi Guillaume est un beau vieillard, très galantin à la mode de son temps ; M. de Bismarck, un seigneur retors, presque un

procureur normand; le prince Fritz, une utilité décorative : sa femme, une anglaise peu entendue; M. Krupp, un manufacturier de premier ordre. Il y a du bon et du mauvais en ces éléments de discorde, plus de mauvais pour eux que de bon. Et le train-train continue, interrompu seulement par les ritournelles ou les boîtes d'artifices : c'est du supérieur Louis XV. Par opposition à Krupp, la France a M. de Lesseps, et voilà pour réconforter les âmes chancelantes. M. de Lesseps est ce petit vieux monsieur encore très vert qui, de temps à autre, dans une salle réservée de l'Exposition, ayant derrière lui un chameau empaillé, symbole du désert, et un plan en relief, explique à la baguette le percement de l'isthme de Suez. Il cite les actionnaires à deux ans pour recueillir « le fruit de leurs mises » et Tauditoire, subjugué, applaudit à tout rompre. Sur ce point encore, l'avenir garde des surprises, et c'est bien justice de voir M. de Lesseps donner sa note dans le concert heureux, avant l'autre . Car vous l'accorderez, ils s'y sont rencontrés tous, ils ont consciencieusement tenu leur personnage dans l'avant-propos. Les mousquetaires d'Alexandre Dumas réapparaissaient vingt ans après, les

gens de 1867 rentrent en scène après trois ans seulement, et de la manière qu'on sait, avec leurs innocences ou leurs rancunes toutes chaudes. Ceux d'entre eux qui ne mordront point à belles dents, feront kiss I kiss ! à la cantonnade, et vengeront leur chauvinisme humilié devant notre suffisance.

L'hiver venu, la grande foire internationale s'en allait dans le d(klain et la satiété. L'apothéose s'était, au rebours du sens commun, produite aux premiers actes; tout maintenant se lézardait et craquait; la pluie jetait bas les plâtres. Des flaques de boue engluaient les allées; les gazons piétines, les fleurs mortes donnaient au Champ-de-Mars la désolation d'un cimetière en novembre. Dans les étalages,», les poussières avaient mis leur manteau vilain, les costumes se fripaient ; quand tout fut fmi et que les derniers tenants ayant fermé boutique s'avancèrent en bande par la grande porte d'Iéna, ils donnèrent l'impression de cette descente de la courtille mélancolique autrefois aperçue le mercredi des Gendres après les ca- A alcades du mardi gras.

Madame de l'ourtalés en i86q

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