‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 14 sur 41 · CINQUIÈME DISSERTATION · texte numérisé non relu

CINQUIÈME DISSERTATION

SUR LES DIFFÉRENTES PARTIES DU DISCOURS : SUR LES NOMS ET LEURS PROPRIÉTÉS ; SUR LES 'ADVERBES , LES CONJONCTIONS , ETC.

Des Noms,

L'ordre grammatical sembloit devoir in'engager à parler des noms avant de parler des verbes; mais comme je dois faire ici beaucoup d'usage des réflexions que j'ai hasardées sur le verbe substantif, je n'ai pu me dispenser de îes faire précéder, pour me rendre intelligible. Je ne sais si je pourrai y réussir, autant que je voudrois, dans la matière que je traite. Pour découvrir le sens propre d'un nom ou d'une particule, il faut quelquefois une précision et une logique , à laquelle le commun des lecteurs est peu accoutumé. L'habitude de notre langue maternelle nous fait sentir la force des termes mieux que toutes les définitions; mais quand il s'agit des langues mortes, on ne trouve pas toujours des équi- *valens pour en exprimer l'énergie. D'ailleurs, quand l'idée attachée à un mot est une idée simple, comment la développer? Les phrases ne servent qu'à l'obscurcir, et souvent l'explication est moins claire que l'énigme. Je ne suis donc que trop bien fondé à

demander ici de l'indulgence, et je l'attends de l'équité des lecteurs.

Mais s'il y a de la difficulté à faire l'analyse des termes d'une langue que Ton veut apprendre, l'avantage que Ton en peut tirer mérite que Ton essaie de surmonter cet obstacle. En faisant travailler le jugement de concert avec la mémoire, celle-ci se trouve bien soulagée; les rapports des objets sont autant de points fixes où elle s'accroche. Une grammaire qui ne contient que des règles en petit nombre est nécessaire pour les enfans; celle qui rendroit raison de tout, seroit la grammaire des philosophes et des hommes raisonnables.

J'ai remarqué, en finissant la troisième dissertation , que les terminaisons des substantifs sont trop uniformes, pour être un effet du hasard; il est donc à propos d'en rechercher l'origine. Cette discussion fera sentir de plus en plus la nécessité de recourir, dans toutes les langues, aux racines monosyllabes. Sans vouloir épuiser cette matière qui nous mèneroit loin, j'en dirai assez pour montrer la route à ceux qui voudront pénétrer plus avant.

Rien de plus commun que les noms terminés en on dans nos quatre langues; ne seroit-ce pas la racine jN, pH (on , hon) qui est le verbe ou participe substantif, wv en grec, ensen îatin? Cette particule, ajoutée au monosyllabe significatif, exprime l'existence absolue y un être subsistant > et c'est justement ce que nous entendons par nom substantif. Ainsi p¥'H (ratson, rasson) bienfait , grâce , est composé de la racine ri (rats, rass) grâce , et p (on) ce

100 ELEYiENS PRIMITIFS

qui est: c'est comme si l'on disoit ce qui est grâce ; et l'article H (ha, lie) que l'on ajoute au nom ainsi caractérisé, est une nouvelle enseigne pour le reconnoître et pour le distinguer de toute autre partie du discours. La même terminaison fait le même effet dans les autres langues ,, non-seulement dans les substantifs j mais encore dans les participes. Si ou l'ajoute a la racine du verbe en grec, elle produit le participe; par conséquent^ d'un verbe elle fait une espèce de nom : tu7ttco, Tuirrcoy, tu^w-, tu\Locv, tu- Trot», TUTTGov. Elle dénote encore le participe en latin, amOj amans, audio, audiens ; enfrançois, aimant, écoutant , etc. ; les voyelles sont changées , l'énergie est la même.

Mais si telle est la force de cette terminaison , pourquoi n'en dirions-nous pas autant des autres, ap', vjp, up, eç, nç, iç, oç , en grec; as , es, us, um, en latin, et des syllabes qui leur correspondent en françois ? Toutes ces syllabes ont une ressemblance égale avec les inflexions que j'ai données du verbe substantif, et leur destination ne doit pas être différente.

Cette formation des noms me fait soupçonner que la terminaison rP(iah), dans les noms propres hébreux, pourroit bien signifier tout autre chose que ce que Ton croit communément. C'est, dit-on, le nom de Dieu, ajouté par piété à un nom d'homme. Ainsi îTHïy (hazariah) signifie secours de Dieu, Ti^^n (hananiah) grâce ou do?i de Dieu. Celui-ci n'est point différent de Osoc^oaioç, ou Szoêoroç, Deodatus, Dieudonné. Cela paroît d'abord probable^ puisque TEcriture nous fournit d'autres exemples du nom de Dieu

ajouté kim nom d'homme. Mais suivant cette règle, Abia ou Ablas signifiera donc le père de Dieu ; A domas , le seigneur de Dieu; Melchias , le roi de Dieu , et ces noms seront autant de blasphèmes. Quand , par une construction différente, on supposera qu'ils signifient, l'un, Dieu le père, l'autre, Dieu le seigneur, le troisième, Dieu le roi, ils n'en seront pas plus convenables a des hommes.

Ne seroit-il pas plus naturel de croire que H,) (iah) étant le verbe substantif, et signifiant celui qui est, quand on le donne à Dieu, il le signifie de même quand on le donne aux hommes; qu'ainsi dans les noms précédens, il exprime celui qui est secours, celui qui est grâce, celui qui est père, seigneur ou roi? Dès lors on comprend que cette terminaison a dû être fréquente dans les noms propres, parce qu'elle désigne très bien une personne, ou un être subsistant. On sent par-là même qu'elle n'est pas différente des substantifs chaïdéens, syriaques, grecs, latins, ou H? , ici, in, ia, ius. Elle peut cependant avoir encore une autre signification, comme on le verra au g. 5 ci-après. Il y aura d'autres observations a faire plus bas sur l'usage que Ton prétend que les Hébreux ont fait du nom de Dieu dans le discours; mais il n'est pas nécessaire d'insister davantage sur les terminaisons qui n'ont pas d'autre force que celle-ci.

102 ELBMENS PRIMITIFS

Des genres et des diminutifs.

Toutes les grammaires nous enseignent que les noms hébreux terminés en H& H% rfi (eth, ith,oth) sont du féminin; que cette terminaison est analogue à celle du cbaldéen et du syriaque , qui finissent ordinairement les féminins en HH (tlia ou tho) précédé d'une vojelle ou d'un e muet; mais je ne me souviens pas d'en avoir vu la raison nulle part. Pour la comprendre, il faut faire attention que cette même terminaison est fréquente en françois dans les dirais nutifs; que ces syllabes signifient, par conséquent , petitesse ou diminution; comme rrrraw en grec , petit ou moindre. Or., dans toutes les espèces d'animaux, 3a femelle est ordinairement l'individu le plus petit et le plus foible : le mâle, au contraire, est le plus grand et le plus fort. îl étoit donc naturel de désigner le féminin par un diminutif. Puisque l'occasion se présente de parler de cette espèce de noms, il est bon de les considérer dans nos quatre langues.

En françois les noms en et ou en ot sont des diminutifs : cochet signifie un petit cocj , maisonnette , une petite maison , Pierrot est le diminutif de Pierre, et a d'abord été donné aux eu fans. Le peuple fait grand usage de cette terminaison dans les patois, parce que, ramenant sans cesse l'idée de petitesse et d'enfance, elle marque une espèce de familiarité, il y a lieu de penser qu'en hébreu , l'addition H) (oth) a la fin du nom a quelquefois produit le même effet de diminuer, sans changer pour cela le genre. Ainsi

l'on disoit DVlD (pittitn) des morceaux , et QVfir© (pethothim)ûfe petits morceaux. Les rabbins disent encore nTtS (pachot) peu, un peu, de HD (pacb) coupure, retranchement , avec îa terminaison diminutive, et ce terme subsiste encore dans quelques patois.

Ne seroit-ce point îa raison pourquoi on trouve si souvent en hébreu des noms féminins, ou terminés comme les féminins, joints à des adjectifs ou des participes masculins? C'est sans doute parce que cette terminaison ne sert point alors à marquer le genre, mais a faire un diminutif. Par-là on explique sans aucun mystère pourquoi Salomon s est nommé dans l'Ecclésiaste , Pbîlp fcoheletb) concionator , avec la terminaison féminine, ou plutôt diminutive; c'est par modestie.

Les Grecs formoient leurs diminutifs en ibv; ir&iç; 7zaiOQç , un enfant , itmèfoet , un petit enfant. Et les Latins imitèrent cette formation dans homuncio, homuncionis , un petit homme. C'est encore la méthode du syriaque : "Û ou K"Q (bar ou bro) fils, ÎUTO, Qwouno) petit-fils; HUH (acho) frère, X2T\X, (achouno) petit frère. Les syllabes ov, tv, Sv se retrouvent en grec avec la même signification, dans 8woç petit garçon, wwri petite fille, et en latin dans hinnulus , petit d'un animal. Aussi les avons-nous prises en françois pour terminaisons dans plusieurs diminutifs; de blond nous avons fait blondin, poupée a produit poupin et poupon. Il est même ordinaire de terminer ainsi les noms propres de biles dans le langage familier, J canne ton , Fanchon , Alison ,

i(H ÉLEMENS PRIMITIFS

etc. Nous pouvons présumer que ces syllabes ont eu le même sens en hébreu , puisque plusieurs ont traduit TO (Jinnon) , ps. 72, ij, par films. Dans ce terme, il n'est pas difficile de reconnoitre notre adjectif jeune , qui est quelquefois synonyme à petit. îl n'y a qu'un sifflement ajouté à la racine on, in, un, et les Latins Font encore allongé dans juçenis*

Ceux-ci, pour faire leurs diminutifs, mettoient à la fin du nom ellus , Mus , ulus. On sent d'abord que c'est la même chose que nos noms françois en aille, en Me, en ouille, qui marquent du mépris, parce qu'ils ont la signification diminutive. Cette même racine se reconnoît en hébreu , dans ^ vK (elil) , un rien , un néant , quelque chose de peu de valeur', dans les mots grecs olooç, ouÀtoç, méchant, mauvais; dans les adjectifs vil et vilis , auxquels on a joint le sifflement du Fau lieu d'aspiration. L'ancienne terminaison des substantifs françois en et étoit diminutive; on disoit coutel, martel , corde l , pour couteau, marteau, cordeau; et celle-ci fait encore sentir sa force dans pigeonneau, perdreau, etc. , pour exprimer les petits du pigeon et de h perdrix.

Les noms diminutifs ont ensuite formé des verbes, comme ustulare , modulari ; en latin; grelotter, rimailler, en françois, etc.

Des nombres»

Les pluriels en hébreu sont terminés en Q^ou en ni (im, aïm, oih), parce que ces diverses syllabes.

expriment pluralité ou multitude; ON (em) Jérém. i5, 18, est traduit dans le Targum troupe ou armée; Q1X et nfàH (orn et oummali) signifient un peuple, un grand nombre d'hommes. C'est l'adverbe oc,ua des Grecs, union, assemblage , par conséquent pluralité. En changeant l'aspiration en/, nous en avons formé l'adjectif jumeau^ jumelle , qui signifie double, et en y ajoutant un n paragogique, les Latins ont fait nain, enim, conjonctions copuîatives.

Le chakléen et le syriaque terminent ordinairement les pluriels en p (in) qui est la même racine que im, et quelquefois les Hébreux ont fait de même. Hi (oth) , seconde terminaison des pluriels, a la même force que CT (im); F\H (eth) en hébreu, rn en grec, et en latin, et en françois^ sont des conjonctions qui expriment addition, conséquemment pluralité. Voilà pourquoi les verbes latins en ito sont fréquentatifs, expriment la répétition d'une même action, et les noms en HH (tha, tho) précédés d'une voyelle ou d'un e muet, en hébreu, en chaldéen^ en syriaque, sont emphatiques selon les grammairiens, ou augmentatifs. Dans toutes ces terminaisons, il n'y a que la voyelle de changée, le sens demeure le même. On remarquera que les pluriels grecs et latins^ qui ne sont différens du singulier que par des changemens de voyelles, ne sont pas aussi expressifs.

On m'objectera sans doute que je donne ici à la terminaison en oth une signification toute différente ç!e celle de l'article précédent; là elle exprime re-~

tranchement ou diminution, ici addition et quantité. J'en tombe d'accord. J'ai averti dans la première dissertation^ §. g, qu'il en étoit de même de presque toutes les racines des langues; je crois même avoir prouvé que cela ne se pouvoit faire autrement.

Dès que l'on comprend l'énergie du pluriel en hébreu, on n'est plus étonné de le voir souvent employé pour le singulier, surtout quand il est question d'un objet dont on veut donner une grande idée. La syllabe CD'' 0m) signifiant addition et pluralité , exprime encore quantité et grandeur, c'està-dire augmentation de qualité dans le sujet, aussi bien qu'augmentation dans Je nombre; c'est une analogie constante dans toutes les langues.

Cela supposé, je ne suis plus scandalisé de ce que Moïse met le nom de Dieu au pluriel , dès le premier verset de la Genèse; je n'ai garde de soupçonner qu'il ait voulu insinuer la pluralité des Dieux , puisque le verbe qu'il y joint est au singulier. Je comprends qu'il aMitOVÙN (elohim) au pluriel, pour exprimer le Très-Haut d'une manière plus énergique, en donnant à ce nom une terminaison augmenta tivè. Dans le même verset il a dit ODttf (schamrnaïm) les deux y pour le êiel, c'est-à-dire , selon la force du terme, le lieu le plus élevé, et ce lieu ne sauroit être au pluriel. Je conçois encore pourquoi l'on trouve fréquemment en hébreu des noms propres d'hommes au pluriel, c'est pour les rendre plus expressifs : pourquoi le chaldéen et le syriaque fout grand usage des noms emphatiques qui ont la terminaison équivalente au pluriel, c'est

pour donner une plus grande idée de l'objet dont on parle. Je vois enfin pourquoi ces noms pluriels sont joints à des adjectifs, ou a des participes singuliers; c'est qu'alors leur terminaison n'est point destinée à marquer le nombre, mais à donner au nom un sens plus étendu; et cet hébraïsme si extraordinaire ne fait plus difficulté.

Enfin les pluriels en chaldéen et en syriaque sont souvent terminés en N1, j'en conclus que cette syllabe signifie pluralité, comme les précédentes ., ou augmentation; que la terminaison iT (iah) qui est commune dans les noms hébreux , n'a souvent d'autre force que d'augmenter le sens de la racine; que c'est conséquemment la même chose que IV (iah) nom de Dieu, exprimant Y Etre supérieur, Y Etre souverain, comme on le verra, huitième dissertation, §. 5.

§■ iv.

Des adjectifs et des degrés de comparaison.

Nous appelons adjectifs les noms qui expriment un attribut et l'objet qui Je possède; bon, par exemple, exprime la bonté et le sujet où elle réside; si nous disions la bonté, ce seroit l'attribut séparé de son sujet. Les adjectifs hébreux expriment ordinairement l'un et l'autre sans distinction ; 3Tû (tob) le bon et la bonté , le concret et l'abstrait. Leur énergie ne peut être bien rendue que par les adjectifs neutres grecs et latins ., xdXov, àycov, bonum , sanction .

Lorsque par une précision métaphysique, nous

séparons la qualité d'avec son sujets lorsque nous disons bonté y sainteté, ces termes deviennent des idées universelles, plus expressives par conséquent que l'adjectif, et sont une manière très naturelle dont l'hébreu exprime le superlatif. Cette phrase, Dieu est la sainteté y signifie que Dieu est toute espèce de sainteté, qu'il est la sainteté dans toute son étendue, lorsqu'elle n'est plus limitée à un sujet particulier. Nous nous servons fort heureusement de la même façon de parler en françois, quand nous disons cet homme est la sagesse même , cela signifie qu'il est très sage.

Comme ce tour de phrase n'est point dans le génie du grec et du latin , les interprètes se sont trouvés fort embarrassés de rendre dans ces deux langues l'expression D^tSHpn EHp (kodesch, hakodaschim) si fréquente en hébreu. Ayiov twv ayiwv , sanctum sanctorum, est un barbarisme qui ne répond pas à l'hébreu , ce génitif y est étranger : il y a littéralement sanctum sancta , ou sanctitas sanctitates; le saint au singulier, et les saints au pluriel, la sainteté et les saintetés ; ou plutôt la sainteté très sainte, sanctitas sanctissima , parce que le pluriel signifie ici augmentation de qualité, et non pas pluralité.

ïl y a d'autres manières d'exprimer les degrés de comparaison en hébreu, que l'on peut voir dans toutes les grammaires : bonum prœ vino , pour mêlais vino ; bonum valde, pour optimum; pulchra inter mulieres, pour pulcherrima. Cela est sans difficulté,

Mais les grammairiens prétendent que les Hébreux se sont encore servis du nom de Dieu pour exprimer le superlatif, qu'ils ont dit, ps. 80, 11, bN"^Htf (arzé-el) cedrosDei, pour cedros altissimos; ps. 56, 7, bN-^Tin (barré-el) montes Dei, pour montes altissimi; Gen. 1, %, ÊDVmK HTl (rouach éloliim) spiritus Dei, pour spiritus vehementissimus . On pourroit même confirmer cet usage par des expressions semblables dont le peuple se sert. Il dit un temps de Dieu, pour un temps beau et favorable; du pain de Dieu, pour du pain excellent; ainsi nous disons un vin des Dieux , pour un vin exquis.

Ces exemples ne suffisent point pour me persuader : les deux premiers peuvent signifier seulement que le temps favorable et le bon pain sont un don de Dieu et viennent de lui; le troisième est une allusion au nectar fabuleux des poètes. Sans vouloir révoquer en doute l'attention que les Hébreux a voient pour la Divinité, on peut donner un sens plus simple aux passages cités. Puisque El ou Elohim, attribué à Dieu, signifie Très-Haut, il n'est pas étonnant qu'il le signifie aussi , lorsqu'il est attribué à une créature; ainsi arzé-el exprime très littéralement et sans aucun mystère des cèdres très hauts, et harré-el des montagnes très hautes.

On m'opposera qu'ici le substantif est au pluriel, et que le nom que je prends pour adjectif est au singulier; que d'ailleurs ce substantif est en état de construction, et suppose un génitif après lui. J'en conviens. Mais si l'on se rappelle ce que j'ai dit, que l'adjectif cbez les Hébreux signifie le sujet et sa qna-

lité, le haut et la hauteur, on sentira qu'ils ont pu dire des cèdres et des montagnes de hauteur, pour des cèdres et des montagnes élevés , et qu'il n'y a rien en cela de contraire à la grammaire. Quand même je m'éearterois de ses règles , je ne croirois pas commettre un attentat; elles ne sont pas si sûres que celles de l'arithmétique. On le verra dans la dissertation suivante.

Rouach elohim de la Genèse peut très bien signifier que Dieu lui-même souffloit sur les eaux, et qu'il étoit la cause immédiate du vent; l'écrivain sacré, ne supposant encore rien de créé que le ciel et la terre, n'a pas pu supposer qu'il y eût déjà une cause naturelle du vent. C'est sans doute pourquoi le Targum a traduit : Et ventus àfacie Dei sufflans super aquas , ou ab ore Dei. Sans recourir à cette raison. Moïse n'a-t-il pas pu dire un vent très haut , pour un vent violent , comme nous disons que le vent se lève,, quand il devient plus fort?

Pour exprimer le superlatif en syriaque, on met le monosyllabe DVû (tob) bon devant l'adjectif. Tobgadol, fort grand. C'est à la lettre bon grand; et cette manière de parler est encore usitée en françois parmi le peuple : un bon grand habit est un habit fort long. Elle est équivalente à bien grand et beau grand, dont on se sert encore. L'ancienne expression moult grand , est la même que gadol méodde ] hébreu, magnum valde. Il y a même des contrées en France où les paysans se servent de l'adjectif gros pour exprimer le superlatif. Ils disent dans leur patois gros beau pour fort beau.

DES LANGUES. Hi

Toutes ces façons de s'énoncer, qui nous paraissent barbares, n'ont au fond rien de plus bizarre que celies dont se servent les langues que nous appelons polies. En françois, très ou fort, mis devant l'adjectif, marque le superlatif; or très est le même que les racines hébraïques, )% P""li tZrl (rez , rets, ress), et Tpiç en composition grecque; elles signifient grandeur j qualité, supériorité ; -picakSioç, très heureux. Fort est l'adjectif yor/w des Latins , parallèle à "Q et "fi (bor et phor) de 1 hébreu , et qui se retrouve en grec dans ol^aupoç.foible, débile; il correspond encore a l'adverbe valde tiré de l'adjectif validas. Ainsi le superlatif très beau, ou fort beau , considéré indépendamment de l'usage , n'est ni plus expressif, ni mieux imaginé que bien beau, moult beau, ou gros beau.

Les degrés de comparaison qui nous semblent si élégans en grec et en latin, n'ont pas été formés par une mécanique différente ; Tipoç , qui exprime le comparatif en grec, est la syllabe T1 (ther) qui signifie en hébreu grandeur, supériorité , excellence ; "W (Jether) plus ou plus grand / TP (jather) bon , excellent, supérieur : razoç, marque du superlatif, est de même la racine PPi (thath) hauteur, grandeur , grosseur, d'où est venu notre substantif tête, la partie la plus élevée; twv, autre comparatif, est l'hébreu [Ni |J7(on, bon) force ou grandeur ; et tcrroç , pour le superlatif^ est îtfNi Vîy (isch , hisch) grand ou élevé.

En latin, or, ior, terminaisons du comparatif^ sont tirés des monosyllabes "1H ■> "IJ? (hor) grandeur,

élévation, d'où vient le grec opoç, montagne: ssimus pour le superlatif, n'est point différent de l'hébreu ODi Dl^ (sim, ssini),nidu fvançois cime et sommet; rrimus, autre superlatif, est encore l'hébreu Q"! (roum) hauteur, et le grec fipi'pn , force, puissance, supériorité. Ces signes de comparaison n'ont donc rien qui les distingue des précédens, sinon qu'ils sont mis après l'adjectif qu'ils augmentent, au lieu que les premiers sont placés avant lui. Au reste , même méthode , même analogie partout.

Des adverbes.

La plupart des adverbes dans les langues ne sont que des noms, et ne forment aucune difficulté pour la grammaire. Si on les a considérés autrement en hébreu, si l'on a traduit sanguines innoxiè , au lieu de sanguines innoxios , 5 Reg. 2, 5i, pour avoir le plaisir de faire un hébraïsme , et maintenir une ponctuation défectueuse, c'est une erreur dont il seroit temps de revenir. Il y a cependant quelques adverbes qui méritent attention, et qui nous fourniront occasion de parler des noms qui désignent les qualités abstraites, ou la manière d'être des choses. Tels sont en hébreu quelques adverbes terminés en ith, comme rVHlîT (jehoudith) fudaicè, à la juive; fWIK (aramith) syriacè ; rPJIVIp (kedoramthj tristement j Malach. ,5, i4- C'est la formation ordinaire des adverbes dans le syriaque.

Il est clair que cette terminaison en ith est la même chose que l'adverbe latin ita; ainsi, de cette

manière , jehouditk signifie à la lettre Judœus ita , ut Judœus. Voilà pourquoi les noms latins en itas expriment les modes, les qualités , la manière d'être deschoses; quantitas, bonitas, sanctitas. Ilssontaussi terminés en itia, qui est la même racine, j us t itia, sapientia; en itus , comme hahitus , sonitus; en itudo , fortitudo, sanctitudo , et ces terminaisons sont à peu près les mêmes en françois: Les noms grecs en otvjç leur sont encore semblables, àyaQctyjç, àyioryjç.

Mais la plupart des adverbes et des noms qui marquent la manière en françois, sont terminés en ment -.fortement , saintement , dune manière forte> d'une manière sainte ; un vêlement, c'est une manière d'être vêtu; le sentiment, c'est la manière de sentir. Tels sont aussi les noms latins en men et mentuni : munimen , munimentum y falcùnen, fuicimentum. Cette terminaison en men est sûrement la même racine que notre substantif manière , qui est plus simple dans mine , figure, apparence, et qui se retrouve en hébreu sans aucun changement; PD, pD (min, moun), figure, apparence ) ressemblance.

Il est encore en latin un grand nombre d'adverbes en ter, qui marquent la manière, prudenter, fortiter , et cette terminaison est relative au mot hébreu 1D, "INH (thar, thoar), air , figure, manière. De même les adverbes grecs en o>ç qui ont le même sens^ cppovtpcoç, hyupooç, sont formés de la particule u>ç, sicut, par lajmême méthode que les adverbes hébreux en ith; et ce monosyllabe coç est exactement

parallèle aux racines ffli ÎJ7, tï (hoz, hiz„ ziz), figure, ressemblance, apparence. Ainsi, avec le secours des monosyllabes, tout se développe; et nous apercevons l'analogie des langues.

S- vi.

Des particules ou liaisons du discours.

Presque tous les termes qui servent à lier les différentes parties du discours sont monosyllabes; ce sont par conséquent autant de racines , mais il n'est pas aisé d'en découvrir la signification précise. Dans les langues polies et cultivées, les grammairiens exercés à la logique ont subtilement distingué les divers usages des liaisons ou conjonctions : les unes sont pour affirmer, les autres pour nier ou séparer, celles-ci pour rendre raison, celles-là pour conclure. Rien n'est mieux entendu que cette distribution, et ne contribue davantage à la clarté du discours. Mais les Hébreux emploient presque indifféremment leurs conjonctions à toutes sortes d'usages; souvent ils les prennent dans le sens le plus opposé. Lorsque les grammairiens ont voulu comparer les particules hébraïques avec celles du grec et du latin, souvent ils n'en ont pas pris le sens, et ils ont bâti sur cette comparaison fautive des règles sans fondement. La force radicale de la plupart de ces monosyllabes n'est autre que de lier les membres dune phrase, de mettre une relation, une dépendance entre ce qui précède et ce qui suit; voila leur unique destination.

DES LANGUES. irj

On nous dit que DN (eth)en hébreu, rv (jath) en ehaldéen, placé après le verbe, désigne que le nom suivant en est le régime. Cela est vrai, si ce verbe exige un régime. Mais si l'on conclut de là que ce nom suivant est à l'accusatif, et qu'en traduisant Ton s'obstine à le rendre par l'accusatif grec ou latin , souvent on fera ou un barbarisme ou un contre-sens. Eth hébreu n'est point différent de et conjonction latine et françoise^ ni du grec in ; c'est une liaison et rien davantage. Par conséquent , après un verbe passif ou neutre , il ne désigue point le régime, mais le nominatif du verbe. Exod. io, 8. DEP'W nt^D HK ( vajjouschab eth Moseh), et revocatus est Moïses. Si ce verbe, pour être traduit, demande un datif, il est clair qu'il faut mettre un datif, sans s'imaginer qu'alors la construction est différente de l'hébreu. Eth entre deux substantifs se traduit par et ou par cum : O^tf HN CP¥ (tsijjim eth ijjim) dracônes cura faunis , dracones et Jauni , Jerem. 5o, 5g. Cette seule remarque anéantit au moins vingt hébraïsmes.

Eth n'étant qu'une simple liaison., se trouve souvent remplacé par^) (lé) qui est une autre liaison. C'est la méthode ordinaire du syriaque, pour désigner le régime du verbe. Cej est notre vieille préposition lé , qui n'est plus en usage qu'avec les noms de lieu : St.-Denys lé Paris, St.-DenysprèsParis. Elle subsiste encore en latin dans levir, beau-frère , que les grammairiens ont ridiculement expliqué par lœvus vir. C'est la racine du verbe grec Xô>, kîç, désireras attacher, vouloir ; etdenotre vei befrançois //<?/'.

116 ELÉMENS PRIMITIFS

Lé ne signifie donc qu'une liaison entre ce qui précède et ce qui suit; voilà pourquoi il se met entre deux substantifs comme la conjonction précédente, et peut se traduire par et. Gen. 16 : Q^Db CD VOk (ben maïm lé maïm) inter aquas et aquas.

Comme cette conjonction lé se trouve mise pour ad, autre liaison, et peut être rendue alors par le datif latin, lorsque les grammairiens l'ont vue entre un verbe et un nom; ils ont conclu que ce nom étoit au datif, et que le verbe hébreu gouvernoit le datif, au lieu que le verbe suivi de eth gouvernoit l'accusatif. Mais supposer en hébreu un datif et un accusatif^ cest vouloir parler latin en hébreu. Ils ont cru conséquemment que pour traduire à la lettre les mots de la Genèse ^ il falloit dire inter aquas ad aquas, ce qui seroit un contre- sens.

Une nouvelle preuve que eth et lé ne sont autre chose que des conjonctions qui marquent une suite, une dépendance, c'est que souvent ils sont répétés entre plusieurs substantifs qui ont rapport au même verbe. Gen. 4^> 29 : Et vocavit le filiuin suum lé Joseph; i Sam. 5,5: Pasces eth populum meum eth Israël. Voilà pourquoi lé se met encore entre le verbe et l'infinitif qui suit : Voluit lé pernoctare , entre le substantif et le participe : Erat porta lé claudenda; entre la préposition et son régime : Inde à le diebus ; entre deux substantifs, pour marquer le second au génitif, Gen. 16, 14 : VD "1N3 (iiéer le-chaj) puteus vwentis.

Au lieu de eth et lé, on trouve quelquefois D

(mi) pour marque du régime; i Sam. 25, 1 5 : Considerate et videte mi omnia latibida. Il est \rai que mi est ordinairement préposition équivalente à ^.r ou de ; mais on en concluroit très mal qu'il a ici le même sens, et qu'il faut traduire à la lettre videte de omnibus latibulis. Ce seroit supposer un hébraïsme ou plutôt un solécisme où il n'y en a point, et on n'en a que trop supposé qui n'ont pas plus de fondement.

Enfin, au lieu de eth , le régime se marque encore par jHi !DiQJ7(el, ké, him), qui sont d'autres liaisons, et qui ont toutes la même force.

s- vu.

Du relatif.

Ce que nous appelons relatif dans les langues, est une syllabe simple dans la plupart ; oç, r,, o en grec; qui, quœ, quod, en latin; qui y que , en françois; Hi ttf, Hîi Tï (ha, sche, zeh, zou), en hébreu, mais le plus commun, c'est IfcW (asker, ascher, asser). Les grammairiens, ne sachant à quelle racine le rapporter, l'ont mis au nombre des mots primitifs; mais c'est un primitif 'qui n'a pas de dérivés, un père sans enfaus. Il n'y a pas de doute que sa vraie racine ne soit *1t^(scher, sser) lier, serrer; c'est le latin assero, et le grec etipa. Il signifie et il est liaison, parce qu'il marque relation entre ce qui précède et ce qui suit. Si on examine bien la force du relatif en général , ce n'est rien autre chose. Dans cette phrase, Dieu qui voit tout y nous considère; c'est comme s'il y avoit, Dieu lie a. voit tout, nous considère.

Le relatif en grec n'est qu'une voyelle aspirée; aussi a-t-on vu dans la troisième dissertation, §. i „ que les voyelles, seules ou au commencement du mot, expriment souvent liaison ou relation : de-la on peut tirer une nouvelle conséquence; qui, quœ , en latin; qui, que , en françois, ne sont point différensde O (kl) en hébreu, que Ton traduit sans nécessité par quod ou quia, lorsqu'il désigne le que adverbe, qui ne s'exprime point en latin. En effet, M se trouve en hébreu pour simple relatif; Levit. 27, 2, fôvBP *>2 Wtë (isch ki japhli) , komo qui spoponde rit , et de même , Gen . 5 , 1 g.

Conséquemment ce même ki n'est pas autre chose que %ol{ en grec, conjonction, que final en latin» Quod relatif ou adverbe, est donc la même syllabe que *Di 1p (cad, kad, quad) en hébreu, d'où sont venus TpJ7 (hakad) lier , garotier y le grec xyjiîçua) , contracter alliance, le ■ latin chorda, le françois corde, par l'addition d'une ?-, addition qui ne se trouve point dans les patois où l'on prononce code.

Gela est si vrai, que cette même particule kad se met en syriaque devant le participe, pour lui servir d'article ou de relatif; au lieu de kad, on y met quelquefois 1, (dé) autre relatif, qui est la racine du verbe grec <M*> , lier, et que nous retrouvons dans la préposition latine de qui signifie louchant.

Cette étymologie du mot asker, liaison, nous fournit une explication bien simple d'un passage qui a occupé les grammairiens, Num. 16, 5 : Dominus manifestahit V "IJ^KTN (eth ascher îo); c'est, disent-ils, à la lettre, Dominas manifestahit quem eif

pour manifestabil euni qui est ei. On conviendra que cette construction est louche et obscure. L'embarras disparoît, si on suppose que ascher n'est pas ici simple relatif, mais un nom qui signifie lié , attaché; Dominas manifestabit ligatum ei, ou adhœrentem sibi : Dieu fera connoftre celui qui lui est attaché.

Le relatif s'exprime encore en hébreu par ha, hé, zeh, zou, pronoms démonstratifs, et par ve , qui est la plus commune de toutes les liaisons.

Une fois convaincus de l'équipollence de toutes ces syllabes, nous comprenons pourquoi ascher et ve s'emploient en hébreu dans tous les sens des différentes conjonctions grecques et latines; c'est que ces conjonctions, dans leur origine, n'ont pas une autre énergie que ascher et ve liaisons; c'est iniquement l'usage qui les a modifiées dans la suite, qui a rendu leur sens moins étendu, en ne mettant chacune d'elles que dans certains cas^, pour lier les membres de la phrase. Malgré cette modification , plusieurs se trouvent encore employées dans dix ou douze sens analogues; lin, en grec, se met pour super, à, de, coram, apud, in, sub , ultra, prœter, ad , juxta , propter, post , per, contra, usque ad. Ad en latin signifie souvent in, prope , circa, circinn, versus, prœ, post , propter, pro , ante , prœter, secunduni ,. adversùs. Les Latins ont beaucoup alongé les conjonctions en les joignant : naniy enim, etenim , quianain, quoniam, quandoquidern , ver uni enim vero, etc. Ce n'est que la répétition et le mélange des liaisons monosyllabes. Les Hébreux en ont usé de m'ênie,

et c'est un des exemples les plus sensibles de la manière dont les mots ont été composés dans toutes les langues.

On pourroit pousser plus loin ce détail; mais à laide du dictionnaire des racines, il sera facile de le prolonger tant qu'on voudra. Je tâcherai de n'y omettre aucun des monosyllabes usités dans nos quatre langues, et de rapprocher leurs significations autant qu'il me sera possible; opération trop négligée jusqu'ici, Ce n est qu'en les comparant entre eux qu'on en peut découvrir le vrai sens, et cette attention me paroît nécessaire, pour bien sentir ce que les langues ont entre elles de commun, et ce que chacune délies a de particulier.

« §. VIII

Pourquoi l'on admet plusieurs dialectes en grec , non en latin , ni en françois.

Comme les différentes \illes de la Grèce formoient autant de petits états séparés^ où les arts et les sciences étoient a peu près également cultivés , leur langage, quoique divers, devoit être également poli. Les mœurs des Grecs mettant plus de liaison entre le peuple et les grands qu'il n'y en a parmi nous, tout le monde contractoit aisément la délicatesse de l'oreille, et l'habitude de prononcer purement. Il n'y avoit pas dans la Grèce une ville capitale ^ une cour de souverain où les savans et les écrivains eussent intérêt de se rassembler^ et qui fut en droit de donner le ton aux provinces. Athènes , quoique plus polie que les autres villes, n 'avoit point

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d'autorité pour leur faire adopter sa prononciation ou ses idiotismes. Un poète , un orateur qui écrivoit au-delà de l'Hellespont, sur d'être entendu partout, parloit à ses concitoyens leur propre langage, sans s'embarrasser si l'on parloit mieux dans FAttique ou le Péloponèse. Plusieurs dialectes ayant été ainsi mis en usage par de bons auteurs, ont mérité une considération a peu près égale. Ce qui a rendu la langue grecque si abondante, c'est nonseulement parce que l'on parloit de tout en public, mais encore parce qu'elle renferme tous les termes qui ont été en usage cbez plusieurs peuples, et dans un espace de pays assez étendu.

Elle le seroit encore davantage, si nous connoissions un plus grand nombre de ses dialectes , mais plusieurs sont demeurés dans l'oubli. Les Spartiates, par exemple, ayant toujours été grossiers et comme barbares à l'égard des autres Grecs, et plus jaloux de former des soldats que des écrivains, leur langage particulier est presque inconnu. On ne trouve dans les anciens auteurs et dans les Dictionnaires, que quelques-uns de leurs termes, et quelques vestiges de leur prononciation qui étoit fort dure et analogue à leurs moeurs. Ainsi le dialecte laconique a péri. Quand on pourroit le retrouver, il seroit inutile pour l'intelligence des auteurs grecs; aucun n'a écrit dans ce langage. Il faut dire la même chose de celui des Macédoniens.

Le latin eut une destinée très différente. Il n'a commencé a être cultivé qu'à Piome et dans le temps de la chute de ia République, c'est-à-dire, lorsque

cette ville étoit maîtresse de toute l'Italie, et que tous les peuples latins avoient une relation nécessaire avec elle. Il falloit, pour parler poliment cette langue, parler comme on faisoit à Rome, au barreau, et sur la tribune aux harangues, seul théâtre de l'urbanité et de l'éloquence latine. Nous ne connoissons, par conséquent, d'autre latin que celui des Romains. Le langage des autres cantons de l'Italie devint particulier au bas peuple de chaque province; aucun écrivain ne s'avisa de composer dans le patois des Toscans ou des Insubres. Il n'est donc pas étonnant que les termes et les idiotismes usités seulement chez ces peuples soient ignorés^ et que le latin soit ainsi moins riche et moins abondant que le grec.

La même chose est arrivée à l'égard du françois. Nous n'entendons sous ce terme que le langage qui se parle dans la capitale et à la cour de nos rois ; langage que les personnes polies de chaque province sont dans la nécessité de copier, et dont tous les écrivains sont obligés de se servir. On n'a composé eu gascon, en picard, ou en tel autre jargon, que quelques poésies ou cantiques à l'usage du bas peuple. Aucune raison ne peut engager les particuliers d'une province a imiter le patois d'une autre. Il est naturel qu'il demeure enseveli dans le canton où il est usité , et qu'il ne soit point regardé comme faisant partie de notre langue.

Si par un ordre de choses tout différent, chacune de nos provinces étoit demeurée indépendante, et qu'il se fût trouvé dans toutes ces diverses contrées un nombre d'exceilcns écrivains qui eussent corn-

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posé chacun dans leur langue maternelle, qui fussent ainsi parvenus à la polir et à la faire connoître, il est clair qu'alors le françois, ou plutôt la langue de France seroit la réunion de tous ces jargons divers, qu'elle seroit infiniment plus abondante qu'elle n'est; qu'un glossaire qui en rassembleroit tous les termes, seroit pour le moins aussi étendu que le dictionnaire grec le plus complet.

Il est donc de nécessité absolue que le françois soit toujours pauvre, ou, si l'on veut, moins riche que le grec; parce que notre langue, considérée comme langue polie, ne sera jamais que celle de la cour et de la capitale, c'est-à-dire d'un petit nombre de personnes imité et suivi de tous ceux qui veulent bien parler.

La considération , toujours attachée à ceux qui composent ce que l'on appelle le beau monde, inspire aux autres l'envie de les copier, et l'affectation de ne savoir que ce qu'ils savent. C'est donc un point d'honneur d'ignorer les termes propres des arts exercés par le bas peuple. On attache ainsi une idée de bassesse à une infinité de mots très nécessaires, et on fait rejeter des tours de phrase fort commodes et fort heureux. Les écrivains, que ce préjugé met souvent à la torture, ne viendront pas à bout de le corriger avec toutes leurs réflexions. Cependant, malgré son empire, ou plutôt sa tyrannie, on s'est déjà vu forcé sur plusieurs articles d'adopter les patois. D'où sont venus, par exemple, les termes propres a la navigation , sinon du jargon de nos provinces maritimes, seul connu des matelots? Les au-

teurs les plus élégans sont réduits à s'en servir, parce qu'il n'y en a pas d'autres; c'est ainsi qu'ils sont devenus françois. De même,, qu'est-ce que la plupart des expressions affectées à l'art militaire, sinon le vieux langage des soldats gaulois, conservé parmi les gens du métier? Mais la profession des armes étant si noble ne pouvoit manquer de répandre un air de dignité sur tout ce qui lui appartient. Déjà il est arrivé quelque chose de semblable à certains arts mécaniques, dont les savans ont pris la peine d'examiner la pratique avec des yeux philosophes. Il a fallu, bon gré , malgré, s'accommoder au dictionnaire des artisans; et si nous daignions accorder plus de considération à ces hommes si utiles, et plus d'attention à leurs travaux, une infinité de mots, sortis tout à coup de la roture, obtiendroient des lettres de noblesse.

Mais, s'il n'est ni convenable, ni nécessaire de faire une étude sérieuse des patois, il n'est du moins pas inutile de les connoître. C'est là seulement qu'on peut découvrir les vraies origines du françois. La variété de leur prononciation fournit des remarques sur le mécanisme de la parole, dont on peut faire usage pour toutes les langues. Ceux donc qui voudroient prendre la peine de former des glossaires complets du langage de leur province , ne rendroient pas un mauvais service a la littérature. Mais ce travail n est ni facile, ni agréable; il n'y a pas d'apparence qu'il soit exécuté sitôt.

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