‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 16 sur 41 · IL · texte numérisé non relu

IL

[Première source des hébraïsmes; trop d'attention à la langue latine.

Il semble d'abord qu'on a eu tort de vouloir assujétir l'hébreu à la syntaxe latine qui n'est point faite pour lui : le génie de ces deux langues est totalement différent. L'hébreu s'ajuste beaucoup mieux à la grammaire françoise, et il y a un quart au moins

des hébraïsmes, qui sont des gallicismes purs. Tout, ce que l'on a écrit sur la différence infinie des deux langues, latine etfrançoise, et sur l'abus qui règne d'enseigner aux enfans le latin par règles,, au lieu de le leur apprendre par mémoire, peut servir également pour montrer la diversité de l'hébreu et du latin, et la conformité du premier avec le françois. On peut s'en convaincre,, en choisissant quelques versets du texte hébreu,, où l'on croit qu'il y a des idiotismes, et en les traduisant mot-a-mot , en latin d'abord , et ensuite en françois. On verra que cette traduction , qui ne peut produire qu'un latin barbare, fera ordinairement du françois supportable, tel à peu près qu'un paysan grossier est capable de le parler.

S'il est vrai, comme Sanctius a entrepris de le prouver, que le très grand nombre des règles de la syntaxe latine sont fausses et imaginaires, c'a été une idée bien étrange de vouloir juger l'hébreu sur un code de lois qui n'existent nulle part. Sa Minerve, si souvent irritée contre les grammairiens latins, auroit déclamé avec bien plus de raison contre les critiques hébreux. Mais c'est un mauvais exemple à suivre; nous nous garderons bien de l'imiter.

11 est donc fâcheux que l'habitude que tous les savans ont du latin, et l'envie declaircir la version latine de l'Écriture, aient tourné toute l'attention des critiques du côté de cette langue. Si la première grammaire hébraïque a voit été composée par un françois, sans autre secours qu'une étude réfléchie de sa langue maternelle, il n'eût presque trouvé

aucune difficulté dans la syu^axe, et cette étude nous paroîtroit infiniment moins épineuse.

Entrons dans le détail. N'est-il pas singulier que les critiques nous aient donné pour un idiotisme la coutume de changer les cas en hébreu , de mettre l'accusatif au lieu du nominatif ou du génitif,, tandis qu'il est certain qu'il n'y a point de cas en hébreu? lis ont pris pour marques de l'accusatif ou du génitif quelques particules qui servent seulement à lier les membres du discours, et qui sont indifférentes à tous les cas. Ainsi il n'y a rien d irrégulier dans le passage, Num. 9, 19, columna nubis non recessit ab eis , quoique le substantif columna soit précédé delà particule etk, qui marque ordinairement le régime du verbe. Elle ne le marque point ici, puisqu'il n'y a point de verbe avant elle; c'est une simple liaison entre le membre de phrase qui précède et celui qui suit. Il n'y a pas plus d'irrégularité dans ces mots, Num. 10, iy ad convocationem eœtûs et ad motionem castrorum. Eth, qui précède les deux génitifs, marque leur liaison avec le nom précédent, liaison qui s'exprime en françois par l'article de. Si on prétend que pour traduire à la lettre, il faut dire ad convocationem cœtum et ad motionem castra, on peut soutenir de même que pour traduire exactement en latin ces mots, le livre de Pierre , il faut dire, liber de Petro, parce qu'il y a de en françois qui se rend souvent par de en latin. Les grammairiens ont commencé par se persuader que ce qu'on appelle génitif en latin, ne se trouve en hébreu, que lorsque le nom précédent est en

construction; mais c'est une fausseté : i°. parce que de leur propre aveu "'état de construction se met souvent pour l'état absolu ou contraire; ainsi l'état de construction n'est point un signe certain du génitif; 2°. ce qu'il leur plaît d'appeler état de construction n'est souvent qu'une terminaison abrégée et une prononciation plus commode; d'autres fois, c'est une terminaison emphatique ou augmentative. Ainsi nous ne traduirons point E^NiT'HKW (aschré haisch), ps. i, i, beatihidines viri , ou vir heatitudinum, mais vir bcaîi pour beatissimus. Le pluriel est ici augmentatif, l'état de construction marque relation et rien davantage l ; 5". de même qu'en françois le génitif se marque par l'article de, qui est une liaison, il se marque en hébreu par eth, lé , vé, mé , qui sont d'autres liaisons. Traduire iniquitatem et cœtum, Is. i, i5, pour iniquitatem cœtûs, c'est chercher de l'embarras où il n'y en a point.

On a regardé encore comme un hébraïsme l'usage de joindre deux substantifs par une conjonction , pour marquer le second au génitif, ou pour exprimer un adjectif; par exemple : montes in Gelboe , les monts de Gelboé; caiinus ad terram , un panier de terre; formido ad gladium, la peur du glaive; aper de sjlvâ, un sanglier de la forêt. On a dit sidphur et ignem, du soufre enflammé; silentium et

1 On peut opposer la traduction de S. Paul, Rom, b, 6, Maxaptcr/xov tov àv0pc57rov ; mais nous persuadera-t-on que ce grand apôtre ait pensé à nous enseigner la grammaire ? La version syriaque porte Beatitudines suce vir o ; on auroit mieux traduit : Bene est viro. Ce que l'on prend pour le pronom suus est le verbe substantif.

vocem, une voix basse; vices et exercitus , des armées qui se succèdent, etc.

Il n'y a qu'à se rappeler ce qui a été dit dans la dissertation précédente, que toutes les prépositions et conjonctions hébraïques n'ont d'autre force que d'exprimer la liaison, qu'elles ne signifient pas plutôt in ou de, que ad ou super, que toutes sont analogues à notre monosyllabe de, article et préposition. Pour lors on lira en hébreu comme en françois, monts de Gelhoé , sanglier de la foret , feu de soufre , abaissement de voix , succession d'armées ; on ne nous donnera plus comme autant dhébraïsmesdes phrases encore plus simples : natus mulieris, né d'une femme; formants Dei, formé de Dieu; virga de ferro , verge de fer. Tout cela n'est point du latin, mais c'est de très bon françois. Voilà pour les hébraïsmes des cas.

Une des règles les plus sacrées de la grammaire latine, c'est la concordance entre le substantif et l'adjectif ou le participe, entre le verbe et le nominatif, etc. En hébreu on trouve à tout moment des noms singuliers avec des adjectifs, des participes, des verbes pluriels, et vice versa; des noms masculins avec des adjectifs, des participes, des verbes féminins, et voilà des hébraïsmes. Point du tout, puisque ces irrégularités prétendues se trouvent dans les autres langues. Un nom collectif, quoique singulier, se joint très bien avec un adjectif ou un verbe pluriel; on dit élégamment en latin : turba ruunt , pars mer si-, en françois^ la plupart noyés , le grand nombre courent.

\m ELEMENS PRIMITIFS

Les pluriels ne se distinguent en hébreu que par leur terminaison; or nous avons vu que cette terminaison sert souvent moins pour marquer le nombre que pour augmenter la signification , et c'est la raison des phrases, creavit altissimi , et vir beau, déjà citées.

Ce que l'on prend pour des adjectifs ou substantifs pluriels, sont quelquefois des adverbes auxquels on a donné la terminaison du pluriel , pour les mettre au superlatif; en vain voudroit-on les accorder avec les substantifs qui les précèdent. Les verbes étant souvent impersonnels en hébreu, comme dans les autres langues, il n'est pas étonnant qu'ils aient de la discordance avec leur antécédent; il n'y a pas plus d'hébraïsme dans leur construction que dans cette phrase latine : Nos egredi oportet, ou necesse est.

De même les genres en hébreu ne sont marqués par aucun signe certain; une terminaison féminine peut désigner seulement un diminutif, sans changer le genre. Comme il n'y a que deux sexes dans la nature, l'hébreu n'a aussi que deux genres, le masculin et le féminin; le neutre, qui dans les autres langues signifie l'espèce d'objets où l'on n'aperçoit point la distinction des sexes, s'exprime en hébreu, tantôt par l'un, tantôt par l'autre. De-là il est arrivé que la plupart des noms qu'il a plu aux grammairiens de regarder comme masculins ou comme féminins,, sont réellement du genre commun, et peuvent se construire avec l'un ou l'autre indifféremment., comme l'a très bien remarqué le P. Giraudeau.

Mais cet habile grammairien a cru devoir faire un article particulier de ce qu'il appelle la concordance partagée, concordantia divisa, qu'il croit usitée seulement en hébreu. On comprendra ce que c'est, par les exemples qu'il en donne. Exod. 37, 29 ; fecit mixtionem odorant purum; l'adjectif pur uni s'accorde en nombre et en cas avec le substantif mixtionem, et en genre avec le génitif odorum; I. Sam, 2, 4 : sagittal fortium fracti ; fracii est au même cas que sagitta, mais il suit le genre et le nombre de fortium; de même, Num. 19, 1 5 : liquores separationis aspersus est; Jérém. to, 22 : sonas auditionis egressa est; Job. i5^ 20 : numerus annorum absconditi sunt.

Rappelons ici quelques observations faites ci-devant, et l'on sentira que tous ces passages se peuvent ajuster sans concordance. J'ai dit que l'adjectif hébreu signifie le sujet et l'attribut, le concret et l abstrait, et qu'on doit souvent l'exprimer par le neutre. On peut donc le supposer tel dans le premier passage : fecit mixtionem odorum puram quid, mixtionem quœ erat aliquid purum , et c'est la phrase triste lupus stabulis des Latins. Dans le second de même : sagitta fortium fracta, au neutre, resfractœ ou fractione s , et il est au pluriel, parce qu'il est question d'un grand nombre de flèches , qu'ainsi sagitta est censé collectif. Dans le troisième, le verbe est impersonnel : liquoribus separationis aspersum est, l'aspersion se fit de liqueurs différentes. Dans le quatrième, il n'est pas sur que so~ nus en hébreu soit du masculin, et dans le ein^.

quième ahsconditi sunt est au pluriel, parce que mimeras annorum est collectif. Ainsi la règle de la concordance partagée n'est pas nécessaire.

Il en est encore une autre que la syntaxe latine a fait imaginer. Chez les Latins, un nominatif ne demeure point seul, sans un verbe auquel il se rapporte; en hébreu, l'on trouve souvent un nominatif sans verbe, qui est déterminé à un autre cas par Taftixe ou pronom qui suit : c'est ce que le P. Giraudeau appelle casus suspensus cura ajfixo déterminante. Par exemple,, Exod. 5a, i : Moyses ignoramus quid accident ei. Ce Moyses est un nominatif en suspens qui ne se rapporte à rien; mais le pronom ei nous marque qu'il faut traduire au datif: Moysi nescimus quid accident. Ps. n, 4, Dominas in cœlo se de s ejus ; Num. 14, ^4, Serws meus fait spiritus aller cum eo y Num. 17, 2, Quisque nomen ejus scribes in virgâ ejas. Rien n'est plus commun que cette construction.

Si on pouvoit se résoudre à oublier le latin, on sentiroit qu'il est faux que Moyses soit en hébreu au nominatif, qu'il est faux que le pronom soit au datif, et que ni l'un ni l'autre ne sont fixés en hébreu à aucun cas. Mais comme il est clair que le nom Moyses et le pronom ei sont la même personne, on comprend qu'en traduisant dans une langue où les cas sont distingués, ils doivent être mis tous deux au même cas : en ajoutant peu de chose, la construction hébraïque devient françoise : Ce Moïse qui nous conduisoit , nous ne savons ce qui lai est arrivé.

DES LANGUES. 43b

Dans le second exemple, le verbe est sous-entendu; or ce verbe peut être également sum ou habeo : Dominus habet in cœlo seclem ejus ou suani; et ce n'est plus qu'une ellipse commune dans toutes les langues, comme Dî meliora plis, en sous-entendant dent ou faciant.

Le troisième s'explique fort bien en y supposant une parenthèse; il y a : Serms meus Caleb (quia fuit spiritus alius cura eoj , et secutus est me. Le nominatif peut se rapporter à secutus est ; 1 (vé) qui n'est quune conjonction, n'empêche point ce rapport. '

Le quatrième exemple n'est point différent du premier, et c'est la construction françoise, lorsqu'il y a un participe dans la phrase : chacun ayant son nom y vous V écrirez sur sa baguette. Il est vrai que ce participe fait une grande difficulté pour ceux qui commencent à composer en latin, pour savoir s'il est au nominatif, si c'est le régime du verbe , ou s'il faut le mettre à l'ablatif absolu; mais encore une fois, l'hébreu et le latin ne sympathisent point ensemble.

Il faut raisonner de même, lorsque c'est le relatif qui est en suspens, comme dans les phrases suivantes : Gen. i^ 11, Terra germinet arborem quœ fructus ejus in ea / Ps. i, 4? Sicut pulvis qui ventus projicit eum; Gen. 5, 2 5,, Ad colendam terram quœ sumptus est ex ibi. Dès que l'on suppose le relatif au nominatif, cela fait une construction monstrueuse en latin; mais le relatif en hébreu n'a ni genre, ni nombre, ni cas, c'est une simple liaison. Qu'est-ce

donc qui peut empêcher de traduire, arborum cia fructus ejus in ed , ou cujus ? Pulvis quem ventus projicit eum? Le premier exemple rendu en François ne péchera point contre la grammaire : un arbre à qui son fruit soit en lui; le second ferait du patois. Dans le troisième, le relatif n'exprimant qu'un rapport de lieu , se peut très bien traduire par les adverbes de lieu qub , quà , uncie , ubi ; et Ton dira mot à mot terrain unde sumpius est ex ibi. Ce n'est plus qu'un pléonasme commun^ et c'est ainsi que l'ont envisagé la plupart des grammairiens.

Les idiotismes qui regardent les verbes n'ont rien d'embarrassant^ si l'on veut se persuader ce que j'ai tâché de prouver dans la quatrième dissertation, que les verbes hébreux ne sont que des participes aoristes ou indéterminés. Dès lors, on regarde comme nuls les changemens prétendus de temps, de modes, de voix , parce que tout cela n'est point distingué et fixe comme en latin. Ces expressions^ in diefacerey post gignere, pr opter adducere , qui sont barbares en latin, sont exactement françoises, et même fort usitées en grec. Nous disons le jour de s assembler y le moment de sortir, après avoir engendré , pour amener , pour avoir amené ; ces barbarisme^ ne doivent donc épouvanter personne.

Un des changemens qui surprend le plus en hébreu, c'est celui des personnes. Ainsi, disent les grammairiens, Gen. 49> 4> Stratum meum Tu^ ascendit pour ascendisti : Tliren. 5, ï, Ego virriKlvida afflictionem pour vidi. Mais il faut faire attention qu'en changeant les points, on. aura les parti-

cîpes n^J?! r\X1, qu'ainsi cet hébraïsme prétendu n'est qu'une ponctuation vicieuse.

li n'est pas plus étonnant que la seconde personne paroisse quelquefois mise pour la troisième, ou au contraire, Neh. 4? 12: Ex omnibus locis quibus rêver si fuerint ad nos , il y a rêver si fueriiis , 13^n, pour 121Ê£^; ïs. i, 29, quia pudefietis pr opter lucosy etc., le texte porte pudefient, 1EQ^ pour 1£Qn. Mais j'ai averti dans la troisième dissertation, §. 5 , que ^ et H ne sont pas seulement les marques distinctives des personnes, mais qu'ils sont encore démonstratifs et tiennent lieu d'articles au commencement* des mots. Ils désignent donc ici des participes; et par conséquent il n'y a aucun changement de personnes.

En voici encore un exemple qui a embarrassé les critiques : Ps. 12, 6, Exsurgam, dïcit Dominus ; ponam in saluiari ou in salute. Conjîdam , ou fiducialiter agam in eo; liéb. v D^ (Japhiah lo). Cette version est très juste; îTDh (hephïah) est le même que le verbe françois se fier, mettre sa confiance; 1 est mis à la première personne au lieu de & pour ne pas mettre deux aspirations de suite FPDnK (ahephiah). Mais les grammairiens qui ont pris ce ^ pour le signe de la troisième personne, ont traduit illaqueabit eum , qui ne fait aucun sens; et ils ont supposé que la Vulgate avoit lu autrement, ce qui est faux. Il y a bien d'autres passages où l'on a voulu corriger la Vulgate avec aussi peu de fondement; je Je montrerai ailleurs.

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