‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 22 sur 41 · IV · texte numérisé non relu

IV

Origine du françois ; s'il est emprunté du latin.

À mesure que nous avançons dans l'histoire des langues, le chaos devroit se débrouiller; au contraire il devient plus obscur. L'origine du françois est l'article qui nous intéresse davantage; et c'est malheureusement celui sur lequel on trouve des préjugés plus forts à combattre, et des autorités plus respectables à contredire. Nos écrivains ont fidèlement copié les préventions des Latins sur la naissance du langage; ceux-ci rapportoient tout au grec, ceux-là veulent tout ramener au latin; c'est-àdire, que si les Romains n'étoient pas venus apprendre à parler aux Gaulois, on ne sait plus quel jargon nous aurions aujourd'hui.

Commençons par restituer aux Latins ce qu'ifs nous ont donné, nous revendiquerons ensuite ce qui

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nous appartient; et nous ferons ainsi justice à tout

Je monde.

Entre les obligations que nous avons aux Latins, je mets au premier rang la religion; c'est à l'Eglise romaine que nous en sommes redevables, ce sont des prédicateurs latins qui l'ont établie; le grand nombre des termes qui ont rapport à la religion dans notre langue sont empruntés du latin. Nous avons appris d'eux les sciences, les beaux-arts, et les expressions qui leur sont propres^ comme ils les avoient puisés eux-mêmes chez les Grecs.

Pour les arts mécaniques, nos pères les ont connus sans eux, le langage propre aux artisans n'a rien de commun avec le latin. Les Romains ne nous ont enseigné ni Fart militaire, ni la navigation; aussi nos termes de guerre et de marine sont fort différens de ceux dont ils se servoient. Us ne nous ont pas communiqué les termes simples, les liaisons du discours, les mots qui expriment les choses de premier besoin, ou les usages communs de la vie; la plupart de ces termes sont plus courts en françois qu'en latin, et les Gaulois s'en servoient avant que de connoître l'Italie et seshabitans. C'est cependant ce qui fait le fonds principal de toutes les langues.

La syntaxe de la notre n'a aucun rapport avec la construction latine; et cet article seul suffit pour nous rendre suspecte la généalogie que Ton donne communément du françois. C'est la syntaxe qui fait le caractère distinctif des langues, et il est à présumer qu'elles doivent le grand nombre de leur?

termes à la mèrne source doù elles ont tiré leur construction.

On suppose que pendant cinq siècles ou environ que les Gaules demeurèrent sous la domination romaine, le latin absorba tout-à-fait l'ancien langage <les peuples, et que jusqu'aux paysans les plus grossiers, tout le monde apprit à parler latin. Je n'opposerai point a cette prétention les monumens de l'histoire, comme a déjà fait M. Bullet mon maître, dans ses Mémoires sur la langue celtique ; je me bornerai à une preuve de fait. Depuis environ huit cents ans que le françois a commencé à se former et qu'on le parle dans les Gaules, il n'a pas empêché les patois de subsister toujours dans les provinces, et il y a encore plusieurs contrées en France où l'on peut trouver des gens qui ne savent pas quatre phrases de françois. Donc ces patois subsistoient de même, lorsque les personnes polies parloient latin; donc le latin n'a pas fait dans cinq cents ans, ce que le françois n'a encore pu faire dans huit ou neuf siècles; donc ces paysans parlent encore aujourd'hui le même jargon dont leurs pères se servoient avant les conquêtes des Romains et des Francs.

Quand nos grammairiens nous donnent l'étymologie d'un mot françois, s'ils en trouvent un semblable en latin, ce terme, disent-ils, est tiré du latin. Avant que de l'assurer, il faudroit savoir si ce même terme n'existe dans aucun des patois qui se parlent en France; s'il s'y trouve, il n'est pas probable que nos ancêtres soient allés le chercher en Italie, tandis qu'ils pouvoient le prendre chez eux.

Nous avons vu que les colonies qui ont peuplé l'Italie sont un détachemerit de celles qui sont venues habiter les Gaules; ces colonies sans doute avoient un langage commun , c'est ce qui a servi de fonds à la langue des Latins comme à celle des Gaulois. Il seroit fort surprenant que ces deux langues n'eussent pas des termes semblables. Puisque les pères ont parlé le même jargon , il est naturel que les enfans puissent encore s'entendre en quelque chose, sans rien emprunter les uns des autres.

Il n'y a pas plus de justesse dans la prétention de ceux qui font venir dans les Gaules des Grecs et des Phéniciens, pour servir de précepteurs à nos ancêtres; tel nom de ville, de port, de montagne, se retrouve dans le grec et dans l'hébreu ; donc ce sont des Grecs ou des Carthaginois qui les ont nommés. Il seroit singulier que ces peuples eussent pris la peine de venir instruire les habitans des Cévennes , des Vosges et du mont Jura. Cependant les patois de ces bons montagnards ont des termes grecs et hébreux; et, ce qu'il y a de plus admirable, la construction de leurs phrases est souvent hébraïque et semble copiée d'après les écrivains sacrés; mais ce phénomène ne peut surpredre que ceux qui ont oublié l'histoire du genre humain et de la propagation des langues.

Sommes-nous suffisamment instruits, lorsque nous avons appris de nos étymoîogistes que tel mot françois est emprunté du latin } tel autre du grec, celui-ci de l'espagnol, celui-là du teuton ou de l'allemand? Mais les Latins ou les Allemands de qui

l'ont-ils reçu ? Ne semble-t-il pas que nos aïeux ne subsistaient que d'emprunts , tandis que les autres peuples étoient riches de leur propre fonds ? J'aimerois mieux savoir que le mot en question se trouve dans le patois d'Auvergne ou de Picardie; j'en conclurois du moins que c'est un terme ancien parmi nous, et déjà usité chez nos ancêtres. Je serai bien aise d'apprendre s'il nous est encore commun avec les Latins et avec d'autres nations, mais je ne puis souffrir qu'on nous l'envoie mendier ailleurs, tandis que nous l'avons chez nous.

La question de l'origine du françois, si longtemps agitée, est donc à proprement parler une affaire de calcul. Y a-t-il dans cette langue un plus grand nombre de termes tirés des patois, qu'il n'y en a de dérivés du latin? Si la pluralité se trouve dans les patois, leur construction étant plus semblable au françois que ceîui-ci au latin , la cause est jugée en faveur des patois; ils sont la vraie source de notre langue. Jusqu'à ce que la supputation ait été faite, le procès demeure indécis, et nous devons nous borner à dire, comme les Romains, que notre langage est formé en partie d'une langue polie^ et en partie d'un jargon barbare. Mais ce jargon même a été bâti sur le même fonds que les langues les plus élégantes de l'univers, sur les monosyllabes dont se servoient les aïeux du genre humain.

Lorsqu'il m'échappe de dire, dans le cours de cet ouvrage, qu'un terme françois ou latin est dérivé du grec ou de l'hébreu, on comprend en quel sens; c'est-à-dire que leur racine est la même.

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Avant que de finir, je prie le lecleur de faire attention crue l'ordre que j'ai suivi dans les migrations des peuples est exactement parallèle à la succession des empires. Les premiers ont commencé dans la Chaldée et au voisinage , où étoit le berceau du genre humain; ils ont fait place à la monarchie des Grecs ,, sous Alexandre et ses successeurs ; celle-ci s est fondue dans l'empire romain, des débris duquel se sont formés les divers états de l'Occident; et les sciences ont suivi la même progression.

De la différence des langues.

Un point qui me paroît peu éclairci, et qu'il n'est pas facile de résoudre, c'est de savoir en quoi consiste la différence des langues. Toutes ont été formées des mêmes matériaux, tontes ont entre elles quelque affinité, les unes plus, les autres moins, toutes aussi ont quelque chose de particulier. A quoi doit-on se fixer, pour décider si deux langues sont différentes, ou seulement deux dialectes de la même langue? L'hébreu, par exemple, le syriaque, le chaldéen, sont regardés comme trois dialectes, et non point comme trois langues distinguées; le grec, au contraire, et l'hébreu sont considérés comme deux langages divers. S'ils ont les mêmes racines, comme je le soutiens, a quoi tient-il qu'on ne range le grec parmi les dialectes de l'hébreu?

Cette question, qui paroît peut-être frivole, est dans le fond très sérieuse. Si on pouvoit la décider par des principes clairs, nous prendrions mieux le

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sens fie plusieurs auteurs, dont quelques-uns nous disent que tel et tel peuple avoient la même langue, tandis que d'autres soutiennent qu'ils en avoient de différentes. César, par exemple, assure que les habitans des trois parties des Gaules avoient des lois, des moeurs, des langages divers : doit-on supposer qu'il y avoit effectivement trois langues dans les Gaules, ou seulement quelque différence dans les dialectes?

Si nous supposons que deux peuples ont une langue différente, lorsqu'ils ne peuvent s'entendre l'un l'autre , il faudra multiplier les langues à l'infini. Les Juifs, accoutumés à parler chaldéen à Babylone, n'entendirent plus, à leur retour en Judée, les livres saints écrits en hébreu; il fallut faire pour eux les paraphrases chaldaïques. On a fait de même pour les Syriens une version syriaque de la Bible. Pour citer des exemples présens, un Picard n'entend point le langage d'un Gascon, et ni l'un ni l'autre ne comprennent rien au jargon d'un Auvergnat ou d'un Bourguignon. Il faudra donc admettre autant de langues, qu'il y a de patois en France.

Des écrivains très habiles nous disent d'autre part que l'italien, l'espagnol, le françois, sont trois dialectes du latin ; qu'un homme qui sait médiocrement cette langue, peut avec une attention commune entendre les trois autres; tout cela est-il vrai ou faux?

On sent bien que la ressemblance ou la diversité des langues est susceptible de plus et de moins, et qu'il est impossible d'assigner un point fixe qui constitue l'une ou l'autre. i°. Pour supposer l'identité

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de deux langues^ il ne suffit pas quelles aient les mêmes racines; il n'y aurait, selon mon système, qu'une seule langue dans l'univers; 2°. ce n'est pas assez qu'elles aient plusieurs termes composés qui leur soient communs, toutes en ont quelques-uns; mais il faut que ces termes soient en très grand nombre; 5°. il n'importe que ces termes soient prononcés différemment, quoique la diversité de prononciation suffise pour que deux peuples ne s'entendent plus; 4°« c'est surtout à la syntaxe des langues qu'il faut s'arrêter pour prononcer sur leur diversion ; et par cette raison, il me paroît que la syntaxe latine étant très différente de lafrançoise, on ne doit point regarder le françois comme un dialecte du latin; 5°. quoiqu'il soit vrai qu'un françois qui sait le latin, peut aisément entendre litalien, ce n'est pas une raison de prendre celui-ci pour un dialecte du latin. La facilité qu'a un françois d'entendre le premier, vient principalement de la ressemblance qu'il y a entre la construction italienne et la construction françoise. JMais un Angloîs qui auroit d'abord appris le françois et l'italien, n'en seroit pas beaucoup plus avancé pour entendre les bons auteurs latins.

Sur ces principes, on peut conclure que l'hébreu, le grec, le latin, le françois, sont quatre langues très différentes; que si^ malgré cette différence, il se trouve encore beaucoup de rapport entre elles, et si elles ont les mêmes racines, il en doit être de même de toutes les autres langues de l'univers. Qu'au contraire l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, ne sont que trois idiomes ou dialectes^ comme tout

le monde en convient. Que de même entre le langage des trois parties des Gaules, au temps de César, il n'y avoit d'autre différence que celle qui subsiste encore aujourd'hui entre les divers patois des provinces.

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